EN LINCOLNSHIRE
Paris ; Iç.
Tant de gens, M. le docteur, font ce qu'ils ne savent pas, et enseignent ce qu'ils n'ont jamais appris, que vous ne serez point étonné qu'un maniaque m'ait dû sa guérison. Ce succès pouvait m'encourager à devenir médecin par inspiration , méthode qui, dans tous les arts^ est maintenant fort à la mode. Mais c'est à vous, illustre médecin des fous, que je préfère d'en rapporter la gloire; à vous , que la Providence a fait naître en Angleterre par un soin paternel. Je ne doute pas que vous ne dressiez le catalogue de toutes les têtes détraquées que vous avez connues; et je prends un vif intérêt à la perfection de ce livre, que je regarde comme le meilleur cours d'humilité qu'on ait jamais offert aux hommes. C'est pourquoi je vous prie d'y insérer la cure dont je vais avoir
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rhonneur de vous entretenir. Permettez -moi d'abord de vous apprendre qui je suis , et quel événement m'a conduit à tenter sur un autre ce que vous me conseillerez peut-être de réserver à l'avenir pour moi-même.
L'esprit qui se fait en France ne pouvant suffire à la consommation du pays, j'ai fondé un assez joli commerce sur l'importation de l'esprit du Nord. Il est des années où j'enlève des foires de l'Allemagne de fort belles parties de littérature brute que je fais dégrossir à Paris dans mes ateliers de traduction. Cet honnête trafic , qui ne tend pas moins au perfectionnement de l'intelligence humaine qu'à celui de ma fortune , m'oblige à de fréquens voyages, me procure des amis intéressans, et me donne la réputation de n'être pas un sot, quoique j'aie eu la faiblesse de mettre mon nom à quelques-uns des ouvrages que j'avais payés.
L'année dernière, en revenant de Hambourg^ je m'arrêtai chez mon bon ami le conseiller Branddorf. Je suis bien aise de vous apprendre qu'il a été pendant quarante ans le plus grand homme d'État d'une cour imperceptible de l'Allemagne, et qu'il aurait soulevé l'Europe tout comme un autre , si l'on eut fait attention à lui. Il dépensait à acheter de l'encre et des plumes les 200 florins d'appointemens qu'il tenait de la ma-
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gnificence de son prince ; et je ne connais pas d'écrivain plus capable d'alimenter une imprimerie , et de faire mourir de faim un imprimeur.
Je fus reçu de M. le conseiller avec la plus franche cordialité. Nous ne nous dîmes pas quatre paroles ^ mais nous vidâmes quatre pots de bière , et nous brûlâmes douze pipes. Je remarquai cependant que le front de Son Excellence n'avait pas, au milieu des nuages du tabac, cette sérénité olympique qu'il y faisait ordinairement éclater; je m'aperçus que son œil ne suivait pas les ondulations de la fumée avec cette douce complaisance qui m'avait toujours charmé dans ce grand homme, et je m'écriai : « M. Branddorf^ vous avez du chagrin. » Je fis cette exclamation en allemand , parce qu'on ne connaissait pas d'autre langue dans tout le château de Branddorf; je la parle moi-même aussi familièrement que si je l'avais sucée avec le lait maternel, ou dans les caresses de mes premières amours.
Pour toute réponse, mon ami poussa un soupir qui fut visible par les ravages qu'il occasiona dans le foyer de sa pipe. Il fit ensuite un geste que sa vieille domestique interpréta fort juste, en apportant sur la table un long flacon carré , rempli d'eau-de-vie de grain. Je jugeai, par ces préparatifs, que le conseiller cherchait à se donner des forces pour en venir à quelque pénible
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confidence. En effets lorsque nous eûmes abaissé d'environ six pouces l'élévation de la liqueur dans le cristal, Son Excellence jugea la température convenable, et entama le discours suivant :
a Vous voyez, mon ami, un père au désespoir.
Il y a deux ans que mon petit Frédéric vous charma par les grâces de sa figure et la vivacité de son intelligence. J'avais conçu de cet enfant les plus orgueilleuses espérances ; sa raison naissante promettait à la Westphalie un nouveau Branddorf qui débrouillerait un jour la constitution germanique. Hé bien, mon ami, il n'y faut plus penser, l'esprit de mon fils est complètement aliéné. »
a Quoi! déjà? m'écriai-je ; vous m'é tonnez. J'avais cru les têtes allemandes à l'abri d'un tel accident. Auriez-vous envoyé votre fils en Angleterre ou en France? m
« Hélas ! non , continua le conseiller ; je l'ai mis dans un collège renommé de l'évêché de Paderborn, et ses premières lectures l'ont perdu. Sa jeune tête s'est enflammée pour la gloire de Sparte et les institutions de Lycurgue. Lacédémone est devenue le rêve continuel de ses jours et de ses nuits. Cette manie l'a rendu incapable de tout travail, et la sévérité de ses maîtres a porté au comble le désordre de son imagination. On me l'a renvoyé dans l'état le plus déplorable. Vingt fois par jour le pauvre enfant se jette à mes
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sait cependant singulier qu'un personnage du ca^ ractère de niilord ne fut connu en France et en Angleterre que par des savans; mais sa pénétration eut bientôt percé l'énigme. Il était clair que tous ceux qui feignaient de ne pas connaître milord Two Pounder en agissaient ainsi par jalousie , et qu'il n'y avait que les savans qui fussent désintéressés sur le chapitre des bonnes fortunes.
Impatient de mettre à profit l'instruction qu'il venait de recevoir, il partit pour le comté de Leicester. Il n'était pas homme à sentir la beauté des campagnes d'Angleterre : ces maisons si propres, ces cultures si variées , ces moissons si riches , tout cela fut indifférent pour lui. L'ingrat ne donna pas même un sourire à ces troupeaux magnifiques dont quelques têtes eussent illustré la boutique de son père. Il débarqua machinalement dans la belle ferme de M. Bakewell , où brillaient de toutes parts l'aisance , le travail et les prodiges de la plus noble , de la plus sainte industrie. Une servante lui annonça que Two Pounder ne tarderait pas à revenir, et le fit entrer dans une salle basse très-commodément meublée.
