‹ Œuvres de P. e. Lemontey (volume 3)Chapitre 11 sur 44 · FAB1V1€E · texte numérisé non relu

FAB1V1€E

Cojmn^ent donc ?

LA FARQUE.

Regarde ce registre ; c'est le bilan de ta vie. I^ destin t'avait accordé soixante-neuf ai^.

Tu en as eu ce matin 20

En traversant la ville, tu en as donné

à la Mode 4

à la Volupté . 8

à la Justice 5

à l'Envie 7

à la Goutte 10

à l'Ambition 1 5

Total 69 ans.

Ton compte est soldé. Crac !

( Elle donne un coup de ciseaux. ) FARRICE.

Ah! Soph

Il ne put achever le nom de Sophie , et tomba sur le seuil de sa porte. La Médecine et la Dévotion accoururent assez à temps; la première pour

QUETXE JOURNÉE! i3i

prononcer gravement qu'il était mort; la seconde pour insinuer avec douceur qu'il était damné.

Pauvre Fabrice! hélas!.... sa mort précipitée fut un bienfait, car elle lui laissa ignorer sa plus grande infortune. Tandis qu'il traversait la ville , et faisait des marchés de dupe avec les plus méchantes femmes du monde, Sophie s'était mariée; un rival plus prudent avait fait route par la campagne , et s'était présenté en voyageur. Une fille sage n'estime pas moins un mari parce qu'il est un peu hâlé ; et cekii-ci avait d'ailleurs l'esprit droit, le cœur bon, et les manières simples : il eut donc l'avantage déplaire et d'épouser; et ceux qui veulent toujours pousser un dénouement jusqu'aux dernières limites apprendi*ont qu'il eut, de son union avec Sophie, je ne sais combien de beaux enfahs et de prospérités diverses; en un mot, tout ce qui se trouve à la fin des contes des fées; car on sait bien que l'histoire n'est pas si libérale.

MILORD TWO POUNDER (o.

J'ay graïui'peur que le genre humain ne piiiiM ta?oir plus dangereuiemeat quel aDimal eu ramoar, qur quand personne ne le luy dit.

Madihouklli ok GooaMAt , Préfaet dti OBuvrêi i« Moitimtfm:

C'est un charmant poste pour un observateur que la maison de la présidente Âlbinville. Grâce à Textrême curiosité de cette veuve , tout Paris se rend chez elle , par extrait , une fois la semaine. Si ce jour-là un déluge nouveau venait à submerger le reste du globe ^ et n'épargnait que la maison de la présidente , son salon suffirait pour repeupler le monde d'originaux , sans qu'on eût à redouter la perte d'aucune espèce.

Non moins silencieux, mais plus bonhomme que le Spectateur anglais^ j'aime à parcourir cette sin-

(i) J'aurais supprimé ce conte, dont plusieurs détails sont historiques , s'il n'eût déjà été publié dans les précédentes éditions. Il fut composé à une époque où la société , retour* née pour ainsi dire sur elle-même, avait livré les premiers rangs à de grossiers parvenus : la crudité des couleurs faisait partie de la vérité du tableau. Je le conserve uniquement comme une tradition de nos saturnales ; mais j'applaudis au retour de la délicatesse et de l'urbanité, qui commande désormais au pcintro de mœurs des touches plus légoros.

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gulière galerie. Si ce n'était pas un sacrilège de croire qu'il y a sur terre quelque chose de plus divin qu'une amie douce et fidèle, je serais prêt à me prosterner devant ce cercle de beautés enchanteresses ; bientôt bouillonnerait dans mes veines ce feu qui fit soupirer Tibulle , et par qui l'épicurien Lucrèce égala un instant Homère (i). O mon cœur! fais silence , ton langage ne serait pas compris. Charmant génie qui préside aux boudoirs j allons plutôt ensemble dessiner les ailes d'un papillon, ou faire, d'un souffle complaisant, voler l'étamine des fleurs.

J'avance dans ce riant séjour ; là , j'entends disserter de petites muses , toutes fraîches de leur apothéose, devenues beaux -espnts le jour où elles eurent des dentelles; et je dis en moi-même : Ah! si j'étais Crébillon ou Marivaux , comme je ferais minauder ces joUes figures! comme je découperais pour l'instruction publique leur babil si plaisant!

