‹ Œuvres de P. e. Lemontey (volume 3)Chapitre 14 sur 44 · LA DIVISION DU TRAVAIL · texte numérisé non relu

LA DIVISION DU TRAVAIL

CONSIDEREE SOUS LE RAPPORT DE LA CONSERVATION DU GOUVERNEMENT ET DE LA STABILITÉ DES INSTI- TUTIONS SOCIALES (l).

Pourquoi Fontenelle, tenant toutes les vérités dans sa main, se fut-il bien gardé de l'ouvrir? C'est que Fontenelle eût craint de passer pour vi-

(i) Ce morceau fait partie d'un ouvrage intitulé : Z)e^ moyens conservateurs en politique , dont je recueillais les matériaux tandis que le génie de la destruction couvrait la France de ruines. J'ai un peu imité le matelot, qui oublie dans le port les vœux qu'il faisait pendant la tempête. Je me suis moins hâté de parler de principes conservateurs , lorsque j'ai vu toute la nation j revenir d'elle-même. Les idées de stabilité ont présidé à la formation du nouveau gouvernement, et continuent de le protéger du sein d'un sénat qui unit le calme de la puissance à la force de l'opinion. Alors j'ai dû suspendre le rôle d'écrivain pour celui d'observateur , et mûrir mes propres idées en assistant à la plus belle

sionnaire. Toute vérité nouvelle ressemble à un ambassadeur chez des peuples barbares ^ où il n'obtient créance qu'après un long circuit d'avanies, de négociations et de sacrifices. Si le premier qui observa deux forgerons se partager entre eux la febrication d'un clou, eût prédit que le principe d'une action aussi simple serait un jour le régulateur des destinées de l'Europe commerçante, eût-il recueilli d'autre réponse que le sourire de la pitié. Cependant la division du travail , qui multiplie les produits en diminuant la maind'œuvre , a fait de si rapides progrès , qu'une telle prédiction ne paraîtrait aujourd'hui qu'une remarque vulgaire (i).

e;xpénence que le génie ait encore tentée dans l'art de gouverner. Quel homme n'en doit vivement espérer le succès? quel Français ne doit travailler à en fortifier les bases? car la durée seule consacre ces formidables nouveautés. Les faiseurs de journées n'ont pas toujours de lendemain. Je ne connais qu'une grande et glorieuse journée; c'est celle dont les siècles adopteront l'ouvrage.

M. Jean-Baptiste Say m'a fait l'honneur d'adopter , dans son excellent Traité d^ économie politique , le principe que j'ai mis au jour dans ce fragment. Le titre un peu frivole de mon livre ne lui a sans doute pas permis de me citer. Je ne puis attribuer qu'à ce motif le silence d'un écrivain trop riche de son propre fonds pour désavouer un emprunt aussi modique.

(i) La division du travail est un raffinement de la sépara-

Il est dans la nature des choses que ces progrès s'accélèrent tous les jours de plus en plus. La division du travail assure au premier qui l'emploie

tion des métiers, et doit probablement son existence aux progrès d'une extrême civilisation. Elle consiste à distribuer un seul ouvrage en une foule de brancbes, qui deviennent autant de métiers séparés. Adam Smith en explique ainsi la théorie dans ses Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations :

« Plus de développement dans les puissances productrices du travail, c'est-à-dire plus d'adresse, d'activité et d'intelligence dans la manière dont partout aujourd'hui on l'applique et on le dirige , c'est là l'effet de la division du travail Prenons pour exemple une manufacture dont l'objet

paraît peu important, mais qui a mérité plus d'une fois qu'on en remarquât les détails avec une sorte d'admiration ; je veux dire la fabrication des épingles. Un ouvrier qui, d'une part, n'aura pas été élevé pour ce métier, dont la division du travail a fait un art séparé, et qui de l'autre n'aura aucune habitude des machines dont on y fait usage , et auxquelles probablement celte même division a donné naissance; cet ouvrier peut-être , avec tous les efforts de son industrie , ne parviendra pas à faire en un jour une seule épingle , et sûrement il n'ira pas jusqu'à vingt. Mais de la manière dont ce travail est conduit aujourd'hui, non-seulement l'art de'l'épinglier est un métier particulier , mais cet art se distribue encore en différentes branches , dont chacune forme un métier séparé. IXix-huit opérations forment le grand art de faire une épingle» Dans quelques manufactures, ces dix-huit opérations sont presque toutes exécutées par autant de mains différentes. Cependant j'ai vu une manufacture d'épingles qui