« Quoi donc, dit Rutamcour quand il fut seul, (c est-ce que milord serait venu se refaire à la cam- (( pagne ? Fi donc ! une telle faiblesse est peu digne (c d'un si grand homme : non , non , il s'est ennuyé ce des femmes de la ville , et il a bien eu raison ; tout
MILORD TWO POUNDER. i45
« en elles cache un piège , et leur corps est aussi ce déguisé que leur ame ; mais, d'honneur^ ces paya sannes d'Angleterre sont charmantes. Ah! milord « Two Pounder, que nous allons passer d'heureux a jours! car, j'en ai le pressentiment , nous nous a convenons, nous nous aimerons, nous partageoc rons nos plaisirs. L'exploitation de ce comté
<c pourra bien nous suffire pendant deux mois
« U me semble déjà que je nage dans ces délices
« champêtres Approchez, divines laitières
a Qu'elles sont fraîches et folâtres ! L'une me
c< verse du lait, et y effeuille une rose; c'est l'image
a de son teint L'autre me présente une crème
ce appétissante , et ses jeunes appas plus appétissans
a encore Et puis cet œil innocemment libertin,
« ce lacet prêt à rompre, ce petit jupon si volup-
cc tueux Ah! ces idées me mettent tout en feu,
« tant il est vrai qu'il n'y a de bon que la simple «nature! » Rutamcour, pendant ce monologue, tantôt marchait l'œil étincelant , tantôt s'asseyait en extase.
Cependant , pour se distraire d'une émotion qui devenait trop vive, il se mit à feuilleter un livre qu'on avait laissé sur la table : c'était le premier volume d'agriculture de la Bibliothèque britannique. Il tomba par hasard sur la page 92 , où il aperçut le nom de M. Bakewell. « Ah! ah! dit-il, voilà le nom du propriétaire de cette ferme , et
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joues. Je me repentis de mon indiscrétion , et !e reste du souper se passa en silence. Frédéric mangea fort peu; il versa dans une tasse du vin et de l'eau, les mêla avec le doigt (i), but, et se retira aussi gravement qu'il était entré. J'avais prêté à ses mouvemens une attention presque machinale, tant j'étais oppressé de tout ce que je voyais. L'ame de mon ami était aussi navrée que la mienne, et nous nous séparâmes sans que ni l'un ni l'autre eût la force d'ouvrir l'entretien sur le sujet mélancolique qui nous absorbait tous deux. On se doute bien que je ne pus fermer l'œil. Le malheureux Frédéric m'avait inspiré un intérêt qui me subjuguait. Mon imagination s'égarait en mille projets, et je perdais vraiment la tête en cherchant les moyens de guérir la sienne. Je pris du thé le lendemain matin avec le conseiller. Il s'aperçut que j'avais mal passé la nuit , et, quoiqu'il m'en grondât , je suis sûr qu'au fond du cœur il m'en sut bon gré. Voici à peu près la conversation qui s'établit entre nous. Je commençai.
MOI
Votre fils sait-il le grec?
M. BRAJVDDORF.
Comme la plupart de vos savans. Il n'a ja-
(i) Le vin des anciens était épaissi par la cuissuu. Frédéric avait sans doute lu qu'ils le délayaient pour le boire.
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mais lu que des traductions latines et allemandes.
MOI
Connaît-il le français?
M. BRANDDORF.
Certainement non. Il n'a pas même appris dans son collège si la France existe. Toute son érudition commence à Thésée, et finit à la ligue des Achéens.
MOI
Tant mieux.
M. BRANDDORF.
Pourquoi toutes ces questions ?
MOI
Je vous avouerai que la guérison de votre fils ferait le bonheur de ma vie. Mes affaires me ramènent à Paris , et j'avais eu l'idée vague d'y conduire Frédéric, en lui persuadant qu'il serait à Sparte.
M. BRANDDORF.
Ah! mon ami, cette idée est une inspiration du ciel ; je vous conjure d'y persister.
MOI
J'en ai bien le désir; mais je vous confesse qu'un scrupule m'arrête : ce moyen est une tromperie, et je me sens un tel éloignement pour tout mensonge....
M. BRANDDORF.
Vous n'y pensez pas ; la vérité est comme la lu-
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inière; elle n'arrive jamais que mêlée avec un autre élément, sans quoi l'œil de l'homme ne pourrait la supporter. L'assertion que Sparte est à Paris contient plus de vérité que mille axiomes qu'on professe pour de l'argent dans les universités. Ecoutez- moi. Les Maniotes ou Mainotes n'étaient-ils pas les descendans des Spartiates ?
MOI
Cela est incontestable.
M. BRAJfDDORF.
Pour éviter la vengeance des Turcs au dix-septième siècle, ne s'embarquèrent-ils pas sur la côte de Maina en corps de nation, avec le prince, révéque et autres accessoires très-embarrassans pour un peuple qui voyage?
MOI
Le fait est certain.
M. BRANDDORF.
Leurs vaisseaux, après une périlleuse navigation, n'abordèrent-ils pas, en 1676, àPaomia, en Corse ?
MOI
J'en conviens.
M. BRANDDORF.
N'est-ce pas là que s'établit enfin , et se mêla aux habitans indigènes, ce peuple illustre qui condamna jadis Âgésilas à une amende, sous le pré-
SPARTE A PARIS. iSg
texte qu'il s'appropriait par ses vertus les cœurs des citoyens?
MOI
Ce que vous dites est exact.
M. BRi.NDDORF.
Enfin cette Corse ^ où circulent les restes du sang Spartiate, ne fait-elle pas partie delà France? et des hommes nés dans son sein n'habitent-ils pas Paris avec quelque célébrité ?
MOI
Oh ! qui pourrait le nier ?
M. BRANDDORF.
Si de ces débris fameux était sorti un nouvel Agésilas qui, après avoir étonné le monde par ses exploits, fît oublier à la France ses cruels malheurs, rougiriez-vous d'assurer que I-acédémone est dans Paris?
MOI
J'admire avec quelle facilité les étrangers prodiguent l'éloge aux guerriers dont ils pensent n'avoir rien à craindre. Mais si celui dont vous parlez n'était au fond qu'un ambitieux, méditant l'esclavage de la patrie qui s'est jetée dans ses bras!
M. BRANDDORF.
Eh bien , dans ce cas, au lieu d'en faire le Spartiate Agésilas, vous en ferez le Spartiate I^ysander , ou le Spartiate Nabis.
i6o SPARTE A PARIS.