Sur des sofas plus retirés, qu'effleure à peine le

(i) Voyez, dans le poème de Lucrèce, la sublime invocation à Vénus. Il est sans doute superflu de remarquer que Fauteur, en se plaçant à côté de ces grands écrivains, n'a pas voulu comparer le talent, mais seulement l'ardeur inspiratrice et tumultueuse que la beauté allume dans les âmes vulgaires , aussi bien et souvent mieux que dans les génies supérieurs.

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crépusculedesbougie^in'aperçois-jepasdesfemmes sensibles qui commentent Platon (1)9 et meurent de sentiment par habitude ? U n'y a pas un nerf dans la piersonae de ces dames dont Thistoire ne pût fournir un roman de métaphysique. Je m'éloigne par respect; il n'appartient qu'à toi, sublime Ricbardson, de les peindre en buste : Voisenon fera la suite.

Percerai-je cet essaim d'hommes de tout âge et de tout rang qui roule et bourdonne dans ce vaste salon ! Quelle riche moisson de caractèi*es tu ferais » inimitable Fielding, dans cette foule qui me cou* doie! que de mots précieux iraient prendre place «ir tes tablettes ! avec quelle profondeur tu livre* rais à nos regards ces créations de nos joui*s, ces phénomènes d'apôtres sans religion , de financiers sans pain , et de gens d'épée qui font la banque ! car chez toutes les nations , depuis que la poli«> tique a inventé les guerres de commerce, la cupi«dité a singulièrement perfectionné le commerce de la guerre.

Mais, au milieu de ces groupes variés, j'aime à signaler quelques-uns de ces garçons de bonne humeur ^ de ces aventuriers travestis, troupes légères

(i) Philosophe d'Athènes; son véritable nom était Arîs— tocle , fils d'Aristoii. Il fut surnommé Platon , à cause de ses épaules larges et carrées.

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de la fortune , jetés en tirailleurs dans là société , et , sans quitter les buissons j faisant plus dé chemin que les corps réglés. Je démêle sur leur figure, industrie j misère et gaieté ; et je crois lire encore mes bons amis Lesage et Cervantes.

Pourquoi ces charmans peintres des folies humaines ne m'ont-ils pas légué quelques-uns de leurs talens ? Je ne suis point égoïste , et si je désirais cette part de leur héritage j c'était pour vous faire mieux connaître un personnage d'apparence colossale, que je vois ici dans le quartier des femmes , où il parle très-haut , et regarde de très-près. Vous fautil un portrait fini? je ne suis point votre artiste. Faites-vous grâce à une simple esquisse?mon crayon un peu capricieux va courir pour vous plaire.

Cet homme dont je parlais est le fils d'un boucher, et jamais santé plus brillante ne prouva mieux que la nature aime à vivre de destruction. Rotne en eut fait un athlète, le Bas -Empire un moine, Frédéric un soldat , et Londres un porte-faix ; mais, à Paris , c'est un homme k bonnes fortunes , et il s'appelle y de sa propre autorité, le chevalier de Rutamcour. Quoiqu'il soit sans esprit, et qu'à chaque phrase il mette en pièces Restant et Domergue , sa jactance et son tailleur font qu'il n'est pas trop déplacé dans notre bonne compagnie. Ses doigts sont chargés de bagues , dont chacune est le souvenir d'une aventure scandaleuse qu'il raconte

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lui-même avec des détails où l'exactitude tient lieu d'élégance. Ses regards et son langage font également rougir les femmes ^ et toutes en disent un mal affreux ; mais comme en même temps elles ne cessent de l'agacer, et ne peuvent se passer de lui, je suis excusable de présumer qu'elles en disent beaucoup de mal qu'elles ne pensent pas^ou qu elles en pensent beaucoup de bien qu'elles ne disent pas. L'existence de ce mangeur de femmes n'a d'ailleurs rien de solide y et dépend tout entière de l'espèce d'équilibre qu'il maintient avec peine entre ses créanciers et ses maîtresses.

