REQUÊTE A UN PETIT PRINCE
Sublime souverain ,
Je suis le dernier rejeton de la noble famille des Rotundi. J'ai mangé à table , en trois ans , tous les biens qu'elle avait accumulés en trois siècles. Il ne m'est resté de ce genre de vie que des dettes immenses , un appétit prodigieux , et une incapacité notable pour tout autre exercice. J'ai la tête lourde, les bras mous , le corps épais; bref, examen fait, de même que votre altesse est tout cœur, moi, je suis tout estomac.
3go MES ROGNURES.
C'est en cette qualité que je consens à devenir le sauveur de vous et de l'État.
Votre altesse a l'honneur d'être excommuniée ; c'est un beau titre pour l'histoire , et une mauvaise recommandation pour cette vie. L'Italie abonde en scélérats fanatiques , et la nature en substances corrosives. Vos ennemis estimeraient moins Pise emportée d'assaut y ou Lucques saccagée 9 que la perfidie qui introduirait la mort dans vos entrailles. Je puis seul être votre égide contre ces lâches entreprises.
J'ai le goût si exercé , mes tuniques digestives sont si éminemment analytiques , que je suis aussitôt averti de la présence du moindre principe malfaisant. Le nombre et la force des épreuves ne m'effraient pas. Je ferai mon service à grandes doses , à toute heure du jour et de la nuit , nonseulement à votre table et à celle de votre auguste épouse j mais encore à tous les repas de messeigneurs vos enfans , et des autres pei*sonnes qui vous seraient chères. Voyez désormais sans pâlir les échansons , les cuisiniers et les pharmaciens , car je serai votre estomac d'avant-garde ; et me voilà prêt à m'empoisonner pour yotre service.
Il est une autre sorte de périls auxquels les grands cœurs sont les plus exposés (i). Depuis
(i) J'invite les érudîts à prendre date de cette pièce pour l'absolution de Christophe Colomb.
que rinsolent Diomède eut blessé Vénus , la déesse s'en vengea sur les mortels. Je n'entends point parler de ces blessures par métaphores qui vous font bâiller dans les poètes, mais de ces dons funestes qui dévorent un héros jusqu'à complète dissolution. Eh bien ! je serai votre éclaireur dans cette guerre obscure , soit qu'il faille ouvrir une route nouvelle, ou reconnaître un chemin battu. Seulement votre altesse voudra bien me faire avertir vingt-quatre heures d'avance par son aumônier ou son capitaine des gardes en exercice.
Quoiqu'il ne soit pas d'usage de Êiire ses conditions avec un prince , l'importance de mes offres et la noblesse de mon dévouement doivent m'y autoriser.
Quand VOTRE altesse sera en santé , je prendrai mon traitement en nature et jusqu'à satiété sur les matières de l'épreuve.
Lorsque , suivant la rotation ordinaire des choses, les cuisiniers céderont la place aux médecins, sans doute je n'hésiterai pas à faire l'essai des remèdes , soit qu'ils aient une direction ascendante ou descendante , et une action interne ou externe; mais comme tous les trésors de la pharmacie nourrissent mal un homme en bonne santé, je recevrai alors ma ration en argent. L'évaluation en sera feite sur l'ordinaire de l'empereur Maximin , tel que l'histoire nous l'a transmis (4o livres
39a MES ROGNURES.
de viande et iS pintes de vin par jour). J'ai cru que j choisir l'estomac d'un empereur pour mesure de capacité y était le plus bel hommage que de bons Gibelins , tels que vous et moi , pouvaient rendre à la dignité impériale.
Il ne reste plus à régler que le chapitre des services secrets. J'espère que votre délicatesse ne voudra pas s'écarter sur ce point de l'usage universellement adopté. Des fonctions si intimes ne se paient pas seulement avec de l'or ; ce fut toujours le privilège dî questa ruffianeria d'élever ses ministres aux plus brillans honneurs. Un assiégeant n'est pas moins glorieux parce qu'il est entré dans la ville par un égout. Ainsi je demande à VOTRE ALTESSE la première terre qu'elle confisquera , avec érection en marquisat , le commandement des condottieri y et le brevet de surintendant.
Je ne cesserai, sublime souverain, d'adresser des vœux au ciel pour la conservation de ma vie, qui sera la caution de la vôtre.
Signé Gio.-Batta Rotuitdi,
A la marge était écrit d'une autre main :
AcCEPTi.
Les deux opuscules suîvans furent publiés il y a dix ans , et perdus aussitôt dans le torrent qui alors entraînait tout. Je les aurais peut-être jugés trop sérieux pour un recueil de ré— créations, si je ne savais que la variété est le premier délas^ sèment de l'esprit, et qu'on aime quelquefois à se reposer de sa gaieté dans des méditations plus graves. Les sujets de ces deux petits essais sont d'ailleurs d'une importance si géné^ raie, qu'on me pardonnera peut-être l'ambition d'avoir voulu être utile.
Le premier contient des Réflexions sur les devoirs des conseils des accusés , matière absolument neuve pour nous, où la morale privée se lie par tous les points à la morale publique, et qui avait écbappé à tous les écrivains qui ont traité des devoirs de la vie civile. La conscience est sans doute le meilleur guide des actions humaines ; mais il est des situations compliquées sur lesquelles il importe d'avoir d'avance établi ses principes. On délibère mal en présence de l'intérêt; l'homme délicat marchera d'un pas plus sûr dans la défense des accusés, après avoir conféré avec les moralistes , qui sont , principalement dans les fonctions civiles , les casuistes des gens de bien.
Le second est un A\fis aux électeurs des juges. J'avais tâché d'y réunir des vérités d'observation , applicables à tous les temps et à tous les pays , mais qui le sont devenues bien davantage à la France > où les erreurs de l'opinion publique sur les bases de l'ordre judiciaire et sur le caractère des juges ont eu des résultats dont la malignité durera longtemps.
Sgô RÉFLEXIONS.
Dès-lors il est difficile de penser que ses devoirs soient tout-à-fait les mêmes lorsqu'il agit pour la vertu persécutée, ou lorsque le crime est tellement identifié avec l'accusé , qu'il ne puisse défendre l'un sans excuser l'autre. Le triomphe d'un innocent est à mes yeux le succès le plus flatteur; mais j'avoue que le salut d'un coupable est une victoire que je ne remporterais pas sans remords.
Le premier devoir d'un conseil est donc d'étudier avec la plus scrupuleuse attention le délit et ses preuves, l'accusé et ses défenses. Il ne présumera d'abord ni le crime ni l'innocence ; il se défiera des premières impressions ; il pèsera tout avec sang-froid et impartialité, et appuiera sur cet examen , à plusieurs reprises , toutes les forces de sa pensée et de son jugement. Un seul jour ne suffit pas pour cette importante opération. La réflexion du lendemain a souvent réformé l'opinion de la veille; et j'ai toujours remarqué que l'impatience d'un juge était moins la preuve de la pénétration de son esprit que celle de sa médiocrité, incapable d'envisager * un objet sous toutes ses faces. Je n'insiste tant sur cet examen préliminaire que parce qu'il doit décider des obligations du conseil.
Si la procédure ne révèle au conseil que l'innocence de l'accusé, ses devoirs seront aussi