MOI
Allons, vous avez réponse à tout; je me rends.
Ce dernier mot fit rayonner la joie sur le front de M. Branddorf ; mais peu à peu mon ami devint soucieux y et reprit ainsi l'entretien :
M. BRAITDDORF.
Votre zèle me touche ; mais la réflexion me fait douter du succès. La tête de mon fils est remplie de connaissances sur la Grèce qui ne s'accorderont point avec ce qu'il verra.
MOI
Ce sont mes affaires.
M. BRi.NDDORF.
Comment vous tirerez^vous des distances?
MOI
Je les arrangerai à mon gré , attendu que les Grecs avaient diverses mesures, et que la valeur du stade ne nous est pas même connue.
M. BRi.NDDORF.
Mais la situation des lieux ?
MOI
Les tremblemens de terre m'en feront raison.
M. BRAITDDORF.
Mais la différence des monumens?
MOI
J'accuserai l'ignorance des traducteurs.
SPARTE A PARIS. i6i
M. BRANDDORF.
Mais ce qui frappe le plus les yeux, les costumes ?
Mor.
Rassurez-vous. Quand je suis parti de Paris ^ les hommes portaient le chapeau sans rebords , les cheveux en tresse , la barbe en collier, et même à la main le bâton courbé ; tout cela est Spartiate. Leur habit était une espèce de sac bouffant sur les épaules , qui passera sans peine pour le trihon des Laconiens.
M. BRANDDORF.
Quant aux hommes, passe; mais Içs femmes?
MOI
C'est où je triomphe.
M. BRiLNDDORF.
Quoi! elles auraient pris la tunique transparente et sans manches , contre laquelle on a déclamé deux mille ans ?
MOI
Précisément. A Sparte, disaient les anciens , on apprend à ne rougir que du mal. Hé bien , mon ami, nous sommes convenus, à Paris, que rien n'est mal, et conséquemment , avec la meilleure volonté du monde, on n'y trouve plus à rougir, à force d'innocence.
M. BRANDDORF.
Ah ! vous me rendez l'espoir.
i62 SPARTE A PARIS.
MOI
Fiez-vous à mon zèle. J'aurai soin j pendant la traversée , de gagner la confiance de votre fils et de préparer son imagination. Je vous réponds qu'il sera le premier à m'aider à le tromper ; et c'est par là qu'il doit commencer à se rapprocher du reste des hommes.
Je renonce à vous peindre l'excès d'allégresse qu'éprouva Frédéric lorsqu'il apprit que j'allais le conduire à Sparte. Jamais révolution ne fut plus prompte et plus complète. Il courut précipitamment dans sa chambre , et nous rapporta l'écrit suivant , qu'il venait de tracer sur une tablette avec la pointe d'un compas :
«Moi, Alcandre, fils de Just Branddorf, je voue « à mon père et à son digne ami une reconnais- (c sance éternelle pour le voyage qu'ils me feront « faire à Sparte. Je jure de ne pas demander que « mon séjour s'y prolonge au-delà de leur désir, « et je promets de devenir à mon retour un grand « publiciste de Germanie. Plutôt que de manquer « à cet engagement , je me soumettrai à l'infamie a de n'être toute ma vie rasé que d'un côté , comme (( les trembleurs qui fuirent devant Épaminondas.
ce Fait au château de Branddorf, le 5 du mois de « schirophorion , l'an des barbares 1800.
« Alcandre, fils de Just Branddorf. »
SPARTE A PARIS. i63
J'étais impatient de partir, et nos préparatifs ne furent pas longs. Le voyage par mer pouvait seul convenir à mon projet. Après de pathétiques adieux je me rendis donc avec Frédéric au port le plus voisin. Quelque confiance que j'eusse montrée au conseiller, je ne me dissimulai pas les difficultés de mon entreprise. Obligé de calquer la Laconie sur la France , j'avais surtout besoin de retremper ma mémoire daiis les sources grecques. Aussi j'eus la précaution de me munir, chez les libraires de la ville où nous étions, des meilleurs guides, tels que Platon, Pausanias, Athénée, Plutarque, l'élégant Barthélemi, votre compatriote Mitford, et l'ingénieux Paw, contradicteur-né de tout ce qui a été dit avant lui, et le savant le plus divertissant de l'Allemagne.
Le vaisseau sur lequel nous nous embarquâmes faisait voile pour Dieppe , et l'équipage était français. Mon premier soin fut d'apprendre à Frédéric que notre bâtiment était grec , et monté par des Spartiates de Ténare. Il prêtait aux discours des matelots une oreille attentive, et s'étonnait, avec quelque raison , de ne pas y sentir l'harmonie si vantée de la langue grecque. Je prévins ses réflexions en lui disant que les Spartiates s'étaient piqués de conserver l'idiome dur et agreste des Doriens leurs ancêtres, et que ce langage ne ressemblait pas plus au dialecte athénien que la
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massue d'Hercule à l'épée d'un baron du Saint- Empire. Je lui demandai si, dans son collège, on ne lui avait pas appris qu'Aristophane ayant introduit dans une de ses pièces une femme lacédémonienne y les commentateurs avaient beaucoup sué sur cette scène pour y comprendre fort peu de chose. Frédéric fut content de mon explication. Nous devînriies très-bons amis/ et je ne désespérai pas de former autour de lui une illusion assez durable pour le guérir.
Notre navigation n'eut rien de remarquable. Nous entrâmes heureusement dans la Manche, qui, pour cette fois, s'appela golfe de Laconie, et nous débarquâmes, à la pointe du jour, à Ténare, première ville des Spartiates, c'est-à-dire à Dieppe. L'énergie, des mouvemens de Frédéric décela tout ce qui se passait dans son ame. Il sauta précipitamment sur le rivage, et, se prosternant avec un tremblement religieux , il pressa de ses lèvres la terre des héros. Jamais la Normandie n'avait été baisée si respectueusement.
Il entrait dans mon plan de si bien occuper mon malade, qu'il ne lui restât pas le temps de réfléchir. Nous nous mîmes aussitôt en route, et nous dînâmes le même jour à Neuchâtel, que je transformai, par droit de convenance, en l'antique Genthium , célèbre dans toute la Grèce par ses .fromages. Frédéric les trouva en effet fort bons;
SPARTE A PARIS. i65
et cet argument ad hominem me gagna sans retour sa confiance.