d'immenses avantages commerciaux; mais comme ils s'anéantissent au moment de l'imitation par d'autres peuples 9 elle est dans la nécessité de sur-

n'einployalt que dix hommes , dont quelques-uns par conséquent s'occupaient de deux ou trois manipulations particulières. L'établissement était pauvre , et dès-lors mal pourvu des machines nécessaires ; mais le zèle quelquefois suppléait à tout, et le travail commun donnait alors par jour douze livres d'épingles de moyenne grandeur. Or, la livre se formant de 4*000 épingles, il s'ensuit qu'il en sortait plus de 48,000 par jour de la main de dix personnes , et que chacun de ces ouvriers , faisant la dixième portion du travail général , doit être considéré individuellement comme l'artisan de 4,800 épingles par jour.... Dans tous les autres genres d'arts et de manufacturés , les effets de la division du travail sont les mêmes;... Ce grand accroissement dans la quantité de l'ouvrage, que, par une suite de la division du travail, un petit nombre de mains est en état de faire, est dû à trois circonstances différentes : d'abord , à une plus grande dextérité de l'ouvrier qui doit faire mieux et plus promptement une simple opération , qui est la seule occupation de sa vie ; ensuite , à l'épargne du temps que l'on perd ordinairement en passant d'un ouvrage à l'autre ; enfin , à l'invention d'un grand nombre de machines qui facilitent et abrègent le travail , et rendent un homme capable de l'ouvrage de plusieurs.... Ainsi la division du travail, en multipliant les productions de tous les arts dans une société bien ordonnée, enfante cette opulence universelle qui circule et se répand jusqu'aux dernières classes du peuple. »

On voit, en dernière analyse, que, par la division du travail , les opérations des arts se partagent en tant de frac—

passer ses premiers efforts par un perfectionnement continueL De là ces prodiges dont en peu d'années elle nous a rendus témoins ^ cette émulation dont elle a enflammé tant de concurrens, cette admiration qu;^ lui ont vouée tous les écrivains calculateurs. Il me parait hors de doute que la postérité la placera un jour à côté des grandes causes y qui^ telles que l'imprimerie et la découverte de l'Amérique, ont fortement agi sur le sort du monde.

Nous sera-t-il permis d'examiner quelle doit être l'influence morale d'un principe aussi énergique? Les esprits accoutumés à compter plus qu'à sentir, et à ne voir le bonheur d'un peuple que dans l'inventaire de ses richesses , auront peine à comprendre l'utilité d'une pareille recherche. L'orgueil de soumettre tout au calcul a jeté dans

lions , que toutes sont exécutées avec promptitude et facilité , ou par des machines^ousfrihres , ou par des hommes à qui , par analogie, conviendrait le nom d^ouvriers^machines.

En citant le livre célèbre d'Adam Smith, je ne dois pas taire que cet habile Ecossais a beaucoup profité des travaux des économistes français , et que la route qu'il a parcourue d'une manière si distinguée lui avait été ouverte, en 176&9 par un petit écrit très-substantiel de Turgot, intitulé : Réflexions sur la formation et la distribution des richesses. Ce n'est pas la première fois que nous avons acheté sous étiquette anglaise les produits de nos propres fabriques.

les institutions une profonde sécheresse. L'homme n'^ plus été considéré comme un but , mais comme un moyen; et, le jour où il futéralué en argent, toute morale administrative s'anéantit. La législation s'est corrompue à la même source, et l'on ne peut porter la son4e dans les codes modernes san^ être tenté, à chaque instant , de s'écrier comme Pygmalion : Il njr a point là d'ame ni de vie. La méthode a ses droits qu'il faut lui garantir; mais l'homme d'État qui n'y joindra pas la connaissance du cœur humain et la prévoyance du jeu des passions, restera en politique ce que sont dans les arts ces imitateurs glacés qui n'ont jamais représenté que la nature morte (i). Aussi je verrais avec indulgence se répandre le goût des études métaphysiques. Ces exaltations fréquentes, ces rêves même, feraient un contre-poids au matérialisme économique qui nous presse de toutes

