‹ Œuvres de P. e. Lemontey (volume 3)Chapitre 40 sur 44 · RÊVERIES SUR DIVERS SUJETS · texte numérisé non relu

RÊVERIES SUR DIVERS SUJETS

Montaigne se donne pleine liberté de sauter d'an propos à l'antre , ainsi que le vent de son esprit donne le vol k sa plume.

Lêttrts tTEiSTi^vn* PASQuraR.

Le froid et le chaud , le sec et Thumide se partagèrent Tancienne physique. Suivant la combinaison de ces diverses qualités , les hommes furent ou sanguins j ou flegmatiques j ou mélancoliques de première et de seconde classe.

La nature donna aux sanguins le printemps et les plaisirs, l'inconstance et la vivacité.

Les mélancoliques de première classe reçurent l'amour et le génie , les rêves et l'automne.

La turbulence et Tenvie , le délire et Tété , furent le partage de ceux de seconde classe , autre ment dits atrabilaires.

- Enfin, les flegmatiques ^ l'ordre et de la persévérance l'hiver.

Si les caractères eussent col

cité primitive, il serait facile d'assigner aux hommes l'emploi qui leur convient ; mais le mouvement de la société , l'intérêt et la dissimulation qu'on nomme politesse , usent tellement l'empreinte de la naturç, qu'où ne rencontre plus qu'une race équivoque et des traits effacés. Rien n'est moins rare que de trouver un pédant sous des dentelles, et un chansonnier dans la robe d'un magistrat.

Les Chinois aiment à cultiver des arbres nains dont ils décorent leurs tables et remplissent leurs appartemens. Cet art mesquin de mettre des vergers en chambre, comme celui de mettre des grands hommes en vaudevilles, donnent assez bien la mesure de nos habitudes. Le génie , parmi nous, ressemble à la voix de nos chanteurs, dont la portée ne va pas au-delà des lambris d'un salon. Tout ce qui porte les traces de la fierté originelle paraît tellement prodigieux, qu'un Anglais a osé mettre en question si jamais un homme d'esprit était devenu un héros de propos délibéré.

Au milieu de cet abâtardissement général , il n'est pas étrange que notre propre nature soit un problème. L'homme, par exemple, est-il un animal triste ou un animal gai? Beaucoup de gens soutiendront qu'il est triste, et s'offriront euxmêmes en preuve avec succès. L'opinion qui fait de l'homme une créature chagrine doit avoir de

nombreux apôtres, tant elle est commode pour cette foule d'esprits médiocres que le hasard a élevés au-dessus de leur mérite. L'affectation de gravité , quoique le plus facile des rôles , a son prix dans un siècle aussi essentiellement mesureur que le nôtre, et où la dynastie des géomètres a enlevé aux hellénistes le sceptre de la mode. On sait qu'au temps de Molière les belles dames vous embrassaient pour l'amour dn grec; mais je crains que bientôt le genre humain ne se reproduise que pour l'amour du carré de l'hypoténuse.

Cette prodigieuse exactitude dont s'honore notre siècle me rappelle le procédé d'un maître d'arithmétique. « J'admire, disait-il, avec quelle profon- « deur de bon sens^ dans la bourgeoisie , on apa pelle communément sa femme, sa moitié. On a s'exprime ainsi ^ non parce que des époux sont <c présumés être les deux moitiés d'un même tout, ce mais parce que, dans cette classe qui est celle a des petites mœurs,, une femme est assez dans a l'usage de se contenter d'un seul amant, ce qui ce opère une simple division des faveurs en deux a parts. Lors donc qu'un mari dit : Ma moitié j a c'est comme s'il disait : Moitié de femme quiètes « encore à moi^ c'est à vous que je m* adresse. » L'homme dont je parle appliquait ce principe dans toute sa rigueur. Il s'était marié à une femme trèsgalante, et il se tenait avec soin au courant du

nombre des adorateurs favorisés. Quand il y en avait deux, il appelait amoureusement sa femme , mon tiers, et il l'appelait mon quart, quand il y en avait trois, ou bien mon sixième, mon huitième, toujours suivant la même règle de proportion; par exemple : <c Je vous souhaite une « bonne nuit, mon aimable quart; » et le lendemain matin : « Mon cher cinquième , avez-vous a bien dormi ? » Il s'applaudissait beaucoup de cette découverte , qdi lui donnait l'agrément d'unir la précision du langage à l'effusion de la tendresse, et d'exprimer dans toute sa pureté le dividende conjugal. Revenons à notre thèse.

