LA PARQUE
Regarde ce registre ; c'est le bilan de ta vie. Le destin t'avait accordé soixante-neuf ans.
Tu en as eu ce matin 20
En traversant la ville, tu en as donné
à la Mode 4
à la Volupté . 8
à la Justice 5
à l'Envie 7
à la Goutte 10
à l'Ambition 1 5
Total 69 ans.
Ton compte est soldé. Crac !
( Elle donne un coup de ciseaux. ) FABRICE.
Ah! Soph
Il ne put achever le nom de Sophie , et tomba sur le seuil de sa porte. La Médecine et la Dévotion accoururent assez a temps; la première pour
QUELLE JOURNÉE! i3i
prononcer gravement qu'il était mort ; la seconde pour insinuer avec douceur qu'il était damné.
Pauvre Fabrice! hélas!.... sa mort précipitée fut un bienfait , car elle lui laissa ignoreir sa plus grande infortune. Tandis qu'il traversait la ville , et faisait des marchés de dupe avec les plus méchantes femmes du monde , Sophie s'était mariée; un Vival plus prudent avait fait route par la campagne , et s'était présenté en voyageur. Une fille sage n'estime pas moins un mari parce qu'il est un peu hâlé ; et celui-ci avait d'ailleurs l'esprit droit , le cœur bon, et les manières simples : il eut donc l'avantage déplaire et d'épouser; et ceux qui veulent toujours pousser un dénouement jusqu'aux dernières limites apprendront qu'il eut , de sou union avec Sophie ^ je ne sais combien de beaux enfans et de prospérités diverses;
en un mot, tout ce qui se trouve à la fin des contes des fées; car on sait bien que l'histoire n'est pas si libérale.
MILORD TWO POUNDER o.
J'ay grand'pear que le genre humain ne puiwe saroir plus dangereuMOïent quel animal eat l'anioar , qur quand personne ne le luy dit.
Madbhoisbllb db Gocrnat, Préface éet (Èutre$ de Monlmigne.
C'est un charmant poste pour un observateur que ia maison de la présidente Albinville. Grâce à Textrême curiosité de cette veuve , tout Paris se rend chez elle, par extrait , une fois la semaine. Si ce jour-là un déluge nouveau venait à submerger le reste du globe , et n'épargnait que la maison de la présidente , son salon suffirait pour repeupler le monde d'originaux , sans qu'on eût à redouter la perte d'aucune espèce.
Non moins silencieux , niais plus bonhomme que le Spectateur anglais ^ j'aime à parcourir cette sin-
(i) J'aurais supprimé ce conte, dont plusieurs détails sont historiques, s'il n'eût déjà été publié dans les précédentes éditions. Il fut composé à une époque où la société, retour* née pour ai^si dire sur elle-même, avak livré les premiers rangs à de grossiers parvenus : la crudité des couleurs faisait partie de \û vérité du tableau. Je le conserve uniquement comme une tradition de nos saturnales ; mais j'applaudis au retour de la délicatesse et de l'urbanité, qui commande désormais au peintre de moeurs des touches plus légères.
MILORD TWO POUNDER. 1 33
gulière galerie. Si ce n'était pas un sacrilège de croire qu'il y a sur terre quelque chose de plus divin qu'une amie douce* et fidèle, je serais prêta me prosterner devant ce cercle de beautés enchanteresses ; bientôt bouillonnerait dans mes veines ce feu qui fit soupirer Tîbulle , et par qui l'épicurien Lucrèce égala un instant Homère (i). O mon cœur! fais silence , ton langage ne serait pas compris. Ctîarman{ génie qui préside aux boudoirs, allons plutôt ensemble dessiner les ailes d'un papillon , ou faJre, d'un souffle complaisant, voler l'étamine des fleurs.
^avance dan^ ce riant séjour ; là , j'entends disserter de petites muses , toutes fraîches de leur apothéose, devenues beaux -esprils le jour où elles eurent des dentelles; et je dis en moi-même : Ah ! si j'étais Crébillon ou Marivaux , comme je ferais minauder ces jolies figures! comme je découperais pour l'instruction publique leur babil si plaisant !
Sur des sofas plus retirés, qu'effleure à peine le
(i) Voyez, dans le poëme de Lucrèce, la sublime invocation à Vénus. Il est sans doute superflu de remarquer que l'auteur, en se plaçant à côté de ces grands écrivains, n'a
pas voulu comparer le talent, mais seulement l'ardeur inspiratrice et tumultueuse que la beauté allume dans les âmes vulgaires , aussi bien et souvent mieux que dans les génies supérieurs.
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crép uscule d es bougies, h'aperçois-j e pas des femmes sensiUes qui commentent Platon (1)9 et ineurent de sentiment par habitude ? Il n'y a pas un nerf dans la personne de ces dames dont l'histoire ne put fourdit un roman de métaphysique. Je m'éloigne par respect} il n'appartient qu'à tot^ sublime Eichardson , de les peindre en buste : Voisenon fera la suite.
Percerai-je cet essaim d'hommes de tout âge' et de tout rang qui roule et bourdonne dans ce v^ste salon ! QueUe riche moisson de caractères tu ferais, inimitable Fielding, dans cette foule qui: me coudoie! que dé mots précieux iraient prendre place sur tes tablettes ! avec quelle profondeur tu Kvre* rais à nos regards ces créations de nos j9urs , ces phénomènes d'apôtres sans religion , de financiers sans pain , et de gens d'épée qui font la banque! car chez toutes les nations, depuis que la politique a inventé les guerres de commerce , la cupidité a singulièrement perfectionné le commerce de la guerre.