(1) J'indiquerai , comme un exemple de ce que l'étude du cœur humain ajoute aux connaissances positives, et de la supériorité qui en résulte dans les combinaisons politiques, deux ouvrages lus à l'Institut national par M. |ïe Tallejrand, l'un de ses membres. Le premier est un Mémoire sur les relations commerciales des États-Unis as^ec V Angleterre; le second , un Essai sur les avantages à retirer des colo- - nies nouvelles , dans les circonstances présentes. Ils sont imprimés dans le second volume des Mémoires de r Institut ; Sciences morales et politiques.

parts > et pourraient quelques instans soustraire la nature humaine à l'empire des chiffres.

Dans le plan que j'ai formé de rechercher les . moyens consers^ateurs en politique, j'examinerai ainsi l'effet moral de tous les points importans d'économie publique et de législation. Il s'agit maintenant de soumettre à cette épreuve le fameux principe qui, sous le nom de division du travail, change de nos jours le système industriel de l'Europe : question neuve et vaste, que je n'embrasserai que sous les rapports de conservation indiqués dans le titre de ce chapitre. En portant le premier mes pas sur ce sol inconnu, j'ai bien moins la prétention d'y tracer la route que le désir d'y appeler des guidés plui habiles (i).

(i) Je suis bieu éloigné de croire que mon opinion soit à l'abri de la controverse ; et , en général , l'application de la morale aux grands intérêts sociaux en est fort susceptible. Cependant on risquerait de me juger avec trop de sévérité , si l'on perdait de vue que ce chapitre n'est qu'un fragment d'un ouvrage lié par un plan général ; que plusieurs propositions, qui sont ici simplement énoncées, auront ailleurs leurs développemens et leurs preuves ; et qu'enfin la division du travail , dont je ne conteste aucun avantage , n'y est point traitée dans son ensemble, mais envisagée sous une seule face et dans un rapport très-subordonné avec un intérêt d'une bien plus haute importance , la conservation du gouvernement. D'ailleurs , si quelques assertions paraissaient au premier coup— d'oeil trop absolues, ou même exagérées, il fau-

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Influence de la division du travail sur les agens qu'elle emploie.

Plus la division du travail sera parfaite, et Tapplication des machines étendue, plus l'intelligence de l'ouvrier se resserrera. Une minute, une seconde, consommeront tout son savoir; et la minute, la seconde suivante , verront répéter la même chose. Tel homme est destiné à ne représenter toute sa vie qu'un levier ; tel autre une cheville , ou une manivelle. On voit bien que la nature humaine est de trop dans un pareil instrument , et que le mécanicien n'attend que le moment où son art perfectionné pourra y suppléer par un ressort.

Cependant l'intelligence ne saurait être une faculté oisive; elle meurt de disette comme le corps ; elle est même soumise à des accidens , que nous appellerons des caprices tant que nous en ignorerons les causes premières. La simple monotonie , le retour continu du même son , du même geste, importunent d'abord, irritent un instant,

drait peut-être ne Pimputer qu'à la nature des choses. La morale ne doit voir que le principe ; l'économie publique au contraire attend et pèse les résultats. Toutes deux ont raison , toutes deux sont conséquentes dans leur différente manière de procéder»

et plongent ensuite dans le sommeil ou la torpeur. Le somnambulisme, les afiPections nerveuses et cataleptiques, les diverses asphyxies de l'ame sont probablement les suites d'un semblable désordre. Serait-il donc possible que la succession éternelle du même acte n'engourdit la pensée, et ne finît par la paralyser? On couvre d'un bandeau les yeux de l'animal qu'on destine à parcourir une ligne circulaire. L'ouvrier-machine trouve une ressource équivalente dans la dégradation complète de ses facultés intellectuelles. Il en est qui perdent dans l'isolement presque jusqu'au souvenir du langage. L'être dont l'économie des arts a réduit l'existence à un seul geste paraît descendu à la classe équivoque de ces polypes où Ton n'aperçoit point de tête, et qui semblent ne vivre que par leurs bras.

