DE L'ÉDITION DE
Est-il rien de plus fier et de plus comique que la profonde humilité d'un auteur qui remercie le public d'avoir acheté les premières éditions de son livre? C'est pour lui que feu M. de Belloy a composé ce vers ridicule, où le bon chevalier du Terrail crie à tue-tête par la bouche d'un comédien :
« Contemplez de Bayard rabaissement augusle. »
Je voudrais, avec le moins de vanité possible ^ faire entendre que , lorsque le recueil de Raison et Folie parut la première fois , la France ressemblait encore à un club d'assez mauvais garçons, La sagesse avait besoin, pour s'y introduire, des ruses de Maître François Rabelais , et j'empruntai à l'école de Montpellier la robe du facétieux docteur , sans que , pour celte fois, il s'ensuivît mortalité d'hommes. Je pourrais , au contraire , citer plusieurs lettres de goutteux et de convalescens qui m'ont écrit, sans me connaître , pour me remercier du soulagement que leur avait procuré la lecture de mes aphorismes. Pour peu que je fusse empirique, j'aurais là une belle oc- I. f
casion de me bâtir une renommée sur certificats. Que serait-ce encore, si , à l'imitation de tant de braves, j'allais me souvenir que, pour la première fois depuis neuf années, on osa prononcer dans ce livre le nom de Henri IV?
Je donnai Tannée suivante les Observateurs de la Femme ^ plaisanterie où dominaient les proportions de la folie , et qui parodiait alors une société des observateurs de l'homme. Les femmes pardonnèrent sans peine des épigrammes qui déguisaient mal la tendresse du critique et le dépit de l'esclave. On ne se méprit pas sur le but de deux productions dont la gaieté tendait à détourner les esprits de ces pensers de haine et de turbulence qui survivent aux dissensions civiles. Notre pays sortait d'une barbarie moins longue, mais plus terrible que celle d'où l'avait tiré le règne de François I*'. Il accordait volontiers à des écrits bienveillans une portion de cette indulgence que nos ancêtres, à l'époque de la renaissance des lettres , avaient prodiguée sans mesure aux essais des premiers érudits.
Ces deux ouvrages paraissent aujourd'hui réunis dans une même édition ; mais comme ils en forment <i peine la moitié, jo dois compte des accroissemens dont s'est grossie ma cargaison littéraire.
J'avais eu dès long-tompA le désir d'essayer pour le monde romain ce que l'auteur d'Anacharsis avait si heureusement exécuté pour la Grèce. Comme j'opérais sur uu terrain plus connu , je comptais n'employer les noms et les mœurs que poiu* la vérité des
couleurs locales, et je donnais à l'invention une part beaucoup plus forte que ne Ta fait M. l'abbé Barthélémy. Les auteurs de l'histoire auguste racontent qu'après le meurtre de l'empereur Commode , Pertinax fit vendre à l'encan toute la cour de son infâme prédécesseur ) les personnes aussi-bien que les meubles, et les citoyens comme les étrangers et les esclaves. Tel est le cadre qu'ils se contentent d'indiquer et que je me proposai de remplir.
Quelle chaleur , quelle variété de tableaux comportait ce vaste récit ! que d'utiles leçons allaient sortir de ces scènes inattendues^ de ces turpitudes flagrantes ! Là vont se mouvoir sur un amphithéâtre et passer au crible des enchères, des courtisanes, des délateurs, des philosophes, des proxénètes, des histrions, des devins, des magistrats impudiques, mille artisans de voluptés et de crimes, et jusqu'à ces locustes et ces empoisonneuses que l'âpre causticité de Tacite appelle encore instrumenta regni. C'est , pour ainsi dire , le déménagement de toute une tyrannie qui se fait au grand jour, sous les yeux d'un prince austère et d'une multitude curieuse; c'est l'arbre du despotisme tout à coup arraché^ et montrant ses racines rongées d'insectes.
UJSncan de Pertinax devait être divisé en huit journées. Une grande diversité d'incidens amenait dans chacune des épisodes, des contes, des dialogues, et un mélange vif et singulier de descriptions et de péripéties. L'officier public qui avait procédé à cet encan était supposé en faire lui-même la relation. Re-
tiré dans sa patrie ^ il amusait ses vieux amis par les détails de cet événement unique entre les révolutions des peuples policés. Le lieu de ces entretiens était la ville de Milan , d'où sortaient ordinairement les trompettes , les hérauts et les huissiers.
Mais tandis que je préparais ce tableau des moeurs et de la décadence d'un vieil empire, on échafaudait à la hâte un empire nouveau sur les rives de la Seine. Cet impromptu politique déconcerta étrangement mon projet littéraire. Je prévoyais combien seraitombrageux un pouvoir naissant et mal affermi , et je ne pouvais échapper au péril des mordantes allusions qui jailliraient à mon insu et du fond et de la forme de mon sujet. Ce ne fut pas sans un vif regret que je renonçai à un ouvrage pouV lequel j'avais emmagasiné des matériaux considérables, et fini quelques parties détachées.