Mais , au milieu 4^ 'ces groupes variés , j'aime à signaler quelques-uns de ces garçons de bonne humeur, de ces aventuriers travestis , troupes légères
(i) Philosophe cTAthènes; son véritable nom était Anstocle , fik d'Ariston. Il fut surnommé Platon , à cause de ses épaules larges et carrées.
MILORD TWO POUNDER. i35
de la fortune , jetés en tirailleurs dans la société , et , sans quitter les buissons , faisant plus de chemin que les corps réglés. Je démêle sur leur figure, industrie 9 misèrç et gaieté; et je crois lire encore mes bons amis Lesàge et Ceri^gntes.
Pourquoi ces charman$ peintres des folies humaines ne m'ont-ils pas légué quelques-ups de leurs talens ? Je ne suis point égoïste ^ et si je désirais cette part de leur héritage , c'était pour vous faire mieux connmtre un personnage d'apparence colossale, que je vois ici dans le quartier d%s femmes , où il parle très-haut , et regarde de très-près. Vous fautil un portrait fini? je ne suis point votre artiste. Faites-vous grâce à une simple esquissePmon crayon un peu capricieux va courir pour vous plaire.
Cet homme dont je parlais est le fils d'un boucher^ et jamais santé plus brillante ne prouva mieux que la nature aime à vivre de destruction. Rome en eût fait un athlète, le Bas -Empire un moine, Frédéric un soldat , et Londres un porte-faix ; mais, à Paris, c'est un homme à bonnes fortunes, et il s'appelle , de sa propre autorité , le chevalier de Rutamcour. Quoiqu'il soit sans esprit, et qu'à chaque phrase il mette en pièces Restant et Do-^ mergue , sa jactance et son tailleur font qu'il n'est pas trop déplacé dans notre bonne compagnie. Ses doigts sont chargés de bagues , dont chacune est le souvenir d'une aventure scandaleuse qu'il raconte
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lui-même avec des détails où Texactitude tient lieu d'élégance. Ses regards et sqji langage font également rougir les femmes, et toutes en dirent un mal affreux ; mais comme en même temps elles ne' cessent de l'agacer, et ne peuvent se passer de lui , je; suis excusable de pi;^sumer qu'elles en disent beaucoup de mal qu'elles ne pensent pas, ou qu'elles en pensent beaucoup de bien qu'elles ne disent pas. L'existence de ce- mangeur de femmes n'a d'ailleurs rien de solide , et dépend tout entière de l'espèce d'équilibre qu'il maintient avec peine entre ses créanciers et ses piaîtresses.
Le voilà posé au milieu du cercle , dans l'attitude d'un Hercule, et racontant sans ménagement ses indéôens prodiges. L'impatience se manifeste sur le visage d'un petit homme noir assis près de lui, et qui a l'air d'être un savant invalide de quelque académie réformée. Il ne peut plus se contenir, et, lancé de son fauteuil comme un ressort qui se détend , il apostrophe ainsi le gigantesque orateur : Vous avez beau dire. Monsieur, vous ne vaudrez jamais Tw© Pounder.-; — Qu'a donc fait ce Two Pounder ? demande avec dédain le ^Is du boucher. — Moins de bruit que vous ; mais quatre cents enfans chez lui par année , et 3o,ooo liv. de revenu par ses exploits au dehors. — Et dans quel siècle vivait ce prodige ? — Actuellement , en Angleterre ; et, si vous m'en croyez , vous ferez bien d'aller le
MILORD TWO POUNDER. iSt
joindre. — Là-dessus, le petit homme noir sort brusquement du salon, laissant douter aux spectateurs s'il a«iis dans cette boutade plus d'humeur que de gaieté.
Les paroles de Facadémicien portèrent un grand trouble dans l'épaisse intelligence de M. Rutamcour. Il passa la nuit à réfléchir; ce qui, dans son état , peut bien s'appeler perdre sa journée. « Je connais ce savant, disait- il en lui-même; c'est un homme vrai et point plaisant : je ne puis douter qu'il ne m'ait parlé avec sincérité. Il y va de ma gloire de vérifier les travaux de cet Anglais qu'il m'a vanté; si cet homme est mon rival , je l'humilierai par mes triomphes; si c'est mon naaître , je prendrai ses leçons au moins pour la partie des revenus, où la supériorité de sa nation est incontestable; car je né suis pas de ces présomptueux qui méprisent une bonne idée quand elle a passé un bras de mer. Ainsi donc, et pour moi et pour mes créanciers, j'irai trouver milord Two Pounder.» Il le qualifiait ainsi, parce qu'il ne doutait pas qu'avec un mérite si extraordinaire ce ne fut un seigneur de haute importance.