Nous rencontrâmes ensuite Pontoise , à qui nous ne fîmes aucun tort en le prenant pour l'ancienne ^ Bryséesy et Saint-Denis , qui, par sa position , était nécessairement la fameuse Amyclée. Frédéric fut indigné du délabrement où il vit , dans cette dernière ville , le temple d'Apollon Amycléen , et il devina que le dieu des vers s'en vengerait sur les poètes de Laconie.
Je jugeai à propos de faire précéder notre entrée à Paris d'une course dans les campagnes qui l'environnent. Je voulais, avant la grande épreuve, laisser à Frédéric l'honneur d'appiiquer lui-même quelques-uns de ses souvenirs, et intéresser par là son amour-propre au succès de ma fiction. Cette méthode m'a réussi^ et je vous la recommande, M. le docteur, dans le traitement de vos maniaques. L'amour-propre est, je crois, l'affection la plus inaltérable du cœur humain, et c'est un point solide auquel on peut rattacher les fils de la raison qu'une secousse a rompus.
Je restai donc le guide de Frédéric , mais il devint mon interprète , et à chaque pas il me prouva que nous étions en Laconie. Argenteuil lui offrit les excellentes figues de la Doride, et Surène le vin des cinq collines. I^s carrières de plâtre furent les redoutables cavernes du mont Taygète, et les
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oies d'Asnières eurent l'honneur de représenter, de loin , les fameux cygnes de TEurotas. a^ Cepen- « dant, me dit-il, je suis étonné de ne pas renc( contrer près du fleuve ces nombreux bosquets « de lauriers dont parle Pausanifis. » -^ Il y a de bonnes raisons pour cela, lui répondis-je, ces gens-ci eti ont fait , depuis quelques années , une si prodigieuse récolte, que la postérité en attendra long-temps line pareille.
Cependant, en approchant de Paris, le bruit des guinguettes attira son attention , et il s'écria : « Nous y sommes ! nous y sommes ! voilà les filles « de Sparte qui viennent hors de la ville danser (c sous les platanes , et chanter en choeur l'hymne « queSapho composa à quinze ans, et dont je n'ai a pas oublié le commencement : Virginité! mrgi- « nitél où fuyez-vous après m'ai^oir quittée? » La justesse de l'application me fit sourire, et j'admirai avec quel instinct les écoliers savent, dans les instructions les plus pédantesqiïes, découvrir la part de la nature.
Frédéric remarqua fort bien que la ville n'était pas fortifiée; et les bourgeois de Paris se fussent enflés d'orgueil, s'ils l'eussent entendu s'écrier : Le courage est le rempart des villes libres ! Heureusement nous étions alors à pied; en sorte que la visite de messieurs les fermiers de la taxe des routes , et de messieurs les receveurs de l'octroi
SPARTJi A PARIS. 167
de bienfaisance 9 ne vint point gâter cette belle exclamation vraiment antique. Bref 9 la nuit approchait , nous étions au troisième jour de notre départ de Dieppe y et, pour conserver la vraisemblance autant qu'il était possible y nous entrâmes à Sparte par le faubourg Saint-Marceau.
Me voici donc dans ce vaste Paris , que je dois dérober aux regards de mon compagnon pour ne lui laisser voir qu'une ville grecque. Ma surveillance devenait pénible; car, si d'un côté la confiance du jeune homme, son exaltation sur un point et son ignorance sur tout le reste, convenaient à mes vues, nous pouvions, d'un autre côté, rencontrer des gens qui parlassent allemand comme nous, et un seul mot indiscret de leur part emportait tout le fruit de notre voyage. Dès le soir de notre arrivée, j'eus avec Frédéric une conversation, où, sans but apparent, je lui expliquai la grandeur, la population, et quelques usages modernes de la ville où nous étions. Je lui racontai l'ancienne invasion des Romains, et comment Cassius et Brutus, ces féroces hypocrites de liberté , avaient eu l'infamie , avant la bataille de Philippes, de promettre à leurs soldats le pillage de Sparte. Enfin , je disposai l'optique de façon que l'œil de mon malade pût , au travers des nouvelles mœurs , reconnaître dans Paris le caractère Spartiate et les vieilles institutions de Lycurgue.
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L'ameublement de ma maison était nouveau, c'est-à-dire qu'il respirait le goût de la belle antiquité. Les tentures , les lits , les chaises , les tables , tout devait paraître grec aux yeux du jeune châtelain de Branddorf. Je fis placer dans sa chambre deux tableaux analogues. L'un représentait la sédition où Lycurgue fut blessé , et Frédéric y reconnut avec joie son patron Alcandre. On voyait dans l'autre le fier Othryadas, qui, resté seul sur le champ de bataille, rassemble avec efibrt les dépouilles des Argiens, écrit dessus avec son sang : Aux Spartiates vainqueurs, et meurt au pied du trophée. Des détails moins imposans nous rappelaient aussi ces temps héroïques. La porte d'entrée était couverte d'affiches , qui laissaient lire pêlemêle les mots : Odéon , Pry tanée , Gymnase , Lycée, Hygiène , Elysée , Panorama. Le chien de la maison s'appelait Cerbère, et, par dérision, on conservait au trop fameux portier le nom d'Aristide.
Le lendemain^ les premières clartés de l'aurore éveillèrent l'impatience de Frédéric , et nous commençâmes à parcourir la ville. Mes instructions avaient si bien opéré sur son esprit , qu'il ne me parut pas plus étonné dans sa prétendue Sparte qu'un provincial qui arrive à Paris ; mais il était curieux , et il fallait tout visiter. L'état d'abandon et de misère où nous vîmes les temples nous confirma dans l'ancienne opinion que les Lacédémo-
niens sont les moins religieux de tous les Grecs. J'étais obligé, pour satisfaire aux questions de mon Anacharsis, de dédier sur-le-champ chaque église à quelque dieu du paganisme; et il m'arriva , je crois , de loger par hasard Vénus aux Carmes, Bacchus Colonate aux Cordeliers, Diane Orthia à Saint-Lazare (i), Minerve Chalcioecos aux Feuillans, Lycurgue aux Jacobins, Hélène aux Incurables , M énélas aux Bons-Hommes , Mercure aux Petits-Pères, etc. J'espère que vous n'imputerez pas à idolâtrie cette fiction nécessaire , et que vous excuserez, comme médecin, ce que vous pourriez blâmer «comme recteur de paroisse. Il me fallut de même expliquer à Frédéric divers monumens. Lorsque nous fumes arrivés au Champ-de-Mars. « Voilà, luidis-je, l'Hippodrome destiné aux courses des hommes et des chevaux; mais les Spartiates excellent peu dans ces exercices, comme s'ils pressentaient que de bons athlètes sont de mauvais soldats , et qu'en général on fait mal ce qu'on joue trop souvent. Leur courage de-
(i) C'est au pied de la statue de cette Diane qu'on fouettait cruellement les enfans de Sparte.