Si les sectaires de la gravité se fussent bornés à enseigner qu'il convient à un prélat de regarder de côté, qu'un ministre se déshonore s'il ne glisse pas en marchant, et que certains dignitaires doivent parler du nez (i), personne n'eût contredit des maximes aussi respectables. Mais quand on les entendit professer que gai et frivole sont synonymes , qu'un sage qui se déride est un bouffon, et qu'il n'y a d'utile que ce qui est sérieux, les bons esprits s'indignèrent de cette sombre doctrine. Il se forma une ligue contre les pédans

(1) 11 est probable que ce nasillement diplomatique fut à Ja mode pendant le règne de Louis X^ÏV. Il en est fait mention dans l'écrivain dont ce superbe monarque épousa la veuve.

et les pleureurs. On comprit que la vertu est un sentiment doux, la morale un entretien agréable, la raison un plaisir piquant, et que c'est le privilège d'un esprit supérieur d'exécuter en jouant les travaux qui effraient le vulgaire , d'instruire les hommes en les amusant , et de faire adorer la vérité sur l'autel des Grâces. L'école qui sauva ainsi le genre humain du deuil qui le menaçait a compté des maîtres célèbres : Socrate, Horace, Lucien, Erasme, Montaigne, Swift, Steèle, Voltaire, Wieland, quelquefois aussi notre Montesquieu , et ce consul orateur, ce Cicéron, le meilleur des grands hommes. J'aurais ajouté à cette liste le facétieux Benoit XIV, si un homme d'esprit qui se voit infaillible n'était pas condamné à rire sans relâche.

Plus j'y réfléchis, plus je demeure convaincu que la nature s'est mise du parti des rieurs. Voyez en effet avec quelle étourderie elle a jeté par millions et confondu les êtres; avec quel luxe elle a prodigué tant de couleurs inutiles, tant d'ornemens souvent incommodes sur les fleurs, les métaux, les écailles, les plumes, les fourrures et les plus vils insectes; avec quel caprice elle a bigarré tant d'êtres ridicules ou burlesques, depuis le butor et le paresseux jusqu'à l'oiseau moqueur, à la pie voleuse et au sapajou grimacier. Certes, un professeur de l'université de Groningue ne se fût

pas conduit ainsi , et Ton est bien force de reconnaître que l'utile n'a pas été le seul but de la création, et qu'il est entré dans son vaste plan beaucoup de frivole et de facétieux.

Cependant, parmi les lubies àe la nature, je n'ai pas encore cité la formation de l'homme , que beaucoup de philosophes regardent comme la plus mauvaise plaisanterie que se soit permise cette bonne mère. Étudiez en effet ce folâtre ouvrage échappé de ses mains; cherchez si, dans toutes ses variétés, depuis la femme savante jusqu'au vieillard amoureux; depuis le Tunguse jusqu'au Napolitain , il y a un seul trait qui n'annonce un dessein bien formé de se moquer de l'espèce humaine. Regardez surtout agir ces acteurs, et dites si ce monde n'est pas une méchante comédie où sont violées toutes les règles de la poétique.

Quelle source intarissable de scènes ridicules! Des hommes qui, l'hiver, se sifflent au théâtre, se tuent dans la belle saison , et se volent en tout temps ; un dévot qui se flagelle et goûte, dans ce singulier passe-temps, ce que l'historien Mézerai, amollissant son style de fer, appelle des friandises spirituelles ; un paysan de Zuyderzée , qui vit de fromage sur des tonnes d'or; de petites filles qui, sans savoir lire , ruinent des financiers qui ruinent les nations; un sophiste qui méprise im théolo-

gien ; un danseur qui fait les héritiers d'un prince ; et ces grands hommes inconnus qui supplient les passans de les aider à monter sur leurs piédestaux. O combien je regrette la répubUque de Venise ! c'était la représentation en miniature du monde policé ; une compagnie de renards y faisait danser un peuple de singes.

La gaieté étant donc une des premières lois de la nature, les individus et les peuples ne s'en écartent pas impunément. Comme elle seule donne le complément au bonheur, et la plénitude au mouvement artériel , son absence est le fléau des vertus domestiques. Ce sont en général les caractères moroses qui vont chercher hors de la famille des plaisirs corrupteurs et de coupables excès. Quel fruit ont retiré les Orientaux de leur incurable gravité? Cette race d'hommes si belle, placée dans un climat où tout rit, excepté eux, est tombée dans les deux plus avilissantes infirmités de la raison humaine, la servitude et le fatalisme.