Le sauvage, qui dispute sa vie aux élémens, et subsiste des produits de sa pêche ou de sa chasse , est un composé de force et de ruse^ plein de sens et d'imagination. Le laboureur, que la variété des saisons, des sols, des cultures et des valeurs, force à des combinaisons renaissantes, reste un être pensant malgré ses routines et ses débris d'astrologie. Ces classes d'ouvriers , en qui l'emploi des forces musculaires se réunit à quelques notions de dessin, de calcul ou de chimie, formaient une espèce d'hommes très-remarquable. Le trait le

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plus saillant de leur caractère était Tamour de Findépendance^ ce goût d'une vie errante qui promenait leur industrie dans les grandes villes de la France et de l'Europe. Ces longs voyages , ce mélange de bonne et mauvaise fortune, leur donnaient une sorte de philosophie expérimentale, de fierté de sentimens et d'instruction sans lecture, qui rendaient leur conversation aussi piquante qu'originale. Les lois sur l'émigration, et la guerre qui a dévoré toute une génération , ont rompu avec violence ces mœurs singulières; et Ton ne saurait peut-être plus s'en retracer quelque idée qu'en écoutant converser dans les tavernes de Genève les ouvriers de cette ville industrieuse. Si l'homme développe ainsi son entendement par l'exercice d'un travail compliqué, on doit s'attendre à un effet tout contraire sur l'agent d'un travail divisé. Le premier, qui porte dans ses bras tout un métier^ sent sa force et son indépendance; le second tient de la nature des machines au milieu desquelles il vit ; il ne saurait se dissimuler qu'il n'en est lui-même qu'un accessoire, et que, séparé d'elles, il n'a plus ni capacité, ni moyens d'existence. C'est un triste témoignage à se rendre que de n'avoir jamais levé qu'une soupape, ou de n'avoir jamais fait que la dix-huitième partie d'une épingle. Le sentiment de sa faiblesse sera donc le trait dominant de l'ouvrier-machine.

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et le rendra nécessairement timide et sédentaire.

L'absence de toute idée , l'inexpérience de toute combinaison forment un état voisin de la stupidité. Mais l'ame la plus grossière conserve un sentiment vague et reculé d'im besoin qu'elle n'a encore ni satisfait ni défini ; et si elle ne cherche pas Terreur ou le merveilleux avec empressement, elle s'en abreuve au moins avec facilité , et peutêtre avec une sorte de volupté brutale comme elle-même. L'ouvrier-machine sera donc prodigieusement ignorant , crédule et superstitieux.

Comme son travail est d'une extrême simplicité y et qu'il peut y être remplacé par le premier venu; comme lui-même ne saurait, sans un hasard inespéré, retrouver ailleurs la place qu'il aurait perdue, il reste vis-à-vis du maître de l'atelier dans une dépendance aussi absolue que décourageante. Le prix de sa main-d'œuvre, regardé autant comme une grâce que comme un salaire, sera calculé par cette froide et dure économie qui est la base des établissemens manufacturiers. Nous trouverons donc partout l'ouvrier-machine pauvre, servile, et sans émulation.

La nature ne laisse guère les disgrâces sans compensation. L'homme , tel que nous venons de le peindre, sera probablement docile, patient, £aicile à gouverner; il aura surtout l'esprit de famille, et im attachement d'instinct pour le sol où

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il végète. Pour peu qu'il ait reçu une morale simple et un culte raisonnable , il formera naturellement le peuple le moins remuant de la terre ^ et peutêtre fera-t-il envier son obscure destinée.