(c Ce qui doit surprendre , dit Barthélémy , ceux qui ne connaissent pas les différentes traditions des peuples, c'est de voir Hélène partager avec Ménélas les honneurs presque dÎTÎns , et la statue de Clylemnestre placée auprès de celle d'Agamemnon. i>
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mande à la nature de plus dignes arènes , les sables profonds des déserts , ou les pics glacés pendans sur les abîmes. »
A la vue de la porte Saint-Denis , « Voici m'écriai-je, le Portique des Perses, superbe monument des triomphes de la Grèce. Des lâches ont voulu le mutiler; mais les Spartiates d'aujourd'hui sont trop grands pour être importunés de la gloire de leurs ancêtres. »
Au Louvre , et dans sa galerie, je fis reconnaître à Frédéric le Pécile de Lacédémone, orné des chefs-d'œuvre de peinture et de sculpture que la victoire avait récemmfent fait restituer par les Romains. Je n'osai décider ce qui eût été plus glorieux à Sparte , de devoir iin si magnifique Muséum au génie de ses propres artistes, ou au courage de ses guerriers.
Mon jeune compagnon reconnut lui-même dans le jardin des Tuileries le fameux Plataniste, où l'on arrivait par deux ponts. Parmi la foule des statues que nous visitâmes, il remarqua celle d'une femme appuyée sur une pique. « Voilà certainement Véniis, me dit-il; car j'ai lu dans Plutarque que les Spartiates la représentent toujours armée. Il faut convenir que c'est une bonne déesse, de se prêter ainsi aux caprices de tous les peuples. — Mais, lui répondis-je , il se pourrait bien que cette complaisance ne fut qu'une coquetterie intéressée,
et que, dans la Grèce, les dépouilles des vaincus se partageassent entre le culte de Vénus-Uranie, et la parure de Vénus- Vivandière (1). »
Je passe sous silence un grand nombre d'autres chefis-d'œuvre sur lesquels, pour ne pas me singulariser, je m'extasiai avec cette fausse chaleur et ce triple galimatias dont les singes de Winckelmann ont infesté la langue des arts. Nous employâmes trois jours à ces différentes courses, et Frédéric ne se douta pas un instant qu'il fiit ailleurs qu'à Lacédémone. Il est vrai qu'on peut plus facilement donner pour Spartiates les monumens et les statues de Paris que les Parisiens eux-mêmes. Cependant cette réserve ne pouvait durer; car il m'eût fallu, ou abandonner mes affaires , ou perdre de vue Frédéric : je me^décidai donc à braver avec lui les grandes difficultés.
Je me présentai un matin dans les bureaux
de J'entrai sans bruit, le chapeau bas, et une
timide rougeur sur le front. Je refermai la porte avec soin , et j'adressai au chef du bureau quatre phrases très-honnêtement tournées, et point trop longues. Lui, sans me regarder, répondit successivement à chacune des trois premières par les
(i) Dlrinité qui préside aux vivres. Elle est souvent en querelle avec le dieu Mars, à qui elle fait bonne mine et iiiauraise cbère.
monosyllabes suivans : Nul^ rien^ non; et a la quatrième, par un geste encore plus négatif. le me retirai confus; Frédéric palpitait de joie; « Que je suis enchanté, s'écria-t-il, d'avoir vu cet homme! c'est un Spartiate de vieille race. Le laconisme est sa langue maternelle. — En effet, lui répondis-je, cet homme , dans son bureau, est un Spartiate; mais, dans le cabinet à côté, c'est un bas ilote. »
J'allai ensuite recevoir dans une caisse un billet de 600 livres. On me paya en monnaie de cloche, que je trouvai encore plus incommode qu'avant sa métamorphose; il me fallut quatre heures pour la compter, et deux crocheteurs pour l'emporter. Quant à Frédéric , son enthousiasme était le même. Ses mains et ses lèvres s'étaient noircies en baisant ce cuivre sacré , et il s'écriait : « O monnaie philosophique de Lycurgue! ô pauvre talisman des vertus de Sparte ! »
En sortant de la caisse nous vîmes à la porte plusieurs hommes mal vêtus, et d'une maigreur extrême. «Voilà des gens, me dit Frédéric, qui ne craignent pas le sort de ce Spartiate qui fiit poursuivi en justice à cause du scandale que causait son embonpoint; je gage que, si on les écoutait marcher, on entendrait le craquement des rotules. Apprends-moi ce qu'ils sont. — Le vulgaire les appelle rentiers, et voici l'origine de leurs fonc-
lions : tu as lu dans l'histoire (i) que des députés de Samos vinrent demander de l'argent aux Spartiates. Or, Sparte n'a jamais eu de trésor public ; Lycurgue l'a défendu, et il a été strictement obéi. Les Spartiates ne virent donc pas d'autre moyen , pour fournir la somme aux députés, que d'ordonner un jeûne universel, et de leur compter l'argent que cette abstinence avait épargné. C'est pour conserver la mémoire de ce bel exemple de sobriété qu'on a établi un corps de jeûneurs permanent , et l'État s'est chargé lui-même de leur subsistance , pour être plus certain de leur régime ; mais depuis le changement de quelques magistrats , cette institution dégénère , et les initiés dans l'ordre des jeûneurs ne tarderont pas à être aussi bien nourris que le reste des citoyens. »
Ce propos fut cause que Frédéric me pria de l'introduire dans ces fameuses salles où les Spartiates mangent ensemble, comme s'ils n'avaient ni maison ni famille. Je ne vis pas moyen de reculer, et nous entrâmes chez le premier restaurateur. L'aspect de ces tables unies ou séparées, mais toujours prêtes; ce mélange d'hommes de tout
(i) Ce fait est rapporté par Aristote , tome It , page 5o3 , et par Barthélémy, Voyage du jeune Anacharsis^ tome IV, chapitre XLvi. Le jeûne s'étendit jusqu'aux animaux domestiques.