Le voilà posé au milieu du cercle , dans l'attitude d'un Hercule ^ et racontant sans ménagement ses indécens prodiges. L'impatience se manifeste sur le visage d'un petit homme noir assis près de lui, et qui a l'air d'être un savant invalide de quelque académie réformée. Il ne peut plus se contenir, et, lancé de son fauteuil comme un ressort qui se détend , il apostrophe ainsi le gigantesque orateur : Vous avez beau dire , Monsieur, vous ne vaudrez jamais Two Pounder. — Qu'a donc fait ce Two Pounder? demande avec dédain le fils du boucher. -^ Moins de bruit que vous; mais quatre cents enfans chez lui par année, et 3o,ogo liv. de revenu par ses exploits au dehors. — Et dans quel siècle vivait ce prodige ? — Actuellement , en Angleterre ; et, si vous m'en croyez , vous ferez bien d'aller le

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joindre. — Là-dessus , le petit homme noir sort brusquement du salon ^ laissant douter aux spectateurs s'il amis dans cette boutade plus d'humeur que de gaieté.

Les paroles de l'académicien portèrent un grand trouble dans l'épaisse intelligence de M. Rutamcour. Il passa la nuit à réfléchir; ce qui, dans son état , peut bien s'appeler perdre sa journée. « Je connais ce savant j disait- il en lui-même ; c'est un homme vrai et point plaisant : je ne puis douter qu'il ne m'ait parlé avec sincérité. Il y va de ma gloire de vérifier les travaux de cet Anglais qu'il m'a vanté; si cet homme est mon rival /je l'humilierai par mes triomphes; si c'est mon maître , je prendrai ses leçons au moins pour la partie des revenus, où la supériorité de sa nation est incontestable ; car je ne suis pas de ces présomptueux qui méprisent une bonne idée quand elle a passé un bras de mer. Ainsi donc y et pour moi et pour mes créanciers, j'irai trouver milord Two Pounder.» Il le qualifiait ainsi, parce qu'il ne doutait pas qu'avec un mérite si extraordinaire ce ne fut un seigneur de haute importance.

Rutamcour part donc sans différer : sa valise est peu embarrassante , suivant Fusage des pensionnaires du Mont-de-Piété ; une veste de toile peinte et un pantalon de la même étoffe sont le seul vêtement que lui permette dans la voiture la chaleur

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de la saison; et les chevaux remportent à Qalais, conjointement avec dix autres compagnons distribués dedans, devant et dessus la diligence. Un voyage sans événement est un poème sans épisode; et puisque Ulysse, retournant vers sa femtiie, a eii plusieurs belles aventures, je ne vois paspout*quoi cet avantage serait refusé à un chevalier français qui va chercher un modèle en Angleterre. Ce n'est pas que je veuille établir aucune comparaison entre Pénélope et miloud Two Po«nder, quoique certainement ils ne soient pas mmns extraordinaires l'un que l'autre : mais voyons ce que fit notre héros voyageur.

Il dormit jusqu'à la dinée. •— Beau début.— Patience ! tel dort qui ne dormira pas toujours. En effet, quand on se fut levé de table, il tira l'hôtesse à l'écart, et voulut payer de son mérite le repas qu'il avait pris. La dame , qui estimait cettfg monnaie, pourvu qu'elle n'entrât pas en compte, jeta les hauts cris sur le résultat : le mari accourut assez à temps pour sauver le prix du diner; mais , ayant gagné le principal , il s'avisa de faire le méchant sur les accessoires , et son adversaire fiit obligé de lui apprendre que ce rôle réussit mal quand on n'est pas le plus fort. Il faut cependant avoir la justice de dire que Rutamcour n'en vint à cette leçon qu'avec répugnance, et qu'elle n'était point entrée dans son premier plan de li-

MILORD TWO POUNDER. iSg

bération. Pendant que la paix naissait ainsi de la victoire , la diligence était partie , et le vainqueur fut obligé, malgré Textréme chaleur , de courir à pied pour l'atteindre.

Il fit près d'une lieue avant que le cocher daignât s'arrêter, et il reprit ei^fin sa place à côté d'une nouvelle voyageuse dont la diligence s'était recrutée en passant par Breteuil. On voit des femmes qui, sans être ni vieilles ni laides^ n'en plaisent pas davantage ; et ceci s'applique à la voisine du chevaUer. Figurez -vous une tournure longue et sèche , fière et gauche , l'œil douteux , la lèvre mince et l'air faux et méchant, le tout exactement enchâssé dans une coiffe , un fichu et une robe d'une blancheur éblouissante, et d'un plissé vraiment ecclésiastique. A côté çle cette précieuse rechignée s'était assis le gros Rutamcour, couvert de poussière, inondé de sueur, et haletant sur le diapason le plus élevé.