Telle serait en efFet la population dont nous parlons, s'il était possible de la soustraire aux impulsions étrangères ; mais l'état compliqué des sociétés européennes ne permet pas un pareil isolement. Elle sera donc plus exposée que toute autre aux séductions. Pour qui n'a point d'idée, toute idée est une nouveauté, tout comme l'ivresse est prompte dans celui qui n'avait jamais usé de liqueurs fortes. C'est au sein des troupeaux pacifiques que les vertiges font les plus grands ravages. Une foule de stupides se précipite , sous le plus vil des chefs, avec l'aveuglement de l'ignorance et l'impétuosité des impressions nouvelles. Les hommes de métiers , indépendans et voyageurs , seraient individuellement plus redoutables ; mais leur réunion les rend moins dangereux. Chacun d'eux est trop fier pour vouloir être le second dans une émeute; il s'éloigne plutôt que d'obéir; et c'est vraiment le cas où il n'y a point de sédition , parce qu'il y a trop de séditieux. Dans tout parti, la difficulté est bien moins d'anéantir ses ennemis que de concilier ses amis , ainsi que nous l'apprennent deux observateurs dignes de foi : le cardinal de Retz, l'évangéliste des factieux; et le

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lord Chesterfîeld , qui a bien voulu rendre aux courtisans le même service que Machiavel aux princes.

On aperçoit , en dernière analyse , que le principe de la division du travail fortifie en malignité Tinfluence déjà peu avantageuse que la vie manufacturière avait sur le caractère d'un peuple. On demeure convaincu que, si ce fameux principe atteint le développement où la cupidité ne cessera de le pousser, il formera une race d'hommes lâche, dégradée, impuissante à rien entreprendre pour la défense de la patrie, et voisine d'excès d'autant plus funestes qu'elle s'y jettera avec la sécurité de l'innocence , et la profonde incapacité de discerner l'absurde et l'injuste.

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loflueDce de la division du travail sur les agens qu'elle réforme.

La division du travail et l'emploi des machines qui en est la suite opèrent une prodigieuse diminution de main-d'œuvre : c'est en cela que réside leur avantage; c'est à ce but que marchent, d'un pas infatigable , tous les spéculateurs. L'économie de deux bras rendus inutiles est célébrée comme un trait de génie, et souvent honorée d'un privilège. Toutes les fois que, dans un atelier, l'action

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sera parvenue à une telle simplicité qu'un chien puisse y remplacer un homme , soyez sûr que le chien deviendra un ouvrier, et l'homme un mendiant. Montesquieu , qui commence à rajeunir pour nous , avait aperçu cette vérité ; et peut-être en a-t-il outré les conséquences en improuvant jusqu'à la construction des moulins à eau.

Que deviendront ces bras innombrables que le talent d'un mécanicien aura désoccupés? La construction des machines elles-mêmes en réclame une partie ; le développement que de plus grandes richesses donnent aux besoins du luxe en metti*a vraisemblablement une autre en activité; mais le plus grand nombre demeurera oisif : en vain se figurerait-on qu'une plus forte massé de produits, un commerce dominateur, une modicité de prix qu'aucune concurrence ne saurait atteindre , dussent couvrir toute une nation de jouissances, de travail et de bien-être; cette théorie, si plausible en raisonnemens , si brillante en promesses, est cruellement démentie par l'expérience.

L'homme ne compte pas comme la nature ; elle est prodigue, il est avare. L'une donne toujours en prop>ortion des produits qu'elle recueille; l'autre n'accorde rien qu'en raison du travail dont il a besoin : aussi la population ne se règle pas sur la richesse du sol , mais sur la difficulté de sa culture. Les vignobles sont plus peuplés que les terres à

blé y et les terres à blé plus que les prairies. Il y a environ trente ans que les pommes de terre , l'emploi de l'algue marine, connue sous le nom de klepj et quelques améliorations importantes , s'introduisirent en Ecosse ; aussitôt le prix des fermes fut triplé , quadruplé , et un grand nombre d'habitans se vit forcé d'aller chercher en Amérique des forets à défricher (i). Quand l'abondance entra dans le pays, le peuple en fut chassé; voilà l'homme! Si l'agriculture, qu'on doit regarder comme la plus libérale des manufactures et la plus féconde en ressources, offre des résultats aussi dui*s, que faut-il attendre de celles qui ne reposent que sur les calculs de l'économie industrielle?

