CHAPITRE PREMIER
Naissance. — Éducation. — Deux tragédies. — Le comédien
Lanoue. — Caractère.
JEA.N-S1LVAIN Baillt naquit le i5 septembre 1736 aux galeries du Louvre. La douceur aimable et la touchante docilité de son caractère en firent Tidole de sa famille : elle ne put se résoudre à se séparer de lui, ni à chagriner son enfance par de pénibles études. Il n'apprit point le latin , et le peu qu'il en saisit dans le cours de ses travaux ne fut pour lui qu'un souvenir de mots, et un instrument pour ses recherches savantes. Ainsi nous pouvons dire, à l'honneur de notre langue, que Bailly n'apprit point à la connaître dans les débris des lan-
gués anciennes y et que tout ce qu'il y versa de grâces et de richesses ne sortait pas d'une source étrangère. Cette singularité ne doit causer ni surprise ni inquiétude aux hommes dont elle contrarie les principes ; car une méthode n'est pas à dédaigner parce qu'elle devient inutile à quelques esprits supérieurs.
Le père de Bailly , peintre et poète , homme d'esprit et de plaisir, dont les vaudevilles égayaient la scène italienne, dont les saillies faisaient désirer la société , aimait tendrement son fils ; mais il ne voyait dans lui que son successeur à la place de garde des tableaux du roi , et il bornait son éducation à des leçons de dessin. Les progrès du jeune Bailly dans cet art furent peu remarquables; car c'était son sort de ne bien savoir que ce qui ne s'enseigne pas. En même temps qu'il restait un dessinateur médiocre, il étonnait les artistes qui fréquentaient la maison de son père, par le goût d'inspiration, par le tact sûr et rapide avec lequel il jugeait les tableaux. Ce sentiment exquis des beautés de l'art , perfectionné par l'expérience, a fait dans la suite de Bailly le connaisseur le plus habile qu'eut la France des ouvrages consacrés à l'imitation de la nature.
Le hasard lui ouvrit bientôt une route d'instruction plus sérieuse. Un mathématicien, nommé
Moncarville, avait un fils auquel il pria M. Bailly de donner des leçons de dessin , tandis que lui-même enseignerait les mathématiques au fils de M. Bailly. Cet échange de soins paternels entre un savant et un artiste a quelque chose de touchant et de pa« triarcal, qu'on désirerait de voir plus souvent imité. Bailly , après avoir épuisé les connaissances de M. Moncarville , choisit pour maître le père du célèbre Clairaut; mais, tandis qu'il franchissait ainsi les pénibles avenues des sciences , son imagination, qui commençait à se développer avec force, rengagea dans une incursion d'un genre bien différent.
Quelques succès littéraires de l'un de ses amis enflamment son émulation , et déjà les rêves de la gloire troublent son sommeil. On sent que, dans ce cas , un écrivain de quinze ans se doit au moins une tragédie. Bailly est plus exigeant, et il en compose deux. La première, intitulée Clotkaire^ est puisée dans ces premiers siècles de la monarchie fi*ançaise , où la grossièreté des moeurs n'empêchait point le raffinement des crimes. Cette tragédie offre un passage que je n'ai pu lire sans frissonner, et j'ai douté si je ne devais pas en épargner la connaissance à la sensibilité des lecteurs. Quel démon prophétique conduisait la plume de cet enfant, et lui faisait tracer dans l'histoire du passé l'épouvantable catastrophe qui l'attendait !
FRAGMENT SUR BAIIXY. 367
Qu'on sache donc que, dans le premier ouvrage échappé à la muse adolescente de Bailly , il a décrit la mort d'un maire de Paris massacré par le peuple.
Le sujet de la seconde tragédie est Ylphigénie en Tauride , traitée ensuite avec succès par Guymond de La Touche. On conçoit qu'un jeune homme n'est soutenu que par un grand espoir dans la composition d'ouvrages aussi pénibles; c'est à l'honneur enivrant de la représentation qu'il aspire, et chaque vers, en tombant de sa plume, fait d'avance retentir à son oreille le doux bruit des applaudissemens qu'il doit un jour exciter. Bailly partageait aussi cette délicieuse attente de l'apothéose théâtrale , et il songeait à s'en frayer la route.