La pie-grièche ne tarda pas à lui dire, avec ce ton d'aigreur dont les âmes trop parfaites ont coutume d^user envers le reste de la création : « Ne pourriez-vous pas, mon ami, m'incommoder un peu moins ? » Vraiment elle s'adressait bien , et Rutamcour lui répUqua par un propos si grivois , que je n'ose le rapporter ; mais la prude hérissée, ridant la bonche et brisant le sourcil , lui jeta une œillade si fiiroui^e , qu'il en fut atterré; et, comprimant son

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dépit en lui-même, il n'en sua que plus abondamment.

La dévote , restée maîtresse du champ de la parole , y moissonna le bon comme le mauvais grain. Tous les voyageurs furent instruits des intrigues de ses voisines , des talens de son confesseur, et des fredaines de son mari : elle ne leur laissa pas ignorer qu'elle retournait de sa campagne à Amiens , pour présider une assemblée des dames de la paroisse, et prononcer l'exclusion de l'une d'elles qui avait cédé à l'inspiration diabolique de danser une walse au bal de l'Arquebuse.

Ces confidences s'arrêtèrent en même temps que la diligence sur la grande place d'Amiens. La voiture se trouva environnée de la foule la plus étrange ; et veuille le ciel préserver toute honnête femme et tout galant homme de tomber dans une telle embuscade ! C'était le troupeau des béates de la ville qui s'était avancé du presbytère pour recevoir sa présidente. L'aumônier, qui marchait à la tête avec une mine pincée et une perruque courte et poudrée , ouvrit la portière , et donna la main à l'auguste bégueule.

Ah ! bon dieu ! ma chère sœur, s'écria-t-il quand elle fut sur le marche-pied , quelle image portezvous donc là! Cette exclamation fut suivie de grands éclats de rire de la part de tous les oisifs que la curiosité avait attroupés. Quelle pouvait être la

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cause d'une telle inimeur ? La voici. Vous vous souvenez que Rutamcour avait un pantalon de toile peinte : la sueur en avait transporté les couleurs sur le jupon blanc de la dévote , et y avait dessiné une cuisse d'homme avec tout le luxe et les €irconstances du sujet.

Qui pourrait peindre la colère de cette femme quand elle se vit chargée d'une empreinte aussi profane ? Autant la vertu l'emporte sur le vice , autant les saintes fureurs surpassent les passions vulgaires. Le teint de la dévote s'alluma , ses gestes perdirent leur mesure accoutumée , et un torrent d'injures se précipita de ses lèvres avec une telle violence , qu'on n'y pouvait distinguer que des débris de phrases tels que ceux-ci Vous êtes un

grossier et un impur Suis-je donc une femme à

imprimer? Vit-on jamais de transpiration plus

insolente?..... Jésus! faut-il servir de canevas à un pareil butor? et autres imprécations aussi burlesques.

Rutamcour, de son côté , n'était pas un spectateur oisif; il montrait, en jurant, son pantalon décoloré , et criait au vol contre la présidente et sa jupe, cf De par tous les diables , qu'on me rende ce qu'on m'a ôté ; je vais moudre cette bigote , si elle ne remet à l'instant chaque chose à sa place, etc. » Les béates se mordaient les lèvres pour ne pas rire ; mais les voyageurs et les Picards éclataient comme

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dépit en lui-même, il n'en sua que plus abondamment.

La dévote , restée maîtresse du champ de la parole , y moissonna le bon comme le mauvais grain. Tous les voyageurs furent instruits des intrigues de ses voisines , des talens de son confesseur, et des fredaines de son mari : elle ne leur laissa pas ignorer qu'elle retournait de sa campagne à Amiens , pour présider une assemblée des dames de la paroisse, et prononcer l'exclusion de Tune d'elles qui avait cédé à l'inspiration diabolique de danser une walse au bal de l'Arquebuse.

Ces confidences s'arrêtèrent en même temps que la diligence sur la grande place d'Amiens. La voiture se trouva environnée de la foule la plus étrange ; et veuille le ciel préserver toute honnête femme et tout galant homme de tomber dans une telle embuscade ! C'était le troupeau des béates de la ville qui s'était avancé du presbytère pour recevoir sa présidente. L'aumônier, qui marchait à la tête avec une mine pincée et ime perruque courte et poudrée , ouvrit la portière , et donna la main à l'auguste bégueule.