rang, agioteurs ou soldats, comédiens ou magistrats, babillards ou taciturnes; ce tableau parfait de l'indépendance et de l'égalité, formaient un spectacle ravissant pour mon jeune Scythe : il me remercia vivement de l'avoir fait admettre à ces tables républicaines. Plusieurs convives répétaient souvent lé nom de Léda; c'était celui du restaurateur chez qui nous étions (i). Frédéric ne manqua pas de l'appliquer à la reine de Sparte, épouse de Tynd'are. « Ah ! ah ! me dit-il , cette salle est dédiée à la maîtresse de Jupiter; je m'en étais douté. -— Comment donc? lui demandai-je. — C'est d'abord, ajouta-t-il en riant, parce que les œufs qu'on nous a servis sont les meilleurs que j'aie mangés de ma vie; et puis, en entrant, j'ai vu une grande fille assise devant des pyramides de fruits, et j'ai bien reconnu, à la longueur de son cou, qu'elle était de la famille d'Hélène; car j'ai lu dans le philosophe Lucien qu'Hélène avait le cou fort long , attendu qu'elle était fille d'un cygne , et qu'elle tenait beaucoup de son père. » Ces puériles facéties me causèrent une joie extrême, et je n'oserais pas, M. le docteur, le dire à d'autres qu'à vous; mais vous savez que le sourire est le premier symptôme de la guérison des
(i) C'est dans la rue des Pelits— Champs que se trouve en effet un excellent restaurateur de ce nom.
maniaques, et qu'il n y a d'incurable que les fous sérieux.
Après le dîner, Frédéric me témoigna l'envie de Connaître ces lescJiès décrits par Pausanias , où les Spartiates, dans le doux oubli de femme, d'enfans , et de tout soin domestique, passent la journée entière sans rien faire. Pour cette fois son désir ne me donna nul embari'as , et je le conduisis dans un café. Cette image de l'oisiveté surpassa l'idée qu'il s'en était faite, et il crut voir tout le génie de Lacédémone dans l'air comiquement profond des nouvellistes. Cependant d'excellens bourgeois de Paris , assis deux à deux et face à face , mettaient depuis le matin de petits osselets l'un à côté de l'autre; et Frédéric, qui retenait son haleine de peur de leà troubler, ne savait s'il devait prendre ces joueurs de domino pour des pythagoriciens qui adoraient des nombres , ou des généraux qui disposaient une ligne de bataille. Un homme essoufiQé vint tout à coup annoncer une grande victoire de l'armée lacédémonienne : presque personne n'en parut ému; et je fis admirer à Frédéric cette sublime indifférence pour leurs propres succès, qui, dans les beaux siècles de la Grèce, éleva les Spartiates au niveau des dieux.
Cependant l'heure de l'Opéra approchait, et je résolus d'y mener mon petit Westphalien. Deux scènes se passèrent tandis que je prenais des
rang, agioteurs ou soldats, comédiens ou magistrats, babillards ou taciturnes; ce tableau parfait de l'indépendance et de l'égalité, formaient un spectacle ravissant pour mon jeune Scythe : il me remercia vivement de l'avoir fait admettre à ces tables républicaines. Plusieurs convives répétaient souvent lé nom de Léda; c'était celui du restaurateur chez qui nous étions (i). Frédéric ne manqua pas de l'appliquer à la reine de Sparte, épouse de Tynd'are. « Ah! ah! me dit-il, cette salle est dédiée à la maîtresse de Jupiter; je m'en étais douté. — * Comment donc? lui demandai-je. — C'est d'abord, ajouta-t-il en riant, parce que les œufs qu'on nous a servis sont les meilleurs que j'aie mangés de ma vie; et puis, en entrant, j'ai vu une grande fille assise devant des pyramides de fruits, et j'ai bien reconnu, à la longueur de son cou, qu'elle était de la famille d'Hélène ; car j'ai lu dans le philosophe Lucien qu'Hélène avait le cou fort long, attendu qu'elle était fille d'un cygne, et qu'elle tenait beaucoup de son père. » Ces puériles facéties me causèrent une joie extrême, et je n'oserais pas, M. le docteur, le dire à d'autres qu'à vous ; mais vous savez que le sourire est le premier symptôme de la guérison des
(i) C'est dans la nie des Pelits-Champs que se trouve en effet lin excellent restaurateur de ce nom.
maniaques 9 et qu'il n y a d'incurable que les fous sérieux.
Après le dîner, Frédéric me témoigna l'envie de Connaître ces lescJiès décrits par Pausanias , où les Spartiates, dans le doux oubli de femme, d'enfans , et de tout soin domestique, passent la journée entière sans rien faire. Pour cette fois son désir ne me donna nul embarras , et je le conduisis dans un café. Cette image de l'oisiveté surpassa l'idée qu'il s'en était faite, et il crut voir tout le génie de Lacédémone dans l'air comiquement profond des nouvellistes. Cependant d'excellens bourgeois de Paris , assis deux à deux et face à face , mettaient depuis le matin de petits osselets l'un à côté de l'autre; et Frédéric, qui retenait son haleine de peur de leà troubler, ne savait s'il devait prendre ces joueurs de domino pour des pythagoriciens qui adoraient des nombres, ou des généraux qui disposaient une ligne de bataille. Un homme essoufiQé vint tout à coup annoncer une grande victoire de l'armée lacédémonienne : presque personne n'en parut ému; et je fis admirer à Frédéric cette sublime indifférence pour leurs propres succès, qui, dans les beaux siècles de la Grèce, éleva les Spartiates au niveau des dieux.
