‹ Œuvres de P. e. Lemontey (volume 3)Chapitre 13 sur 44 · FRÉDÉRIC · texte numérisé non relu

FRÉDÉRIC

Pourquoi donc les enfans que j'ai vus ne sontils pas plus merveilleux que ceux de Germanie?

SGAPELMAir.

Un statuaire gâte souvent son chef-d'œuvre en voulant trop le finir.

FRÉDÉRIC , lisant.

Un peintre de l'antiquité, pour se conserver les perceptions plus vives, vécut de lupin pendant plusieurs années; comment s'y prennent maintenant les artistes?

i84 SPARTE A PARIS.

SGAPELMAN.

Ils suivent le même régime , non par choix, mais par nécessité.

FHÉDÉmCf lisant.

Depuis que Lysander eut introduit les richesses à Sparte , qu'a-t-on fait pour en dégoûter les citoyens ?

SCAPELMAIf.

On corrige les enfans de la passion du vin en leur montrant des esclaves ivres ; de même , pour nous dégoûter des richesses , on en gorge d'autres esclaves.

FREDERIC j se levant avec enthousiasme.

O Sparte adorable ! ô ville trois fois prudente , qui donnes de l'or à la stupidité , du lupin au génie et des haillons à la vertu !

La fin de ce colloque me tira d'une grande anxiété. J'offris du thé aux deux interlocuteurs; et une dame qui habite la même maison vint, en négligé, nous tenir compagnie. Comme elle parlait français, Frédéric ne pouvait l'entendre, mais il ne cessa pas de lui regarder les pieds

Quand nous fûmes seuls, il me dit : « — Cette femme est Spartiate ? — Oui , mon ami. — Elle a cependant des pantoufles pareilles à celles de la gouvernante du château de Branddorf , et je suis bien sûr que cette gouvernante n'est pas Grecque?

SPARTE A PARIS. i85

Il y a là-dessous quelque mystère , tu me trompes. » Je voulus en vain le dissuader; je ne sais quel travers il avait pris; Taigreur se mêlait à la dispute, et j'allais éprouver, comme tant d'autres grands politiques, qu'un petit obstacle bien imprévu suffit pour ruiner la plus belle entreprise, quand je me souvins que Frédéric m'avait cité Lucien chez le restaurateur. J'en avais une traduction latine, et je lui mis sous les yeux le onzième dialogue des dieux, où Vénus raconte elle-même qu'elle vient de fouetter l'Amour avec sa pantoufle. U fallut bien que mon petit obstiné d'Allemand se rendît à une pareille autorité, et convînt qu'une pantoufle en Grèce n'était pas un phénomène. Je m'aperçus alors de l'extrême utilité dont l'érudition est au genre humain.

Cependant cette altercation me fit sentir qu'une plus longue épreuve deviendrait dangereuse, et je me couchai dans l'intention de réfléchir sur les moyens de la terminer; mais je me réveillai le lendemain sans avoir pensé à rien. Je m'en consolai, parce que ordinairement le hasard me sert mieux que la prudence.

Je sortis avec Frédéric selon ma coutume. Pendant que nous marchions , il me dit qu'il avait lu dans les historiens que les Spartiates donnaient la chasse aux pauvres Ilotes , leurs esclaves , comme à des bêtes fauves, et les exterminaient en pleine

paix pour les empêcher de trop multiplier; mais que le témoignage de ses propres yeux pourrait seul lui faire croire une si horrible cruauté (i). «Il est pourtant bien aisé de t'en convaincre, lui répondis-je en lui montrant les cabriolets qui se croisaient dans la rue comme les éclairs au sein de l'orage : tu vois les machines meurtrières avec lesquelles les Lacédémoniens excellent à écraser les habitans d'Hélos; les dames de Sparte disputent aux hommes la gloire de cette guerre inhumaine; et rien n'égale leur adresse à briser sur une borne un enfant, un vieillard, une femme enceinte. La politique de Sparte a bien quelques autres moyens de modérer la population; mais les cabriolets armés en course ne sont pas le moins avantageux. »