Ah ! bon dieu ! ma chère sœur, s'écria-t-il quand elle fut sur le marche-pied, quelle image portezvous donc là ! Cette exclamation fut suivie de grands éclats de rire de la part de tous les oisifs que la curiosité avait attroupés. Quelle pouvait être la

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cause d'une telle inimeur ? La voici. Vous vous souvenez que Rutamcour avait un pantalon de toile peinte : la sueur en avait transporté les couleurs sur le jupon blanc de la dévote , et y avait dessiné une cuisse d'homme avec tout le luxe et les circonstances du sujet.

Qui pourrait peindre la colère de cette femme quand elle se vit chargée d'une empreinte aussi profane ? Autant la vertu l'emporte sur le vice , autant les saintes fureurs surpassent les passions vulgaires. Le teint de la dévote s'alluma , ses gestes perdirent leur mesure accoutumée , et un torrent d'injures se précipita de ses lèvres avec une telle violence , qu'on n'y pouvait distinguer que des débris de phrases tels que ceux-ci Vous êtes un

grossier et un impur Suis-je donc une femme à

imprimer? Vit-on jamais de transpiration plus

insolente?..... Jésus! faut-il servir de canevas à un pareil butor? et autres imprécations aussi burlesques.

Rutamcour, de son côté , n'était pas un spectateur oisif; il montrait , en jurant, son pantalon décoloré , et criait au vol contre la présidente et sa jupe, cf De par tous les diables , qu'on me rende ce qu'on m'a ôté ; je vais moudre cette bigote , si elle ne remet à l'instant chaque chose à sa place, etc. » Les béates se mordaient les lèvres pour ne pas rire ; mais les voyageurs et les Picards éclataient comme

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des pécheurs endurcis. La présidente, décxmcertée, ne vit d'antre moyen d'échapper aux huées universelles que de s'enfuir à toutes jambes ; elle eut même soin y en fuyant , de rejeter en arrière ce pan de jupe qui lui faisait horreur. Vaine ressource de la pudeur !

La cuisse monte en croupe et galope avec elle.

Un coup de fouet que le cocher appliqua alors aux chevaux fit ouvrir la foule et partir la diligence. Rutamcour s'endormit de nouveau ^ mais les voyageurs s'entretinrent long-temps de la scène qui venait de se passer. Ils ne doutèrent pas qu'elk ne fût favorable à la dame de paroisse qu'on allait juger pour crime de walse , malgré l'oubli qu'en a fiait le Code pénal. Comment croire que le scrupuleux sénat, en voyant sa présidente porter des traces aussi mondaines, ne fut convaincu qu'on peut se trouver très^près d'un homme sai» que la vertu en soit le moins du monde avariée?

Le chevalier partagea le reste de la route entre la table et le sommeil ; et , avec cette précaution , il arriva sagemien;t à Calais. La traversée n'eut rien de remarquable ; mais le voyage de Douvres à Londres fut fort extraordinaire, car il s'acheva sans renccmtre de voleurs. Un penseur n'eût pas manqué de regarder cette omission comme un signe de décadence de la liberté britannique; mais

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Butaincour était étranger à des vues si sublimes, et quoiqu'il n'eut point été dévalisé , il n'en estima pas moins la nation chez laquelle, comme chacun s'en souvient , il allait chercher milord Two Pûunder.

Dès qu'il eut trouvé un logement à Londres , il commença ses perquisitions : il parcourut le port, la bourse , les cafés , les spectacles , demandant à tout le inonde des nouvelles du célèbre lord, mais croyant , selon la manie des étrangers , qu'estropier le français était le meilleur moyen de se faire entendre des Anglais. Chemin faisant , il ne négligeait pa& non plus de parler aux dames la langue universelle^ c'est-à-dire qu'il leur adressait des mines; mais cet idiome ne lui réussissant pas mieux que l'autre , il murmurait tout bas : ce Ces Anglaises sont bien dédaigneuses! Maïs je vois ce que c'est: milord Two Pounder les gâte. Patience ! patience! j'aurai mon tour, et j'abaisserai les superbes. »

Après huit jours de courses inutiles et de questions sans réponses , il entra par hasard dans la boutique d'un libraire. Sur le nom de Two Pounder, quoique mal prononcé , un homme qui feuilletait un de ces gros livres qu'on ne lit pltis en France, releva la tête, et fit obligeamment comprendre à notre chevalier qu'il trouverait celui qu'il cherchait à Dishley, en Leicester Shire , chez M. Bakewell. Rutamcour le remercia. Tl kw parais-

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sait cependant singulier qu'un personnage du ca^ ractère de milord ne fut connu en France et en Angleterre que par des savans; mais sa pénétration eut bientôt percé l'énigme. Il était clair que tous ceux qui feignaient de ne pas connaître milord Two Pounder en agissaient ainsi par jalousie , et qu'il n'y avait que les savans qui fussent désintéressés sur le chapitre des bonnes fortunes.