Cependant l'heure de l'Opéra approchait, et je résolus d'y mener mon petit Westphalien. Deux scènes se passèrent tandis que je prenais des
billets. Un filou fut aperçu empruntant, sanslt demander , la montre d'un citoyen ; et il essi gaillardement une grêle de coups de canne. Son dos ne le céda pas en glorieuse insensibilité an ventre de ce jeune Spartiate qui se laissa dérom par un renard. En même temps arriva dans un leste équipage le fameux Hai^on, monstrueusement enrichi par son usure et ses banqueroutes; il traversa la foule d'un air hautain, et chacun , sur son passage , le salua respectueusement. J'expliquai ces deux événemens à Frédéric, qui s'écria : « Ah! nous sommes bien à Sparte! Hommage aux habiles voleurs, bastonnade aux maladroits! c'est par là que l'industrie se pe^ fectionne. »
Frédéric se trouva placé dans la salle à côté d'une véritable Lacédémonienne à la voix rauque y au regard provocant, au teint allumé. Ceux de ses charmes qui n'étaient pas entièrement nus semblaient prêts à s'échapper d'une tunique impalpable. Une couleuvre de diamans serpentait en guise de bracelet autour de ses bras gros et rouges, sentant encore le brouet que naguère ils apprêtaient pour les enfans de la Victoire. Le jeune Allemand ne pouvait détourner les yeux de ces formes athlétiques, et admirait les prodiges de santé que produit à Sparte la mâle éducation des filles.
La toile se leva, et la musique débuta par un tel yacarme , que mon compagnon effrayé se boucha les oreilles en criant : « Où sommes-nous ? — A (parte j mon ami. As- tu donc oublié que Tiroothée, rant fait entendre ici des sons trop mélodieux , éphore vint d'un air sévère couper quatre les de sa lyre, et précisément celles qui parit au cœur ? Sparte veille à tout ; elle a voulu même ce lieu de plaisir fut une école mili- I, et que celui qui en sort ne craignit pas le du canon. »
jeune homme assis derrière nous, et qui
ivait entendus parler, s'avisa d'adresser à
ic quelques mots en allemand. Le danger
révélation me fit pâlir. Je conjurai ce jeune
le , qui me parut étranger, de s'abstenir de
explication; et, en l'informant en peu de
de la maladie de mon compagnon , je l'invitai
lent à venir nous voir. Il me le promit ; mais
treusement le ballet qui commençait s'empara
le notre attention.
Frédéric savait que, dès la plus haute antiquité, les Spartiates passaient pour les premiers danseurs de la terre , et je ne craignais pas que ceux de l'Opéra lui ôtassent cette opinion. Il reconnut dans le ballet qu'on exécuta le combat au pancrace; la danse pjrrhique , si vive et si martiale, dont quelques-uns attribuent l'invention au
billets. Un filou fut aperçu empruntant , sans la demander , la montre d'un citoyen ; et il essuya gaillardement une grêle de coups de canne. Son dos ne le céda pas en glorieuse insensibilité au ventre de ce jeune Spartiate qui se laissa dévorer par un renard. En même temps arriva dans un leste équipage le fameux Harpon , monstrueusement enrichi par son usure et ses banqueroutes ; il traversa la foule d'un air hautain , et chacun , sur son passage , le salua respectueusement. J'expliquai ces deux événemens à Frédéric, qui s'écria : « Ah! nous sommes bien à Sparte! Hommage aux habiles voleurs, bastonnade aux maladroits! c'est par là que l'industrie se perfectionne. »
Frédéric se trouva placé dans la salle à côté d'une véritable Lacédémonienne à la voix rauque , au regard provocant, au teint allumé. Ceux de ses charmes qui n'étaient pas entièrement nus semblaient prêts à s'échapper d'une tunique impalpable. Une couleuvre de diamans serpentait en guise de bracelet autour de ses bras gros et rouges, sentant encore le brouet que naguère ils apprêtaient pour les enfans de la Victoire. Le jeune Allemand ne pouvait détourner les yeux de ces formes athlétiques , et admirait les prodiges de santé que produit à Sparte la mâle éducation des filles.
La toile se leva, et la musique débuta par un tel yacarme ^ que mon compagnon effrayé se bou-^ cha les oreilles en criant : « Où sommes-nous ? — A Sparte 9 mon ami. As-tu donc oublié que Tiroothée^ ayant fait entendre ici des sons trop mélodieux , un éphore vint d'un air sévère couper quatre cordes de sa lyre, et précisément celles qui parlaient au cœur? Sparte veille à tout; elle a voulu que même ce lieu de plaisir fut une école militaire, et que celui qui en sort ne craignit pas le bruit du canon. »
. Un jeune homme assis derrière nous, et qui nous avait entendus parler, s'avisa d'adresser à Frédéric quelques mots en allemand. Le danger d'une révélation me fit pâlir. Je conjurai ce jeune homme , qui me parut étranger, de s'abstenir de toute explication; et, en l'informant en peu de roots de la maladie démon compagnon, je l'invitai poliment à venir nous voir. Il me le promit ; mais heureusement le ballet qui commençait s'empara de notre attention.
Frédéric savait que, dès la plus haute antiquité, les Spartiates passaient pour les premiers danseurs de la terre , et je ne craignais pas que ceux de FOpéra lui ôtassent cette opinion. Il reconnut dans le ballet qu'on exécuta le combat au pancrace; la AdJise pjrrhique ^ si vive et si martiale, dont quelques-uns attribuent l'invention au 1. \i
Lacédémonien Pyrrhicus ; la carjratiquey que Castor et PoUux propagèrent en Laconie ; la gymnopaedie y si intéressante par la beauté des attitudes et l'art des nudités; enfin VhormuSj qui doit son nom à la forme d'un collier qui se plie et se déroule avec grâce.