Je parlais encore, lorsqu'à dix pas de nous un homme vêtu de noir, et d'une frêle apparence, est rudement renversé par un de ces foudres roulans. L'élégant assassin disparait , écartant insolemment la foule à coups de fouet, et sa victime rougit de son sang la boue où elle est plongée. De ces deux hommes d'un sort différent, l'un était un maître de danse, l'autre un maître de langue; et, pour la honte de Sparte, je n'ai pas besoin de dire lequel

(i) Le nom d'Ilotes ou Hélotes, qui désignait les habitans dispersés de la ville d'Hélos , s'étendit dans la suite à tous les serfs ou esclaves des Spartiates. Le massacre périodique de CCS malheureux s'appelait la Crjrpteia,

allait à pied. Le peuple s'attroupe et s'indigne fort inutilement ; je me réunis à ceux qui relèvent le malheureux blessé y le portent dans un café , le font panser 9 et lui rendent tous les devoirs dont l'humanité n'a pas dispensé les pauvres ilotes comme ^ nous. ^

Tandis que je me livrais à ces soins , je n'avais plus songé à Frédéric ; et quand je crus le retrouver à côté de moi , je le cherchai vainement. O douleur! ô cruelle inquiétude! je cours, je l'appelle, je m'informe, je visite les rues voisines , je reviens dix fois sur mes pas, je vide ma bourse, j'envoie partout des émissaires , et la nuit était venue sans que la moindre nouvelle m'eût encore rassuré. Épuisé d'angoisses et de fatigues, je rentrai chez moi , espérant que le hasard aurait pu y ramener Frédéric. Hélas! on ignorait notre aventure. Je restai jusqu'à minuit dans les tourmens inexprimables de l'attente. Mon imagination se forgeait les plus affreuses chimères : je voyais mon ami Branddorf me redemander son fils; je voyais ce malheureux enfant exposé à tous les périls , perdu dans Paris, ne pouvant s'y faire entendre, et, pour comble d'embarras, se croyant dans une ville dont plusieurs siècles ont usé les derniers débris.

Je m'étais jeté sur mon lit, où me poursuivaient ces horribles images. Tout à coup ma porte s'ouvre, et Frédéric lui-même parait au milieu de ma chani-

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bre. Je saute à terre , je le presse dans mes bras avec le délire de la joie; il me fait signe de bien fermer ma porte ; je lui obéis , et le considère avec attention; il était dans un désordre extrême , et donnait tous les signes d'une grande frayeur. Je cherchai d'abord à raffermir ses sens par une liqueur spiritueuse , et je le priai ensuite avec douceur de m'apprendre la cause de l'état où je le voyais. Voici ce que j.e pus tirer de ses explications , tour à tour pressées avec volubilité , ou interrompues avec effroi.

Au moment de la chute du grammairien , Frédéric avait aperçu de loin M. Scapelman, notre interlocuteur de la veille, et avait couru à lui; mais quand tous deux avaient voulu me rejoindre , la foule, qui s'était grossie, ne le leur avait pas permis , et il y a apparence que nos recherches s'étaient croisées. Quoi qu'il en soit, l'élève en chirurgie , sans doute dans le dessein de s'amuser de mon maniaque , lui promit de le ramener fidèlement chez moi , et lui proposa de lui faire voir auparavant une véritable déesse toute vivante, et bien prouvée telle par procès -verbal. Frédéric, qui se croyait dans un pays de mythologie , et peutêtre ambitionnait déjà les destinéesde Paris et d'Anchise , le suivit volontiers. Je jugeai que cette prétendue déesse était une créature qui en avait réellement tenu la place dans je ne sais quelle fête révo-

lutionnaire , et avait même , en cette qualité , reçu le baiser des éphores en présence de tout le peuple. Au reste , cette divinité n'avait pu s'élever qu'à moitié chemin de l'Olympe, et s'était arrêtée à un sixième étage , où une cloison de planches séparait son temple d'un autre galetas. C'est là que nos deux étourdis venaient d'entrer avec un pieux respect, lorsqu'un bruit étrange se fait tout à coup entendre derrière la cloison. Cette faible barrière, violemment ébranlée, tombe elle-même, et leur découvre la cause de ce tumulte : une troupe d'hommes et de femmes n'ayant , suivant l'expression du poète, d'autres vêtemens que leurs vertus, s'étaient pris de querelle et se battaient avec acharnement.