* Rutamcour part donc sans difFérer : sa valise est peu embarrassante , suivant l'usage des pensionnaires du Mont-de-Piété ; une veste de toile peinte et uni pantalon de la même étoffe sont le seul vêtement que lui permette dans là voiture la chaleur
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de la saison; et les chevaux remportent à Calais , conjointement avec dix autres compagnons distribués dedans 9 devant et dessus la dMigence. Un voyage sans événement est un poëme sans épisode; et puisque Ulysse^ retournant vers sa femme,* a eu plusieurs belles aventures, jene vois pas pourquoi cet avantage serait refuse à un chevalier français qui va chercher un modèle en Angkfterre. Ce n'est pas que je veuille établir aucune .^comparaison entre Pénélope et milobd Two Pounder, quoique certainement ils ne soient pas moins eirtraordi'^ naires l'un que l'aulre : mais voyons ce que fit notre héros voyageur.
Il dormit jusqu'à. la*jdinée. — Beau début . — Patience ! tel dort qui ne dormira pas toujours. En effet , quand on se fut levé de table , il tira l'hôtewe à l'écart , et voulut payer de son mérite le repas qu'il avait pris. La dame, qui estimait cette monnaie , pourvu qu'elle n'entrât pas en compte, jeta les haat^ cris sur le résultât : le mari accourut assez à temps pour sauver le prix du dîner; mais , ayant gagné le principal , il s'avisa de faire le méchant sur les accessoires , et son adversaire fut obligé de lui apprendre que ce rôle réussit sciai quand on /l'est pas le plus fort. Il faut cepen* dant avoir la justice de dire que Rutamcour n'en vint à cette leçon qu'avec répugnance, et qu'elle n'était point entrée dans son pi-emier plan de li-,
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bération. Pendant que la paix naissait ainsi de la victoire , la diligence était partie , et le vainqueur fut obligé, malgré l'extrême chaleur, de courir à pied pour l'atteii^dre.
Il fit près d'une lieue avant que le cocher daignât s'arrêter, et il reprit enfin sa place à côté d'une nouvelle voyageuse dont la diligence. s'était recrutée, en passant par Breteuil. On yoit des femmes qui, sans être ni vieilles ni laides^ n'en plaisent pas davantage ;|. et ceci s'applique à la voisine du chevalier. Figurez -vous une tournure longue et sèche , fière et gauche , l'œil douteux , la lèvre mince et l'air faux et méchant , le tout exactement enchâssé dans une coiffe , un fichii et une robe d'une blancheur éblouissante, et d'un plissé vraiment ecclésiastique. A coté de cette précieuse rechignée s'était assis le gros Rutamcour, couvert de poussière, inondé de sueur^ et haletant sur le diapason le plus*élevé.
La pie-grièche ne tarda pas à lui dire, avec ce ton d'aigreur dont les âmes trop parfaites ont coutume d'user envers, le reste de la création : a Ne pourriez-vons pas , mon ami , m'incommoder un peu moins ? » Vraiment elle s'adressait bien , et Rutamcpur lui répliqua par un propos si grivois , que je n'ose le rapporter ; mais la prude hérissée, ridant la bouche et brisant le sourcil , lui jeta une oeillade si farouche , qu'il en fut atterré; et, comprimant son
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dépit en lui-même 9 il n'en sua que plus abondamment.
La dévote , restée maîtresse du ôhamp de la parole, y moissonna le bon comme le mauvais grain. Tous les voyageurs ftirent instruits des intrigues de ses voisines ^ des talens de son confesseur, et des fredaines de son mari : elle ne leur laissa pas ignorer qu'elle retournait de' sa canfpagne à Amiens , pour présider une assemblée des dames de la paroisse , et prononcer l'exclusion de l'une d'elles qui avait cédé à l'inspiration diabolique de danser une walse au bal de l'Arquebuse.
Ces confidences s'arrêtèrent en même temps que la diligence sur la grande place d'Amiens. La voiture se trouva environnée de la foule la plus étraqge ; et veuille le ciel préserver toute honnête femme et tout galant homme de tomber dans une telle embuscade ! C'était le troupeau des béates de la ville qui s'était avancé du presbytère pour recevoir sa présidente. L'aumônier, qui marchait à la tête avec une miae pincée et une perruque courte et poudrée , ouvrit la portière , et donna la main à l'auguste bégueule.
Ah ! bqn dieu ! ma chère sœur, s'écria-t-il quand elle fut sur le marche-pied , quelle image portezvous donc là ! Cette exclamation fut suivie de grands éclats de rire de la part de tous les oisifs que la curiosité avait attroupés. Quelle pouvait être la
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cause d'une telle rumeui^ La voici. Vous vous souvenez que RutamQDur avait un pantalon de toile peinte : la sueur en avait transporté les couleurs sur le jupon blanc de la dévote , et y avait dessiné une cuisse d'homme avec tout le luxe et les circonstances du sujet.
Qui pourrait peindre la colère de cette femme quand elle se vit chargée d'une empreinte aussi profane ? Autant la vertu l'emporte sur le vice , autant les saintes fureurs surpassent les passions vulgaires. Le teint de la dévote s'alluma , ses gestes perdirent leur mesure accoutumée, et un torrent d'injures se précipita de ses lèvres avec une telle violence, qu'on ji'y pouvait distinguer que des débris de phrases tels que ceux-ci Vous êtes un
grossier et un impur Suis-je donc une femme à
imprimer? Vit-on jamais de transpiration plus
insolente?..... Jésus! faut-il servir de canevas à un pareil butor? et autres imprécations aussi burlesques.