N'est-il donc point d'état qui répugne à l'application de ces principes? La constitution des gouvernemens étant une chose tout artificielle, peutelle s'accommoder de ce régime de la nature? il est vrai que les chefs suprêmes s'en trouvent assez bien, et que les rois à bons mots ont presque tous été de bons rois. Mais la prudence permet-

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elle aux nombreux agens de leur pouvoir de paraître dans un tel négligé? la gravité convenue n'a-t-^elle pas pour eux TefFet du costume qui déguise les imperfections 9 ou de l'uniforme, qui semble mettre de niveau une longue file d'hommes. On devrait d'ailleurs estimer l'âge des hommes, moins par le temps qu'ils ont vécu que par les affections qu'ils éprouvent. Les fonctions publiques produisent une vieillesse artificielle, qui n'en est pas moins réelle. Lorsqu'à vingt-cinq ans j'en portais le fardeau, j'étais certainement moins jeune que lorsque , dix années après , rendu à la volage indépendance et appartenant à moi seul, je n'ai plus eu à compter de ma vie qu'avec les trois Grâces, compagnes du bonheur, dont l'existence n'est point un rêve mythologique , et qui s'appellent en français, santé, paresse et gaieté. Ce déplacement des saisons de la vie tient aussi à la part que toute ame généreuse prend au sort de sa patrie ; et je connais une république qui, en peu d'années , a passé de la féroce vieillesse de M arius à la brillante adolescence de Scipion.

Ces réflexions, si je n'y prenais garde, m'amèneraient à composer un traité sur les qualités de l'homme d'État, où chacun voudrait lire ce que je n'aurais pas écrit. Que l'habitant de Portici aille seul labourer le flanc des volcans, moi, je ne suis qu'un simple promeneur qui tient dans sa

main quelques vérités et beaucoup de folies , et , lorsqu'en parcourant la campagne, je rencontre la place qui me convient, jesème çà et là tantôt les unes, tantôt les autres , sans dessein , mais non pas sans choix ; sans ambition, mais non pas sans plaisir.

Un romancier a raconté fort plaisamment qu'un étranger, étant venu en France pendant la révolution , avait trouvé toute la nation qui jouait à la toilette. C'est en effet un jeu où il y a plus d'acteurs que de sièges. Les maladroits, qui restent debout, voudraient toujours que le jeu continuât. Les autres, qui ont attrapé des places, sont d'avis, au contraire, qu'on s'en tienne là. Je crois que ces derniers ont raison , et je dirais volontiers à leurs turbulens rivaux : « Franchement, Messieurs, a vous avez joué assez long-temps. Puisque tout a le monde ne peut être assis; autant vaut finir à a présent. Quand vous serez las d'être sur vos a jambes , asseyez-vous sur vos talons. Cette poscc ture, quoiqu'un peu asiatique, est au fond la a moins dangereuse , et je vous assure qu'elle est tf assez commode, quand ceux qui occupent les « sièges ont du savoir-vivre et veulent bien ne pas « trop remuer les pieds. »

Un original me disait un jour : a J'eus autrefois « la manie de devenir docteur en politique. Après a avoir dévoré des montagnes de livres , sans en « être plus avancé, je me mis à courir le monde,

a et je fis vingt-cinq mille lieues à pied. Dans ce a long voyage , je vis bien des gouvernemens; mais «je vis aussi bien des tourne-broches; et ce fut « dans la contemplation de ceux-ci que je trouvai « la solution des problèmes qui m'avaient tour- « mente. Vous savez que les tourne-broches sont « le cachet de la civilisation , et que les peuplades « qui grillent leur nourriture sur des charbons « n'ont point de droit des gens , et grillent aussi « les prisonniers de guerre. Vous ne trouverez « donc point singulier que j'aie étudié avec soin « ces machines instructives. Ici c'est un appareil « savant : des contre-poids , des chaînes et des te cordes; là, une futnée légère glisse en serpentant a sur les ailes d'une roue qu'elle agite; ailleurs, « le barbet Laridon galope , sans changer de <c place , dans le mobile cerceau où il est enfermé; « ou bien c'est la petite servante aux yeux effron- « tés , et quelquefois le vieux précepteur de la « maison , qui tournent de la main l'officieux in- « strument , la première d'un air distrait , le se- « cond avec une gourmande attention. Tel est « précisément l'art des gouvernemens ; contrece poids ou fumée , barbet , fille ou pédant , qu'im- (c porte? la différence du moteur disparaît dans « les résultats , et le peuple , un peu mieux ou un «peu plus mal tourné, ne finit pas moins par « nourrir les convives. >^

Je trouvai dans cette boutade plus d'humeur que de raison , et je me gardai bien de la prendre à la lettre. Cependant je ne pus me dissimuler que les circonstances où ce sont les hommes qui mènent les choses , et non les choses qui mènent les hommes , sont infiniment plus rares qu'on ne pense. L'opinion publique amuse bien quelquefois la jeunesse des empires ; mais la routine et la médiocrité en bercent ordinairement l'âge mûr.