Impatient de mettre à profit l'instruction qu'il venait de recevoir, il partit pour le comté de Leicester. Il n'était pas homme à sentir la beauté des campagnes d'Angleterre : ces maisons si propres, ces cultures si variées , ces moissons si riches , tout cela fut indiffèrent pour lui. L'ingrat ne donna pas même un sourire à ces troupeaux magnifiques dont quelques têtes eussent illustré la boutique de son père. Il débarqua machinalement dans la belle ferme de M. Bakewell , où brillaient de toutes parts l'aisance , le travail et les prodiges de la plus noble, de la plus sainte industrie. Une servante lui annonça que Two Pounder ne tarderait pas à revenir, et le fit entrer dans une salle basse très-commodément meublée.

« Quoi donc, dit Rutamcour quand il fut seul, « est-ce que milord serait venu se refaire à la cam- « pagne? Fi donc ! une telle faiblesse est peu digne (c d'un si grand homme : non , non , il s'est ennuyé ce des femmes de la ville , et il a bien eu raison ; tout

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«en elles cache un piège, et leur corps est aussi « déguisé que leur ame ; mais, d'honneur, ces paya sannes d'Angleterre sont charmantes. Ah! milord « Two Pounder, que nous allons passer d'heureux ce jours! car, j'en ai le pressentiment, nous nous a convenons, nous nous aimerons, nous partagea rons nos plaisirs. L'exploitation de ce comté

a pourra bien nous suffire pendant deux mois

« Il me semble déjà que je nage dans ces délices

« champêtres Approchez, divines laitières

« Qu'elles sont fraîches et folâtres ! L'une me

« verse du lait, et y effeuille une rose; c'est l'image

« de son teint I/autre me présente une crème

« appétissante , et ses jeunes appas plus appétissans

«c encore Et puis cet œil innocemment libertin,

« ce lacet prêt à rompre, ce petit jupon si volup-

<c tueux Ah ! ces idées me mettent tout en feu,

« tant il est vrai qu'il n'y a de bon que la simple «nature! » Rutamcour, pendant ce monologue, tantôt marchait l'œil étincelant , tantôt s'asseyait en extase.

Cependant, pour se distraire d'une émotion qui devenait trop vive, il se mit à feuilleter un livre qu'on avait laissé sur la table : c'était le premier volume d^ agriculture de la Bibliothèque britannique. Il tomba par hasard sur la page 92 , où il aperçut le nom de M. Rakewell. « Ah! ah! dit-il, voilà le nom du propriétaire de cette ferme , et I. 10

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sans doute aussi de l'ami du lord que je suis venu chercher. Lisons ; il est bon de connaître la réputation des gens chez qui l'on se trouve. » Il lut en effet l'article suivant , avec une attention qui alla toujours en croissant :

a Robert Bakewell , le plus fameux cultivateur i( praticien qui ait jamais paru en Angleterre , est ce né à Dishley, en Leicester-Shire, l'an 1725. Il y ce a quarante ans qu'il commença le cours d'expé- (( riences qui lui a acquis une réputation si étende due. Il fit des voyages dans différentes parties de a l'Angleterre, pour examiner les différentes races « des bétes à laine , et s'assurer de la valeur rela- « tive de chacune par rapport au plan qu'il médite tait. Il choisit , et acheta ensuite à tout prix les « individus les plus distingués dans chaque race; « et ce choix , fait d'après plusieurs années d'expé- « riences , devint le fonds sur lequel il travailla.