Rutamcour, de son côté , n'était pas un spectateur oisif; il montrait, en jurant, son pantalon décoloré , et criait au vol contre la présidente et sa jupe. « De par tous les diables , qu'on me rende ce qu'on m'a ôté ; je vais moudre cette bigote , si elle ne remet à l'instant chaque chose à sa place , etc. » Les béates Sje mordaient les lèvres pour ne pas rire; mais les voyageurs et les Picards éclataient comme
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des pécheurs endurcis. L^présidente, déconcertée, ne vit d'autr<e moyen d'échapper aux huées universelles que de s'enftiir à toutes jambes; elle eut même soin , en fuyant , de rejeter en ai'rière ce pan de jupe qui lui faisait horreur. Vaine ressource de la pudeur !
La cuisse monte en croupe et galope avec elle.
Un coup de fouet que le cocher appliqua, alors aux chevaux fit ouvrir la foule et partir la diligence. !^tamcour s'endormit de nouveau; mais les voyageurs s'entretinrent long-temps de lascène qui venait de se passer. Us ne doutèrent pas qu'elle ne fût favorable à la dame de paroisse qu'on allait juger pour crime de walse^ malgré l'oubli qu'en a fait le Code pénal. Comment croire que le scrupuleux sénat, en voyant sa présidente porter des traces aussi mondaines , o^e fut convaincu qu'on peut se trouver très-près d'uçi homme sans que la vertu en soit le moins du monde avsei'iée?
Le chevalier partagea le reste de la route entre la table et le sommeil ; et , avec cette précaution , il arriva sagement à Calais. La traversée n'eut rien de remarquable ; mais le voyage de Douvres à Londres fiit fort extraordinaire, car il s'acheva sans rencontre de voleurs. Un penseur n'eût pas manqué de regarder cette omission comme un signe de décadence de la liberté britannique; mais
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RutajBÇOur était étranger à des vues si sublimes j et quoi<^u'il n'eut point été dévalisé , il n'en estima pas moins la nation chez laquelle, comme chacun s'en souvient , il allait chercher milord Two Pounder.
Dès qu'il eut trouvé un logement à Londres, il commença ses perquisitions : il parcourut le port, la bourse, les cafés, les spectacles, demandant à tout le monde des nouvelles du célèbre lord, mais croyant^ selon la manie des étrangers , qu'estropier le français était le meilleur moyen de se faire entendre des Anglais. Chemin faisant , il ne négligeait pas non plus de parler aux dames la langue universelle, c'est-à-dire qu'il leur adressait des raines ; mais cet idiome ne lui réussissant pas mieux que l'autre , il murmurait tout bas : « Ces Anglaises sont bien dédaigneuses! Mais je vois ce que c'est: milord Two Pounder les gâte. Patience ! patience ! j'aurai mon tour, et j'abaisserai les superbes. »
Après huit jours de courses inutiles et de questions sans réponses , il entra par hasard dans la boutique d'un libraire. Sur le nom de Two Pounder, quoique mal prononcé , un homitae qui feuilletait un de ces gros livres qu'on ne lit plus en France , releva la tête , et fit obligeamment comprendre à notre chevalier qu'il trouverait celui qu'il cherchait à Dishley, en Leicester Shire , chez M. Bakewell. Rntamcour le remercia. H lui parais-
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sait cependant singulier qu'un personnf^e du caractère de milord ne fut connu en France et en Angleterre que par des savans ; mais sa pénétration eut bientôt percé l'énigme. Il était clair que tous ceux qui feignaient de ne pas connaitre milord Two Pounder en agissaient ainsi par jalousie, et qu'il n'y avait que les savans qui fussent désintéressés sur I bonnes fortunes.
. Impatien irofit l'instruction qu'il venait de n t pour te comté de Leicester. Un' le à sentir la beauté des campagnes d'Angleterre,: ces maisons si propres, ces cultures si variées , ces moissons si riches , tout cela fut indiffèrent pour lui. L'ingrat ne donna pas mépie un sourire à ces troupeaux magnifiques dont quelques têtes, eussent illustré la boutique de son père. Il débarqua machinalement dans la belle ferme de M. Bakewell ,■ où brillaient de toutes parts l'aisance , le travail et les prodiges de la plus noble , de la plus sainte industrie. Une servante lui annonça que Two Pounder ne tarderait pas à revenir, et le fit eptrer dans une saHe basie très-commodément meublée.