A la vue de cette orgie, Frédéric s'écrie : « O ciel ! je te rends grâce de m'avoir conduit dans ce divin gymnase ! voilà donc ces sublimes exercices où l'incomparable Lycurgiie a voulu que les deux sexes, dépouillés de tout voile, luttassent ensemble de force et d'adresse ! Ah ! c'est bien ici que la nature ne s'égare que pour se surpasser, et que la pudeur laisse à la vertu tout l'honneur de ses triomphes!»

Pendant que le ciel recevait cet hymne de reconnaissance , la garde attirée par le vacarme, était montée dans le galetas. Sans avoir égard aux débris de la cloison , qui établissaient légalement

la séparation des deux états , elle se saisit de tout le monde , et emmena également les nus et les vêtus, les témoins et les acteurs. Frédéric eut la présence d'esprit de donner un croc-en-jambes au soldat qui le conduisait , et de le faire pesamment rouler dans l'escalier ; après quoi , lui sautant légèrement par-dessus le corps, il s'enfuit dans la rue, et mit en action ce précepte des grands hommes, qvUlne faut jamais regarder derrière soi. Ce fut ainsi qu'ayant erré pendant plusieurs heures , il eut enfin le bonheur de reconnaître ma maison et de se réfugier dans mes bras.

Sa terreur était néanmoins si forte, qu'il ne s'y croyait pas en sûreté. Deux gros crimes pesaient sur son cœur; il craignait d'abord d'avoir tué le soldat, et ensuite il avait assisté à des jeux interdits par Lycurgue à l'œil des étrangers. « Ah ! mon bon ami , me disait-il en sanglotant , quelque amour que j'aie pour Lacédémone , je ne veux pas en essayer le lacet. J'ai tout vu , tirez-moi d'ici , et croyez que de ma vie je n'oublierai vos bontés. » L'occasion était trop belle pour la laisser échapper. Je confiniiai le pauvre enfant dans ses craintes, et j'eus la cruauté de lui faire passer une bien mauvaise nuit.

J'allai voir de grand matin un libraire de mes amis qui devait partir pour Hambourg; je le priai de se charger de Frédéric sans le désabuser,

et de prendre la route que j'avais suivie. Je n'eus qu'à me louer de sa complaisance. Le même jour je fis sortir Frédéric de Paris , caché dans un fiacre avec un grand mystère , et je le remis à son nouveau guide. Quand il se vît hors de la ville , dont la seule idée le faisait huit jours auparavant tressaillir de joie, il m'embrassa tendrement; et le pauvre enfant tout à la fois souriait de sa déli*vrance, et pleurait de me quitter.

J'ai reçu depuis lors une lettre de mon bon ami le conseiller Branddorf , où il m'écrit : « Vous êtes le bienfaiteur de mes jours. J'ai revu mon fils, dont la raison et la santé sont complètement rétablies. Cet enfant sera digne de moi; et déjà il trouve mille délices dans l'étude de Puffendorfï et de Burlamaqui. Il croit fermement avoir fait avec vous le vo3rage de Laconie, et il compte bien en écrire un jour l'histoire. Je ne puis songer sans rire au plaisant scandale qu'un pareil livre fera dans le monde savant. »

Telle est, monsieur le docteur, la cure que j'ai eu le bonheur d'opérer. Je souhaite que mes procédés vous offrent quelque chose d'utile aux progrès de l'art; mais , dans tous les cas, ce sera pour moi une assez belle récompense que le plaisir d'avoir donné un publiciste à l'Allemagne au moment où son système politique va se bouleverser. C'est lorsqu'on refait une science, monsieur le

iga SPARTE A PARIS.

docteur, que les enfans deyiennent nos maitr^. Tbî l'honneur d'être, avec une haute considération,

Monsieur le docteur,

Votre très-humble et trèsobéissant serviteur,

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