‹ Œuvres de P. e. Lemontey (volume 2)Chapitre 21 sur 45 · FABLE PREMIERE · texte numérisé non relu

FABLE PREMIERE

l'oie qui apprend a danser.

Une Hélène de basse-cour^ A la marche inégale , à la taille replète ,

Une oie enfin , se dit un jour :

* Je suis belle à ravir , et je serais parfaite , H Si mes grâces avaient plus de légèreté ; « De bonne part j'ai l'assurance « Que plus d'une oie et d'un singe effronté H Dans le monde aujourd'hui se poussent par la danse. >» Aussitôt sont mandés, pour lui donner le^on ,

Les maîtres les plus habiles , Étoumeau, martinet, alouette et pinson, Tous petits freluquets fort sots et fort agiles. Au milieu d'eux , il fallait voir comment

Se trémoussait la grosse dame ; A droite, à gauche, en arrière, en avant,

Elle j va de toute son ame , Tant qu'à la fin , voulant battre trop sec Un entrechat , la pécore essoufflée Perd l'équilibre , et tombe sur le bec ,

3j6 fables.

Biea honteuse et biea sifflée.

Congédiant alors tous les brillans danseurs : H Fi ! dit-elle, ces gens ne sont que des sauteurs ; « La véritable danse est plus grave et plus lente. » Et la voilà qui veut essayer tour à tour Les talens de la basse-cour ; Mais en tous points aucun ne la contente.

Le ramier vole trop ; Margot la pie est une aventurière Qui trotte ou va le galop ; La poule fiait la mînaudière, Et du jardin saute à pied la barrière ; Le coq-d'Inde. a du bon, mais il aime à percher , Et jusque sur les toits le paon va se nîeher. Bref, la dédaigneuse écolière Allait chômer, lorsque enfin par hasard Elle découvre un trésor... Ah! que dis-je?

Une merveille , un prodige ; C'est son compère le canard.

Quel air penché ! quelle noblesse !

Tout ce qu'il fait par l'oie est répété Avec la même gentillesse.

C'est un assaut de grâce et de facilité Où l'élève est ravie et le maître enchanté.

Or la sultâtte avait dé riufluence.

Et chaque soir à son ^etit coucher , ' Sans vanter son maître de danse, Aucun oison n'eût osé l'approcher.

« Ah ! madame , admirer son aplomb et sa taille ; « Même en dansant , il a l'air de penser :

« C'est le Vestris de la volaille , u Et vivent les canards pour apprendre â danser! «

Sur tout cela voici mon dire :

L'amour-propre est un suborneur Qui de nos jugemens cache et produit l'erreur. C'est soi-même en autrui qu'on cherche, qu'on admire, Et les sots près de qui l'on s'estime le plus

Seront toujours les bienvenus.

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