« Quoi donc, dit Rutamcour quand.il fut seul, « est-ce que milord serait venu se refaire à la cam- « pagne? Fi donc ! une telle faiblesse «st peu digne « d'un si grand homme : noti , non , il s'est ennuyé a des femmes de la ville , et il a bien eu raison ; tout
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a en elles cache un piège , et leur corps est aussi a déguisé que leur ame ; mais, d'honneur, Ces paya sannes d'Angleterre sont charmantes. Ah ! milord « Two Pounder, que nous allons passer d'heureux a jours! car; j'en ai le pressentiment, nous nous or convenons , nous nous aimerons , nous partagece rons nos plaisirs. L'exploitation de ce comté
ce pourra bien nous suffire pendant deux mois
« Il me semble déjà que je nage dans ces délices
a champêtres..... Approchez, divines laitièi^s^
« Qu'elles sont fraîches et folâtres !.:;... L'une me « verse du lait , et y effeuille une rose; c'est l'image « de son teint..... L'autre me présente une crème «appétissante , et aes jeunes appas plus appétissans «c encore^... Et puis cet œil innocemment libertin, « ce lacet prêta rompre, ce petit jupon si volup- « tueux....i Ah ! ces idées me mettent tout en feu, (c tant il est vrai qu'il n'y a de bon que la simple <t nature! » Rutamcour, pendant ce monologue, tantôt marchait l'œil étincelant , tantôt s'asseyait en extase*
CepMfindant, pour se distraire d'une émotion qui devenait trop vive, il se mit à feuilleter un livre qu'on avait Faissé sur la table : c'était le premier volume à'a^gricutture de la Bibliothèque hritannique. Il tomba par^liasâril sur la page 92 , où il aperçut le nom de M. Bakewell. « Âh! ah! *dit-il, voilà le nom dû propriétaire de cette ferme , et I. 10
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sans doute aussi de Tami du k)rd que je suis venu chercher. Lisons ; il est bon de connaîtra la réptifation des gens chez qui Ton se trouve, i» Il lut-en efFet l'article suivant j avec une attention qui alla ' toujours en croissant :
a Hobert Bakewell ^ le plus fameux cultivateur a pratiÂen qui ait jamais paru en Anglei|)erre , «st « i^ à Dishlay, en Leicester-Shire , l'an 17^5. I\.y c( a quarante ans qu'il commença le cours d'expéu riences qui lui a acquis une répulj^tion -si éten- « due."" Il fit des voyages dans difSérentes parties de a l'Angleterre y pour examiner les différentes races « d^^ bétds à laine , et s'assurer de la valeur rela- « tiv4) de chacune par r^^port au plan qu'il médi* « tait. Il choisit^ et acheta ensuite à tout prix les (c individus les plus distingtaé» dans chaque race ; (c et ce dftoix 9 fait d'après ^usieurs années d'expé- <c riences , devint le fonds sur lequel il «travailfa.
<c En 1 760 j M. Bakewell vendait ses brebis à rai* a son de deux ou trois gftinées par tête. Quelque « temps après j il commença à lotier ses Jbéhers, et, « pendant plusieurs saisons , il en tira seulement c( quinze sehelling^ , ou une gainée*, de la pièce; « nfais j à mesure que la i?éputa|îon dé ses races « s'accrut , il augifienta ses prix , et en 1 770 il loua « quelques bëli^s ^ faîsbn ^ vingt^inq ^inées ce (67S Hv. ) pour la saison. Dès lors ses troupeaux «c^ont devenus de plus en plus feroeux. Dans les
MILORD TWO PeUNDER. 147
a dernières ann^s , il a loué (j\ielqttes-uns de ses a béliers à raison de quatre cents guinées ( 1 0^800 1. ) « pour tine saison ; et l'un d'entre eux:', nomcné le « Two Pounder, lui valut , dans une année ,• huit ce cents guinées , argent comptant , et a «produit en ec outre des agneaux de ses propres b^Èins pour cr quatre cents guinées; en sorte que la rente « de ce seul bélier monte à douze cents guiaées ( 32,400 1.*^ (i) w On lisait à k marge ces mots écrits
(i)Rîen n^est plus vrai que ceUe prodigieuse fortune du Two Pounder. L'engouement qui Pavait élevée ne la soutint pas toujoursi aussi haut. C'est la marche trop ordiDaire des Tépatatioi}s ; car quoique la mod» mette, selon les pays, quelque légère différence dans le choix de ses, favoris^, elle n'en met aucune dans sas principes de conduite avec eux , et ce qu'elle fflt en France pour un musicien ou une tailleuse^ elle le répète en Angleterre pour un étalon. Au reste, ce n'était pas la beauté de la laine, mais la disposition à s'engpusser, que les Angla?s admiraient dans la postérité de Two Pounder ; Qt leur prédilectiou pour cette race tenait moins à l'intérêt" d'une imtion manufacturière qu'à l'appétit d'un peuple caroiHofe.
•^* Su Ij| ne manquerai p^s une si belle occasion de citer la. magnifique fête des béliers, donnée à Wolburn , le 16 juin dernier , par M. le duc de Bedfort« La p|jis illo^tre so-> enitéVjT était rendue. Les jeux, les prix, les paris, durèrent quatre jours ,' et veâk table de deux cettt quai;9nte couverts futxqpstamment servie. Le^héâtre d'expftition était un modèle d'architecture. élé^miW. L'adniiratioB générale distin-
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av#c un crayon : c^Impertinens, qui nous étoura dissez de vos boniies fortunes , que vous êtes pe- « tits et ridicules auprès de Two Pounder ! -
Rutamcouf frappait sur le livre avec fureur, quand on vint lui annoncer le retour du fameux bélier. « Allez au diable, cria-t-fl, vous et votre damné d'animal ! » Ce propos déplacé retentit dans la ferme , et provoqua la vengeance. Les valets s'armèrent à l'instant de fouets et de foi&*cfaes pour punir l'injure faite au héros de la basse -cour. Le coupable fut traîné devant Xwo Pounder , et contraint d'y faire amende honorable à deua^genoux. On peut imaginer l'affreux vacarme de cette scène, où se mélaienifles aboiemens des chiens , les invectives des servantes , et les cris variés de tous les
gua , parmi les actffurs précieux qui y figurèrent , un pore de M. Piiïkford , pesant 770 livres; un moiiton de !&. Platt, du poids de 243 livres , et une génisse qui , par son rare mérite, fit gagner un pari à M. të comte de Wincbilsea. La beauté des cornes fut aussi pour d'autres une puissante recommandation.