Voyez l'Angleterre : ses travaux sont immenses; elle a couvert de ses colonies l'Amérique et l'Asie; nulle part la débauche , le suicide et le gibet ne font une plus grande consommation d'hommes ; enfin sa marine est un gouffre qui les aspire et les dévore sans relâche. Il semblerait que , dans un tel pays , la population dût être une richesse , et l'homme un objet rare et précieux ; cependant rien n'est plus

(1) Ce fait, aussi vrai qu'humiliant, est rapporté par M. Baert , dans son Tableau de la Grande-Bretagne , ouvrage rempli d'observations faites avec autant d'impartialité que de pénétration , et où les Anglais eux-mêmes pourront apprendre à connaître leur pays. Ce livre vient d'acquitter la France de ce qu'elle devait au voyageur Arthur Young.

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faux : r Angleterre est accablée de sa population; qu'on en juge par le nombre de ses voleurs et de ses pauvres.

Le magistrat qui a écrit un excellent traité sur la police de Londres compte en Angleterre six mille établissemens de receleurs connus , et porte à a^oooyooo sterling les vols qui se font annuellement dans Londres et les environs. On ne saurait évaluer à une moindre somme ceux qui se commettent dans le reste du royaume. D'un autre coté, Arthur Young estime 5,ooo^oo sterl. la taxe des pauvres et les charités volontaires : à quoi il faut joindre les établissemens fondés pour eux, et les propriétés qui leur sont affectées dans les paroisses. On s'écartera donc peu de la vérité en assurant qu'en Angleterre l'opulence et le travail paient un tribut annuel de 3oo,qoo,ooo liv. de notre monnaie à la classe oisive et malfaisante. Les contrées les plus indigentes de l'Europe sont loin de présenter une proportion de misère aussi hideuse.

Je ne prétends pas dire que , si jamais l'Angleterre n'avait économisé les bras par la division du travail , elle n'aurait ni voleurs ni mendians : mais je suis convaincu qu'elle en aurait beaucoup moins. Le concours de faits aussi singuliers atteste leur dépendance mutuelle ; c'est une erreur fatale de penser que les classes laborieuses puissent repomper sur-le-champ dans leur sein tous ceux que l'in-

dustrie simplifiée a laissés sans emploi. L'homme , d'ailleurs , se compose d'habitudes , de passions , de caprices y résiste quelquefois à son propre intérêt, et presque toujours aux directions qu'il s'aperçoit que l'intérêt d'autrui veut lui donner. Il est notoire que c'est à Birmingham et à Manchester, les deux villes du monde les plus riches en machines et les plus fécondes en produits manu&cturés , que se recrute volontairement presque toute l'armée anr gkdse; mais combien de malheureux, déjà aigris par la misère, doivent préférer à la vie militsùre des habitudes plus molles et moins honnétei!

Je citerai encore l'Angleterre , parce que c'est le pays où la division du travail a, jusqu'à ce jour, rendu plus sensible son influence générale. A côté de toutes les sources de prospérité, j y vois se multiplier les sociétés de bienfaisance. La présence du remède n'est- elle pas un indice du mal? Ce concours généreux, qui honore la vertu anglaise , n'atteste-t-il pas aussi quelque grande erreur nationale? Tai compulsé avec soin plusieurs rapports publiés par ces sociétés , et j'y ai lu l'aveu effi^yant qu'en Anglelenne un journalier qui a de la £sunille ne peut plus subsister de son travail ; vérité terrible , qui place un pays dans la situation la plus violente où puisse se trouver un corps politique avant la crise de sa destruction !

Il y a dans les choses humaines un certain en- I. i4

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chaînement qui parait toujours l'ouvrage d'une puissance inconnue : c'est lorsque le génie des ma* nufactures travaille à réduire les bras de l'homme à la moindre action , que la chimie alimentaire de M. de Rumfort s'occupe , par réciprocité , à réduire son estomac à la moindre consommation. Puisse encore l'égoïsme , qui empoisonne tout, ne pas se prévaloir des découvertes d'un homme sensible pour baisser les salaires et resserrer la /nain de^ bienfaiteurs! L'ind^nt, trompé dans le premier .besoin de 1^ vie^ serait encore malheureuK par le second , et verrait sa postérité énervée expier les jeûner paternels.

Invalidique patrum referunt jejunia natî.

ViKG. Georg.

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