n y avait alors k Paris un comédien cher à tous les gens de lettres, homme d'esprit, de goût et de probité; c'était Lanoue. Bailly lui porte ses deux pièces. La modeste jeunesse du poète intéresse l'acteur; il lui fait un accueil affectueux, promet de Kre avec attention ses deux ouvrages, et l'invite à venir le revoir. Lanoue n'était pas homme à manquer à sa parole , et la lecture de Clothaire et A'Iphigénie en Tauride dut le frapper d'une sensation bien imprévue. Ces tragédies n'o£fraient ni les défauts ni les beautés qui appartenaient à l'âge de l'auteur; le style en était incorrect et déco-
loré j mais la conduite en était sage et bien entendue : on n'y trouvait ni ces dé&uts d'exagération , ni ces écarts brillans qui signalent le début des écrivains que la nature destine à manier le feu des passions; mais chacune de ces pièces présentait des situations fortement conçues. Ces disparates n'échappent point à la sagacité de Lanoue ; U y découvre plus d'art que de mouvement, un esprit lumineux plutôt qu'une ame ardente^ la maturité d'une tête vigoureuse bien plus que l'explosion d'un cœur effervescent, et il décide avec raison que BailljT n'est point né pour l'art dramatique (i). Cependant l'impatience du jeune poète le ramène bientôt vers son juge. Celui-ci l'interroge sur ses occupations , ses goûts , sa famille ; il lui parle avec l'intérêt d'un ami et l'affection d'un père : il lui conseille de renoncer à la carrière dramatique, et lui en dévoile avec force les dégoûts et les périls. Il lui annonce que sa véritable destination est pour les sciences; il lui en montre la gloire pure et heureuse, et lui prédit qu'il s'y fera certainement un grand nom. Bailly, le cœur un peu gros sous le poids de ses deux tragédies , se retire ému et reconnaissant. Lanoué, qui avait
(i) Bailly composa aussi, à l'âge de quarante ans , une comédie du Soupçonneux , en trois actes et en vers; mais ce ne fut qu'un délassement au milieu de ses grands travaux. Celte pièce est restée manuscrite , ainsi que ses deux tragédies.
conservé toute sa vie le souvenir de cette scène , l'a racontée plusieurs fois, en disant que, « de tous « les jeunes gens dont il avait refusé les pièces , a Railly était le seul qui fut resté son ami. » Prévoir, sur deux tragédies, que leur auteur deviendra un savant illustre, est un jugement qui, en faisant peu d'honneur au talent poétique de Bailly , en fait sans contredit beaucoup à la pénétration de Lanoue. Il n'est pas douteux que les sciences lui ont une grande obligation; et c'est un hommage que je me plais à rendre à la mémoire d'un acteur estimable qui sut honorer son état sans avoir besoin de le déplacer.
Railly avait ainsi consumé dans ses essais litté* raires les premières années de sa jeunesse. Ces douces tentatives l'avaient préservé d'autres illusions plus dangereuses à cet âge. L'on peut dire aussi que , sur ce point , la nature n'avait pas mal pourvu à sa défense. En effet, ceux qui ont prétendu que le caractère de l'homme se moule sur les formes qui l'environnent , trouveront dans Railly une exception difficile à concilier avec leur sjrstème. On a vu que la maison de son père était le rendez-vous d'une société gaie et bruyante ; la joie, assaisonnée de tout ce que les artistes savent y joindre de vif et d'original, y donnait seule des lois : c'est là que s'aiguisaient les parodies destinées au théâtre italien ; mais , au milieu des plai- I. a4
sirs de la table et des refrains de la gaieté, Famé de Bailly croissait de jour en jour plus grave et plus sérieuse. Il était raisonnable sans affectation, et aussi naturellement que d'autres sont étourdis. Sa précoce sagesse était d'ailleurs tempérée par tout ce que la modestie et la sensibilité ont de plus naïf. Il se trouvait le conseil de sa fisunille sans cesser d'en être l'objet le plus chéri : un aveugle qu'on aurait transplanté dans cette maison , et à qui son oreille eut rendu un compte fidèle de ce qui s'y passait , n'aurait pas manqué de décider que le jeune Silvain était le véritable père de famille.
Mais si le caractère de Bailly ne reçut point l'empreinte de l'exemple , je ne crois pas qu'on puisse en dire autant de son esprit. La présence continuelle des chefs-d'œuvre, la conversation des artistes, le spectacle même de ce Louvre, qui avait été son berceau, durent jeter dans son ame le germe des grandes conceptions. Est-il , pour un écrivain , un avantage plus inappréciable que d'avoir contracté de bonne heure , dans le commerce des arts , l'habitude de ramener toujours les beautés à un seul effet, et de n'estimer les parties qu'autant qu'elles se fondent dans une belle ordonnance? Ce secret se révèle dans presque tous les écrits de Bailly : on voit qu'il a constamment plané sur les sciences que le vulgaire défrichait partiellement. Son Histoire de VAstro^
nomie est un magnifique tableau , qu'on peut comparer, sous bien des rapports , aux plus sublimes productions de Michel-Ange , ou du Dominiquin. L'ame naissante de Bailly se préparait , sans le savoir, à Timitation de ces grands modèles, et se pénétrait du sentiment dû beau , de ce beau idéal qui ne laissera jamais vieillir les ouvrages des anciens , et dont Platon , Leibnitz et BufFon avaient déjà osé former la poétique des sciences.