Les béliers, en Thonneur de qui le duc donnait la fête, recueillirent de solides et flatteurs applaudisstmens. Les amocirs de quelques-uns furent affermées pour la saison 27,000 livres de notre monnaie. Les deux tiers étaient de la race de Leicester; plusieurs descendaient certainement en ligne directe du héroâ que nous célébrons , ^talent d'estoc et d'armes de vrais Two Pounder, de ceux enfin qu'ehtre nous autres gentilshommes nous appelons des bons.
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commensaux de la basse -cour, suivant la quaUté des organes dont la nature avait doué chacun d'eux. Two Pounder fut le seul qui sut garder sa dignité et se défendre du Ëinatisme que l'intérêt d^3a gloire inspirait à tous les autres. U regardala brutale cérémonie sans y prendre part y et avec un air de calme et de bonté où se peignait Tegicellence de son caractère ; mais la justice éternelle dut sourire en voyant le fils d'un boucher humilié devant le père de tant de moutons.
La fâcheuse corvée étant finie , le pauvre chevalier fut chassé de la ferme sans avoir dîné ^ et il alla si bien cacher sa honte , que depuis lors on n'a pas entendu parler de hii. Je conseille à tous ceux de son espèce d'en faire autant ; car il n'est point de rang où , par d'knpertinentes prétentions j on ne fasse à la fin rire à ses dépens. Les disgrâces de l'amour-propre et les sottises de la grandeur ^ont le patrimoine de la gaieté.
. LETIftE, DE *;
AB DiOCJEUR WJLLIS^
MLDECm DES FOUS, ET RECTEUR DE LA PAROISSE DE GREATFORD ■ EN LINCOLNSHIRE. ' ^
Par», Je..
Tant' cIq geoB , &f« ie doeteuï^, font ce qu'ils ne savent pas-, et enseignent ce qu'ils n'ont jamais appris, que- vom ne '.sellez. {)oiiit étonné qu'un maniaque m'ait dà sa guérison. Cetaccès pouvait m^encourager à devetiîr médecin par inspiration ^ méthode qui, dans tous It^ arts, eit maiilteriant fort à la mode: Mais c'est à ^ous; illustre médeciti des fous , que je préfère d'en rfippoi;fer la gloire; à vous y que la Providence » fait naitM en Angleteri^ par un soin paternel. Je ne. doute pas que vous né dressiez \% catalogue de- toutes les têtes détraquées qt>e vous avez connues; et je prends un vif intévét'à la perfeetion de ce livre, que je regarde comihe le meilleur cours d^umilité qu'on ait jamais offert aUx fafommes. C^est pourquoi je vous prie d'y iûsérer la cure dont je vais avoir
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l'honneur de vous entretenir. Permettez «mcH d'abord dei vous apprendre qui je suis,^ et quel événement m'a conduit à tentçr sur un autre ce que vous me consoHlerez peut-être de réserver à l'avenir pour moi-même. ^
L'esprit qui se fiait en France ne pouvant suffire à la consommation du pays^ j'ai fondé un assez joli commerce sur l'importation de Fesprit du Nord. U est des années où j'enlève des foires de l'Allemagne de fort belles parties de littératiire brute que je fais dégrossir à Paris dans mes ateliées de ^aduction» Cet honnête trafic ^ qui ne tend pas moins au perfectionnement de l'inteUigence humaine -qu'à celui de wa fortune , m'oblige à ^e fréquens voysiges, m^ procure des amis intéressans^ et me donne la réputailion àa^ n'être pas un sot ^ quoique j'aie eu la faiblesse de mettre mon nom à quelques-uns des ouvrages cpke j'avais payés.
L'année dernière^ en revenant de Bmnbourg^ jç m'arrêtai che^ moi^ bon ami le conseiller Branddorf. Je suis bien , aise de vous apprendre qu'il a été- p^^ant quarante ans Je plua grand homme d'État d'une coun imperceptible de l'AUemagmp, et qu'il aursât soulevé ., l'Europe tout comnie un autre , sji l'os eût; fait atteûtipn à lui. Il dépen^t. à acheter .d^ * l'encre et d^ pkitnes ks aoo florins d'sqppointemons qu'il tenarit de Ipt ma-
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gittficence de son prince ; et je ne connais pas d'écrivflin plus capable d'alimenter une imprimerie , et de faire mourir de faim un imprimeur.
Je fus reçu de M. le conseiller avec la plus franche cordialité. Nous he nous dîmes pas quatre paroles, mais nous yidâmes quatre pots de bière , et nous brûlâmes douze pipes. Je remarquai cependant que le front de Son Excellence n'avait pas, au milieu des nuages du tabac, cette sérénité olympique qu^il y faisait (H*dinaireme«t éclater; je. m'aperçus que son œil ne suivait pas les ondulations de la filmée avec cette douce complaisance qui m'avait toujours charmé dans ce grand homme', et je m^'écriai : « M. Branddorf^ vous avez du chagrin. » Je fis cette exclamation en allemand , parce qu'on ne connaissait pas d'autre langue dans tout le château de Branddorf; je la parle moi^néme aussi familièrement que si je l'avais sucée avec le lait maternel , ou dans les caresses de, mes premières amours.