L'enchantement de ce spectacle n'empêcha pourtant pas Frédéric de remarquer tout près du théâtre plusieurs vieillards qui , le cou tendu et la lorgnette à la main , paraissaient dévorer les danseuses, s'animer de leurs mouvemens, et ceindre de l'œil leurs contours les plus secrets. « Ah ! me dit Frédéric, j'admire comme en toutes choses brille la sagesse de Sparte. Vois là-bas ces mortels vertueux blanchis par l'âge; ce sont eux sans doute qui jugent les jeux, et donnent le prix aux danseuses. — Oui, mon ami, c'est le privilège de leur âge. Lycurgue a mis le respect pour la vieillesse au rang des premiers devoirs : aussi tu vis hier ce groupe déjeunes gens qui folâtraient : un vieillard de leurs parens vint prendre part à leurs jeux ; aussitôt chacun se retira par vénération, et il resta seul comme une divinité. Enfin la vieillesse est si respectée, qu'une foule de jeunes Spartiates se pressent de vieillir; ils emploient pour cela des moyens qu'on jugerait extravagans et honteux, s'ils n'étaient légitimés par un but aussi respectable. »
r.e spectacle étant fini , nous nous esquivâmes
par le Palais-Royal, que Frédéric nomma, sur la foi de Pausanias , le Portique des nlerciers; mai;^ je me repentis bientôt de m'être engagé dans ces galeries. Une longue file de femmes effrontées, depuis l'enfance jusqu'à la grande maturité, depuis la blonde Flamande jusqu'à la luisante négresse, présentaient à l'œil et à la main des passans leurs trésors populaires. Nous famés aussitôt investis et agacés par ces sirènes. « Que signifie tout ceci? me demanda Frédéric; je n'ai jamais ouï parler de cette coutume de la vertueuse Sparte. ?> J'étais confondu, si ma mémoire ne fdt venue à mon secours. <r Comment! lui répondis-je, tu n'as jamais ouï parler de la réputation des nourrices lacédémoniennes , et de l'empressement avec lequel on les recherche dans toute la Grèce? C'est ici que ces femmes respectables offrent sans déguisement leur salutaire ressource, et que les pères de famille étrangers viennent se pourvoir en sûreté. » — Cependant nous avancions avec peine , et mon écolier prenait goût aux caresses des bacchantes. Je fus obligé de le tirer avec force du milieu de ce groupe impur, en lui disant d'un ton d'autorité : « Venez, Alcandre, vous n'avez point d'enfans à faire nourrir. »
Le lendemain une pluie continuelle nous retint toute la journée dans la maison. Frédéric était pensif, et écrivait par intervalles. Après dîner,
i8o SPARTE A PARIS.
nous eûmes la visite du jeune homme qui nous avait parlé à l'Opéra , et que j'avais prévenu du singulier rôle que je jouais auprès de mon malade. Cet étranger nous apprit qu'il était fils d'un théologien de Gotha, nommé Scapelman, et que sa patrie l'avait envoyé à Sparte pour qu'il y étudiât les belles manières en chirurgie , et pût à son retour découper les Saxons avec plus d'élégance. Il me parut ne manquer ni d'esprit ni d'instruction; ce qui me rassura un peu sur ses communications avec Frédéric. Ce dernier, charmé de voir un compatriote, lui faisait l'accueil le plus caressant, ce Vous avez le bonheur, lui dit-il , d'habiter Sparte depuis plusieurs années ; daignez me donner quelques éclaircissemens. Comme le mauvais temps ne m'a pas permis de sortir, j'ai rédigé ce matin , d'après mes souvenirs , quelques questions auxquelles vous me ferez plaisir de répondre. » M. Scapelman accepta sans balancer; Frédéric se disposa à lire du ton le plus sérieux. Pour moi , j'étais sur les épines, et j'attendais le dénouement de cette scène avec autant d'inquiétude que de curiosité.
FREDIÉRIC , lisaot.
Est-il vrai qu'à Sparte on ne connaisse ni deuil , ni pompes funèbres?
SCAPELMAN.
Sans doute? on a trop de franchise pour se déguiser.
FRÉDÉRIC 9 lisant.
Est-il vrai qu'on y exerce l'esprit des jeunes gens par des combats de langue piquans?
SGAPEOfAir.
Oh ! l'esprit des jeunes gens est devenu si subtil , qu'il ne saisit plus que la pointe des mots.
FREDERIC , lisant.
Lycurgue a-t-il en effet ordonné que les Spartiates fussent mal vêtus dans la ville , et parés dans les camps?
SCAPELMAir.
Il suffit 9 pour s'en convaincre, de voir cette foule de commis qui, sans autre arme que leur plume ^ partent pour l'armée plus délabrés que des Ilotes, et reviennent six mois après brodés comme des Phrygiens.
FREDERIC, lisanL
Les filles sont-elles vraiment élevées publiquement avec les garçons?
SCAPELMAN.
Oui : souvent le public commence l'éducation des filles; mais, dans ce cas, les filles achèvent ordinairement l'éducation du public.
FRÉDÉRIC, lisant.
Pendant la première guerre de Messénie toutes les vierges de Sparte devinrent mères ; cet exemple a-t-il prospéré?
i82 SPARTE A PARIS.
SCAPELMAN.
Beaucoup; à la seule différence qu'on ne distingue plus le temps de guerre et le temps de paix.
FREDERIC 9 lisant.
Hermippus nous a-t-il trompés quand il a dit qu'on enfermait les filles de Sparte dans une salle obscure, et que celui qui voulait se marier allait en prendre une au hasard?
SCAPELMAN.
Hermippus a été exact. Ces salles obscures s'appelaient des couvens. Depuis quelques années, on y a suppléé par la faculté de changer de femme à l'infini, jusqu'à ce qu'on soit content et elle aussi. L'institution de Lycurgue a été renforcée par celle de Platon.
FRIÉDERIC, lisant.
Est-il bien vrai qu'un Spartiate ne peut voir sa femme qu'à la dérobée, et qu'il serait couvert de honte s'il se montrait avec elle?
SCAPELMAN.
Plus que jamais.
FREDERIC, lisant.
I^a maxime o^ importe qui soit le père ^ pourvu que V enfant soit beaUj est-elle toujours en vigueur à Sparte? et Xénophon parle-t-il sérieusement, quand il assure qu'une loi ordonne aux
SPARTE A PARIS. i»:\
vieux maris de prêter leurs femmes et d'eu adopter les enfans?
SCAPELMAN.
f^a loi s'est perdue, mais la coutume en tient lieu.
FRÉDÉRIC, lisant.
Quand une femme est enceinte, a-t-on encore le soin d'orner son appartement des portraits des plus aimables demi-dieux, tels qu'Adonis, Hyacinthe , Endymion ?
SGAPELMAN.
On fait mieux; on ajoute aux portraits des mannequins charmans, dont sa chambre ne désemplit pas. Ce sont les plus beaux garçons de la ville, qui ont juste autant d'esprit qu'il en faut pour cet emploi.