« En 1760, M. Bakewell vendait ses brebis à rai- « son de deux ou trois guinées par tête. Quelque « temps après , il commença à louer ses béliers, et, ce pendant plusieurs saisons , il en tira seulement (c quinze schellings, ou une guinée, de la pièce; « mais , à mesure que la réputation de ses races «c s'accrut , il augmenta ses prix , et en 1 770 il loua (c quelques béliers à raison de vingtK^inq guinées ' a (675 liv. ) pour la saison. Dès lors ses troupeaux (c sont devenus de plus en plus fameux. Dans les

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ce dernières années , il a loué quelques-uns de ses « béliers à raison de quatre cents guinées ( 1 0,800 1. ) a pour une saison ; et l'un d'entre eux, nommé le a Two Pounder, lui valut, dans une année, huit «c cents guinées , argent comptant, et a produit en «c outre des agneaux de ses propres brebis pour « quatre cents guinées; en sorte que la rente « de ce seul bélier monte à douze cents guinées (3!i94^>ol0*(^)^ ^^ lisait à la marge ces mots écrits

(i)Rien n^est plus vrai tjue ceUe prodigieuse fortune du Tira Pounder. L'engouement qui l'avait élevée ne la sou-* tint pas toujours aussi haut. C'est la marche trop ordinaire des réputations ; car quoique la mode mette, seloU les pays, quelque légère différence dans le choix de ses favoris , elle n'en met aucune dans ses principes de conduite avec eux, et ce qu'elle fait en France pour un musicien ou une tailleuse, elle le répète en Angleterre pour un étalon. Au reste, ce n'était pas la beauté de la laine, mais la disposition à s'engraisser, que les Anglais admiraient dans la postérité de Two Pounder; et leur prédilection pour cette race tenait moins à l'intérêt d'une nation manufacturière qu'à l'appétit d'un peuple Carnivore.

P, S. Je ne manquerai pas une si belle occasion de citer la magnifique fête des béliers, donnée à Wolburn , le 16 juin dernier , par M. le duc de Bedfort. La plus illustre .société s'j était rendue. Les jeux , les prix , les paris, durèrent quatre jours, et une table de deux cent quarante couverts fut constamment servie. Le théâtre d'exposition était un mo* dèle d'architecture élégante. L'admiration générale distin-

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avec un crayon : «Impertinens , qui nous étour- « dissez de vos bonnes fortunes , que vous êtes pe- « tits et ridicules auprès de Two Pounder !

Rutamcour frappait sur le livre avec fureur, quand on vint lui annoncer le retour du fameux bélier. « Allez au diable, cria^t-il, vous et votre damné d'animal ! » Ce propos déplacé retentit dans la ferme , et provoqua la vengeance. Les valets s'armèrent à l'instant de fouets et de fourches pour punir l'injure faite au héros de la basse -cour. Le coupable fut traîné devant Two Pounder , et contraint d'y faire amende honorable à deux genoux. On peut imaginer l'affreux vacarme de cette scène, où se mêlaient les aboiemens des chiens , les invectives des servantes , et les cris variés de tous les

gua , parmi les acteurs précieux qui y figurèrent, un porc de M. Pickford, pesant 770 livres; un mouton de M. Platt, du poids de 243 livres , et une génisse qui , par son rare mérite, fit gagner un pari à M. le comte de Wincbilsea. La beauté des cornes fut aussi pour d'autres une puissante recommandation.

Les béliers, en Fbonncur de qui le duc donnait la fétc , recueillirent de solides et flatteurs applaudissemens. Les amours de quelques-uns furent afifermées pour la saison 27,000 livres de notre monnaie. Les deux tiers étaient de la race de Leicester; plusieurs descendaient certainement en ligne directe du héros que nous célébrons , étaient d'estoc et d'armes de vrais Two Pounder, de ceux enfin qu'entre nous autres gentilshommes nous appelons des bons.

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commensaux de la basse- cour, suivant la qualité des organes dont la nature avait doué chacun d eux. Two Pounder fut le seul qui sut garder sa dignité et se défendre du fanatisme que l'intérêt de sa gloire inspirait à tous les autres. Il regarda la brutale cérémonie sans y prendre part , et avec un air de calme et de bonté où se peignait l'excellence de son caractère ; mais la justice éternelle dut sourire en voyant le fils d'un boucher humilié devant le père de tant de moutons.

La fâcheuse corvée étant finie , le pauvre chevalier fut chassé de la ferme sans avoir diné , et il alla si bien cacher sa honte , que depuis lors on n'a pas entendu parler de lui. Je conseille à tous ceux de son espèce d'en faire autant ; car il n'est point de rang où, par d'impertinentes prétentions, on ne fasse à la fin rire à ses dépens. Les disgrâces de Tamour-propre et les^sottises de la grandeur sont le patrimoine de la gaieté.

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