Pour toute réponse, mon ami poussa un soupir qui fut visible par les ravages qu'il occasiona dans le foyer de sa pipe. Il fit ensuite un geste que sa vieille domestique interpréta fort 'juste, en apportant sur la table un long flacon carré , rempli d'eau-de-vie de grain. Je jugeai, par ces préparatifs , -que le conseiller cherchait à se donner des forces pour en venir à quelque pénible
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confidence. En effet , lorsque nous eûmes abaissé d'environ six pouces rélévatioa de la liqueur dans le cristal 9 Son Excellence jugea la température convenable, et entama le discours suivant :
<( Vous voyes , mon ami , un père au désespoir. Il -y a deux ans que mon petit Frédéric vous charma^ par les grâces de sa figure et la vivacité de son intelligence. J'avais conçu de cet enfant les plus orgueilleuses espérances f sa raison naissante proipettait à la Westphalie. un nouveau Branddorf qui débrouillerait un jour la cons^jtitution germanique. Hé b^en, mon ami, il. n'y faut plus penser, l'esprit de mon fils est complètement aliéné. »
a Quoi! déjà? m'écriai-je ; vous m'étonnez. J'avais cru les têtes allemandes à l'abri d'un tel accident. Auriez-vous envoyé votre fils en Angleterre ou en France? «
« Hélas ! non j continua le conseiller ; je l'ai mis dans un collège renommé de l'évêché de Paderbom, et ses premières lectures l'ont perdu. Sa jeune tête s'est enflammée poiar la gloire de Sparte, et les institutions de Lycurgue. Lacédér mone est devenue le rêve continuelde ses jaurs et de ses nuits. Cette manie l'a rendu incapable de tout travail, et la sévérité de ses maîtres a porté au comble le désordre de son imagination. On me l'a renvoyé dans l'état le plus déplorable. Vingt fois par jour le pauvre enfant se jette à mes
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pieds 9 et me coBJure de le cenduire à^Sparte, n^ dût^l y rester qu'un jour. Il promet, à o<{,prix, de continuer ses études^ et de faire jout ce ({ue je lui prescrirai. En vain je lui remontre que Sparte n'existe, plus, «it que soq tevrifeoirôtest un repaire de YolQurs de. granjds chemiQ^ et de eafiovoughis (scélérate de, la mojatdgne), qu^-prçnheHt4e denil quand ils ont passé un« semaine sans piller ou égorger personne* Il kaaginç qu'on le tiroifipe; il pleui^/il sanglote, tkippeUç Sparte à grâikls^cris , et sa œnté se perd aussi^ien que s^ calson. Chi m'a raconté qu'une jeune £lle française jnourat d'amour pour Télémaqile; hélas! j'ai li^u de craindre - que mon fils ne périsse* victime„d'une passion aussi folle. pour'Lacédémpne. Jugez ^'il est un père plus infortuné que moi ! »
Pendant ce discours on avait servi \e scH^per, et je vis entrer un jeune hommie qu'à la bizarrerie de son costume je reconnus pour le 'fils de mon ami. Il avait découpé ses vétemens pour leur donner une forme lacédémonienne : desr^andales rouges contenaient ses piedl^ et s'attachaient à ses jambes nues; il avait la tunique courte, et la cfipe lâconienne'^ un bonnet, pareil à ceux qu'on voit sur les statues de Castor et Pollux , était serré par des courroies autour de ses oreilles: Il s'avança les yeux baissés , les mains cachées , et dans le timide recueillement d'un novice, tel que l'a dé-
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pmkt Xénc^hon. Il paraissait âgé de seize ans; son teint était pâle, ses yeux'fatigués de larmes, et ses ti'aits , d'une beauté douce et régulière , étaient visiblement altérés par la soufiErance. L'aspect de cet infortuAé me fit éprouver un serrement d^ cœur inexprimable : son père et moi nous nous regardâmes en silence et dans Témotion la plus déchijpante.
Je fis un effort pour sortir de cette situation douloureuse, et m'adressant au jeune homme :
«c Bh quoi ! lui dis-je, mon cher Frédéric, vous ne me reconnaissez pas? » Mais il ne fit aucune attention à mes paroles. Son père m'apprit qu'il avait oublié son nom de Frédéric , et qu'il ne répondait qu'à celui d'Alcandre, ce jeune SpBv* tiate qui, ayant blessé Lycurguedans une' sédition, devint ensuite son plus ardent défenseur. Je repris donc ainsi la convei«ation : « Alcandre, « écoute«*moi : par Hercule! je suis étonné de la « tristesse ou je te vois plongé. "Ne te- souviens-tu a pas que la gaieté est un devoir des Spartiates, et « que leur grand législatevu* a ordonné , comme a Tattestent Aristophane et Plutarque,que la staff tue du dieu du Rirov serait toujours placée dans « la saÛe du repas ? » ~ « Je le 6ais , » me répondit le JQune garçon avec l'expression la plus touchante ; a mais , héla$ ! je ne suis pas à Sparte. y> Et aussitôt deux sources de larmes ruisselèrent sur ses
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joues. Je me repentis de mon indiscrétion , et le reste du souper se passa en silence. Frédéric mangea fort peu; il versa dans une tasse du vin et de Teau, les mêla avec le doigt (i), but, et se retira aussi grayément qu'il était entré. J'avais prêté à ses mouvemens une attention presque machinale, tant j'étais oppressé de tout ce que je voyais. L'ame de mon ami était aussi navrée que la mienne , et nous nous séparâmes sans que ni l'un ni l'autre eût la force d'ouvrir l'entretien sur le sujet mélancolique qui nous absorbait tous deux. On se doute bien que je ne pus fei*mer l'œil. Le malheureux Frédéric m'avait inspiré un intérêt qui me subjuguait. Mon imagination s'égarait en mille projets, et je perdais vraiment la tête en cherchant les moyens de guérir la sienne. Je pris du thé le lendemain matin avec le conseiller. Il s'aperçut que j'avais mal passé la nuit , et, quoiqu'il m'en grondât , je suis sur qu'au fond du cœur il m'en sut bon gré. Voici à peu. près la conversa^ tion qui s'établit entfe nous. Je Commençai.