Lorsque la machine, bonne ou mauvaise, est affermie sur d'antiques fondemens , et que la loi ou l'abus ont bien tracé leur route , le discernement dans la distribution des places n'est pas heureusement une condition de rigueur; l'effet en devient même tout-à-fait nul , quand leâ rênes de l'État sont saisies par un tyran vigoureux ou par un homme de génie. Louis XI n'avait besoin que de bourreaux ; il ne fallait que des secrétaires à Frédéric ; mais j'avoue de bonne foi que j'ignore ce qui convenait à cette grande et bizarre Élizabeth j qui , haute de cinq pieds six pouces , faisait la police de sa maison à coups de poing , et qui , à soixante-cinq ans , recevait les envoyés du roi d'Ecosse en dansant au son d'un petit violon.

Les États libres et électifs ne sont pas plus exigeans. L'esprit public en anime-t-il les ressorts , à Finstant tout se vivifie par lui; les hommes se trouvent d'eux-mêmes dans les places auxquelles

ils conviennent ; et ce qu'il y a de mieux à faire est toujours ce qui s'y fait le plus naturellement. Au contraire , l'esprit de faction en corrompt-il les principes 9 alors toute sagesse est vaine, et tout mal est possible ; il n'y a de conseiller que le crime , et de providence que le hasard. La bêtise sanglante siège seule au pandœmonium (i) ; le volcan mugit , la lumière s'engouffre , et des torrens de boue sont lancés dans les cieux.

Il est pourtant des cas où un pouvoir naissant, un prince faible , une inquiétude nationale , peuvent rendre décisif le choix des ministres. Mais à quel signe reconnaître ceux qui conviendront aux circonstances, puisqu'il n'existe aucune classe d'hommes qui n'ait, avec un succès à peu près égal , manié à son tour le gouvernail politique ? L'église , la robe et l'épée , ont fourni leur contingent, et l'histoire nous montre assis à ce poste périlleux des gens de collège , des princes et des banquiers. A l'exemple des économfstes qui font des tables de mortalité , j'avais imaginé d'en dresser une de tous les administrateurs qui avaient eu de la célébrité dans le monde , et d'y inscrire , en deux colonnes parallèles, les talens que chacun d'eux annonçait avant d'être en place , et les sottises qu'il avait faites aussitôt qu'il y était parvenu.

(i) Salle du conseil des diables, dans le poème de Mîlton.

J'espérais tirer de ce grand travail des formules algébriques pour la distribution de tous les emplois; mais je n'ai trouvé que mécompte et confusion ^ et je n'ai plus su à qui me fier dans une carrière où je voyais l'eunuque Narsès devenir le plus grand homme de l'empire romain ; le philosophe Bacon déshonorer son ministère ; le peintre Rubens partager la gloire des négociateurs , et le chanteur Farinelii diriger l'Espagne pendant deux règnes, avec autant d'habileté que de grandeur d'ame. Ce scepticisme politique a du moins cet avantage , qu'il donne aux gouvernans de la modestie j aux gouvernés de la patience , et à tous la défiance des charlatans.

Qu'un chef choisisse donc des collaborateurs , puisqu'il ne saurait tout faire lui-même. S'il réussit, on vantera sa pénétration; et moi je croirai à son bonheur. Ce qui appartient réellement à sa prudence , c'est en premier lieu une conduite mesurée avec ceux dont il emploie les lumières ; car s'il les perd de vue , le pouvoir les enivre , ils deviennent tyrans ; et s'il les asservit trop , l'aiguillon de la gloire s'émousse dans leur ame , ils rampent en esclaves. C'est en second lieu le soin d'assortir, non pas seulement les hommes aux fonctions, mais les fonctionnaires entre eux, à moins qu'une politique impérieuse ne lui dicte une loi contraire , comme l'éprouva notre Henri IV,

entouré des débris de la Ligue. Je me rappelle , à ce sujet , ce que j'ai entendu conter par une vieille femme , qui disait des choses raisonnables depuis qu'elle n'était plus jolie.