MOI
Votre fils sait-il le grec?
M. BRANDDORF.
Comme la plupart de vos savans. Il n'a ja-
(i) Le vin des anciens était épaissi par la cuisson. Frédéric avait sans doute lu qu'ils le délayaient pour le boire.
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mais lu {(ue des traductions latines et allenjandes.
MOI
Connaît-il le français?
M. BBA.NDDORF.
Cerjtainement non. II n'a pas même -appris dans son collège si la F'rance existe. Tonte son érudition commence à Thésée, et finit à la ligue des Achéens.
MOI
Tant mieux.
M. BRANDDORF. ^
Pourquoi toutes ce» questions ?
MOI
Je vous avouerai que la guérison de votre fils ferait le bonheur de ma vie. Mes affaires me ramènent à Paris , et j'avais eu l'idée vague d'y conduire Frédéric, en lui persuadant qu'il serait à Sparte.
M. BRANDDOKF.
Ah! mon. ami, cette idée est une inspiration du ciel ; je vous conjure d'y persister.
MOI
J'en ai bien le désir; mais je vous confesse qu'un scrupule m'arrête : ce moyen est une tromperie, et je me sens un tel éloignement pour tout mensonge....
M. BRANDOORF.
Vous n'y pensez pas ; la vérité est comme la lu-
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mière} elle n'arrive jamais que méléei avec un autre élément, sans quoi l'œil de l'homme ne pourrait la supporter^ 1^'assertion que Sparte est à Paris contient plus de vérité que mille axiomes qu'on professe pour de l'argent dans les universités. £coutez-moi. Le$ ]\faniote$ ou Mainates n'étaient-ils pas les descendans des Spartiates ?
MOI
Cela est incontestable.
M. BRA^DDORF.
Pour éviter la vengeance des Turcs au dix-septième siècle, ne s'embarquèrent-ils pas sur la côte de Maina en corps de nation, avec le prince, révêque et autres accessoires très-embarrassans pour un peuple qui voyage? ^
MOI
Le fait est certain.
M. BRAKODORF. '
Leurs vaisseaux, après une périlleuse navigation^ n'abordèrent-ils pas, «n 167^^ à Paopiia, en Corse ? * *
MOI
J'en conviens.
M. BRAKDDOKF. « ^
N'est-ce pas là que s''établit enfin , et se mêla aux habitans indigènes, ce peuple illustre^ qui condamna jadis AgésiUs à une amende, sous Je pré-
SPARTE A PARIS. i5g
texte qu'il s'appropriait par ses vertus les cœurs des citoyens?
MOI
Ce que vous dites est exacte -
Enfin cette CoiBe, où ciroulent les restes du sang spaniate, ne farît-elle pas partie de la France? et des hommes nés dans son sein n'habitent-ils pas Paris avec qu^que c^ébrîté ?
MOI
Oh ! qui pourrait le nier ?
M. BRANDDORF.
Si de ces débris fameux était sorti un nouvel Agésilas qui^ après avoir étonné le monde par ses ejtploits, fit oublier à laTrance ses cruels malheursy rougirîez-vous d'assurer que I^acédémone est dans Paris?
MOI
J'admire avec queïle facilité les étrangers prodiguent rélogé ' aux guerriers dont ils pensent n'avoir rien à craindre. Mais si celui dont vous parlez n'était au' fond qu'Un ambitieux, méditant l'esclavage de la pairie qui -s'est jetée dans ses bras!
M. BRANDDORF.
Ek bien , dans ce cas ^ au lieu d'en faire le Spartiate Agésilas 9 vous en ferez le Spartiate Lysander 9 ou le Spartiate Nabis.
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MOI
Allons, vous avez réponse à tout; je me rends.
Ce dernier mot ût rayonner la joie sur le front de M. Branddorf; mais peu à peu mon ami devint soucieux, et reprit ainsi l'entretien :
Votre zèle me éflexion me fait
douter du succèi fils est remplie
de connaissances le s'accorderont point avec ce qu
MOI. -
Ce sont mes afiaires.
H. BBAITDDORF.
Comment vous" tirerez- vous des distances?
MOI
Je les arrangerai à mon gré , attendu que les Grecs avaient diverses mesures, et que la valeur du stade ne nous est pas même connue.
M. BRAirnOORF.
Mais la situation des lieux ?
MOI
Les fremblemens de terre m'en feront raison.
U. BRAimnORF.
Mais la^ifférence des monumens?
MOI
J'accuserai l'ignorance des traducteurs.
* SPARTE A PARIS. i6i
M. BRAlfpDOBF.
Mais ce qui frappe le plusies yeux, les costumes ?