a Écoutez j mes enfans , disait donc cette bonne a femme ; les fées aiment à voyager avec des atte- « lages singuliers j tels que des limaçons ou des « épagneuls violets. Une jeune fée , qui débutait (c dans la profession , s'avisa d'unir de front un « pauvre âne et un beau cheval (i) : ces deux a bétes , n'étant égales ni en force ni en vitesse , se a fatiguaient l'une l'autre , et le char, au lieu d'al- « 1er droit , suivait nécessairement une ligne oblicc que. Tant qu'on roula dans la plaine , Tinconvé- (c nient ne fut pas sans remède. Mais, au passage a d'une montagne , la route se trouva trop étroite « pour un char qui n'allait pas droit , et il tomba a fracassé au fond du précipice. Sans le privilège €c de la divinité, la fée eût infailliblement péri; <c événement désastreux, qui aurait obligé tous « les écrivains de contes à faire la dépense d'un a habit de deuil.

« La fée , revenue de sa frayeur, ne voulut plus « de quadrupèdes , et attela elle-même à sa voiture

(i ) Lorsque le sage Uljsse voulut passer pour fou aux jeux de Palamède, il n'imagina pas de meilleure marque de démence que d'atteler ensemble à sa cliarrue des animaux d'espèce différente.

« des éperviers et des* colombes , mettant , à ce « qu'on dit , quelque orgueil à réunir ainsi des « espèces ennemies. En effet j les choses allèrent ce passablement tant que sa main tint fortement « les rênes , et que son œil vigilant suivit tous les « mouvemens de ces volatiles. Mais à la première « distraction qu'elle eut, la moitié de l'attelage a dévora l'autre. La fée fut désormais obligée de <c faire traîner son char par des boeufs ; ce qui lui « ôta l'avantage de venir au secours des hommes a aussi promptement que son cœur le désirait : ce car telle est , mes enfans , la loi de l'empire des « fées. »

Les contes me plaisent fort; et quand il m'arrive de rêver que je suis sultan , j'ai toujours auprès de moi de belles esclaves qui m'en font à perte de vue. J'aime qu'un sultan s'amuse. Un maître content est plus doux à servir, et sa joie descendrait jusqu'aux dernières classes de ses sujets, si les courtisans qui l'entourent n'étaient souvent atteints d'une épidémie dont j'ai lu la description dans un auteur arabe.

Quand un homme est trop petit pour contenir sa fortune, il survient sur toute sa personne un gonflement dur et vide. Ce premier état de la maladie constitue ce qu'on appelle morgue. Il n'est pas très^angereux , et donne seulement au malade une apparence extrêmement ridicule. Mais

il arrive fréquemment que, par suite de cette tension cutanée, les humeurs s'aigrissent, et il se fait sur les parties boursouflées des éruptions caustiques. C'est alors que la morgue dégénère en insolence, autrement dite , gangrène des/àuoris. Cette disposition est réputée par les maîtres de l'art mortelle , contagieuse et insupportable à tout le monde. On voit, dans l'histoire des maladies politiques , que souvent une crise de celle-ci a fait crouler des empires qu'un siècle de rapines et de bévues n'avaient pas même ébranlés.

Je suis tenté de croire que l'origine de cette maladie n'est pas entièrement physique , et qu'elle tient beaucoup à la fausse opinion où sont les malades que le rang est la mesure constante du mérite. La plupart d'entre eux seraient bien vite guéris , s'ils pouvaient se regarder un instant. Mais comme on fait plus volontiers cette épreuve sur les autres que sur soi-même , j'imagine leur rendre service en publiant une requête qu'un de leurs pareils présenta à son prince au commencement du quatorzième siècle. Il est juste que je leur apprenne d'abord comment elle m'est parvenue.

Un de ces commissaires qui , dans les pays conquis, sont plus redoutables que les bataillons, visitait les archives de la république de Lucques ; le double fond d'un tiroir qui s'enfonça le fit tressaillir, et il crut avoir découvert sans témoins le

trésor du ^onfalonier. Mais, ô douleur! ce n'étaient que des liasses d'écritures très-anciennes. Cependant le commissaire était jeune , et l'amour de son état n'avait pas encore étouffé en lui tout germe de curiosité honnête. Il se mit donc à parcourir ces vieux manuscrits , et en traduisit quel? ques-uns. Le plus remarquable était un placet dont il me donna la traduction à son retour. Il m'assura qu'il s'était convaincu, par le rapprochement des autres pièces, que le prince à qui celle-ci s'adressait, était le fameux Castrucio-Castracani, dont Machiavel et Aide Manuce ont écrit la vie , et qui , par son courage et ses talens , laissa bien loin de lui la foule des tyrans auxquels la malheureuse Italie servait alors de pâture.

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