Dix années ont, il est vrai, consommé notre tragédie impériale. Un gouvernement rappelé par le vœu des peuples et par l'antiquité de ses droits, a mis la liberté de la presse au nombre de ses bienfaits. La verge du satirique peut frapper l'indigne fils de Marc-Aurèle , sans qu'aucun tyran ait à réclamer sa part de l'outrage. Mais ces doux auspices arrivent trop tard. V Encan de PertinaXj tel que je l'ai conçu, est un ouvrage de si longue haleine, que je ne saurais le reprendre sans renoncer à des travaux historiques que j'ai , depuis bien des années , consacrés à mon pays. Pauvre serf attaché à la glèbe de la vérité, il ne m'est permis de me revêtir furtivement
des ailes de la fiction que pour des trajets de peu de , durée.
Cependant des huit contes qui devaient entrer dans les journées de l'encan , trois étaient terminés lorsque j'abandonnai l'entreprise. Ce sont : la Nourri^ tare d'un Prince , ou le Danger des Coutumes étrangères ; le Pêcheur du Danube; et le Jardinier de Samos, ou le Père du Sénat. Je les publie aujourd'hui, et on les trouvera dans le second volume de ce Recueil. Si le public les goûte , je n'appellerai pas de son jugement. Si , au contraire y il leur refuse son suffrage , je ne manquerai pas d'en accuser leur déplacement. Quant à la galerie que j'avais destinée à les recevoir, j'en cède volontiers le plan à qui voudra s'en charger.
Cette édition est aussi augmentée de trois dissertations. L'une consiste en Recherches sur les Morts considérés comme spectacle ; on compare dans l'autre \ Influence de la Danse , du Chant et du Dessin sur les Mœurs des Femmes, Ces deux écrits expliquent eux-mêmes l'occasion et le but de leur composition. Le troisième, sous le litre de Traité des Coups j n'est, à proprement parler, qu'un jeu d'érudition ou d'esprit , si l'on veut. Il a quelque affinité avec les propos de table des anciens et avec notre hexaméron rustique. L'utilité de ces facéties est ordinairement éparse dans les détails, et on laisse aux lecteurs le soin de l'en extraire.
Le Voyage d'une Française en Angleterre n'est point un tableau complet de cette île singulière. Les
lecteurs en sont prévenus par le simple titre de Quelques Souvenirs y sous lequel on le publie. L*inter- , vention d'une femme permet d'y envisager sous un jour nouveau des objets dont on s'est fréquemment oécupé. Ce cadre n'est pas entièrement une fiction , car l'auteur a recueilli avec empressement les impressions que plusieurs de nos voyageuses ont rapportées de leur pèlerinage britannique.
L'entretien des femmes, quand on veut bien le sevrer de jargon et de galanterie, offre un champ favorable pour la chasse aux idées. Leur esprit natu* rel, leur tact fin, leur vive originalité, leur jugement sain et indépendant , font jaillir une foule de traits, de pensées, d'images inattendues. Mais pour qu'une femme soit propre à cette mutuelle inspiration, il faut qu'elle n'ait ni trop lu, ni trop réfléchi, ni trop aspiré à plaire. Car, au premier cas, une science toujours médiocre oblitère ses bonnes qualités; au second, une rêverie diffuse €ft vaporeuse décèle sa faiblesse; et dans le troisième, elle ne peut qu'amuser un instant par un stérile ramage. C'est à son ingénuité primitive, à son bon sens voisin de la nature, et à sa mobile sensibilité, que les écrivains feront bien de demander des effets vrais et délicats. La pierre de touche qui interroge les métaux n'obtient pas des résultats plus certains. Je ne connais aucun ouvrage purenient viril qui n'eût gagné quelque chose au contact des premières idées d'une femme naïvement spirituelle.
Le Voyage d'une tYançaise n'avait encore reçu
qu'une partie de son développement, lorsque la guerre contre l'Angleterre se renouvela avec une extrême animosîté. Cette circonstance ne laissait plus à l'auteur la liberté d'être juste dans le bien et dans le mal qu'il avait à dire de nos dédaigneux voisins. Il ne continua pas un tableau où la censure eût paru servile et la louange coupable. On ne peut le considérer j dans l'état où il est resté , que comme une étude de mœurs et une esquisse littéraire. L'achever aujourd'hui , c'eût été unir df3S choses trop disparates , car les premiers pas du dix-neuvième siècle ont imprimé sur le sol anglais des changemens aussi profonds que rapides.
Maîtresse du commerce du monde, la Grande-Bretagne s'est approprié des richesses énormes qu'elle multiplie par un mouvement sans fin. Ses revenus égalent le capital d'autres puissances. Londres renferme une nation , et des entreprises colossales n'effraient pas ses simples citoyens. Que penser d'un pays oïl l'on trouve en magasin des chemins de fer de plusieurs lieues d'étendue à vendre et à louer, et où tant de canaux de navigation ont été creusés par des particuliers , que déjà plusieurs restent oisifs. De même que le Créateur manifeste sa puissance dans le ciron comme dans l'éléphant , l'industrie anglaise passe des productions gigantesques à des milliers d'inventions presque imperceptibles. Sa "puérile mécanique en a consacré un grand nombre aux moindres actes de la vie commune , tels que déboucher des bouteilles , tailler des plumes , manger du fro-
mage, etc. , etc. Cet empressement du génie britannique à substituter partout la matière à l'homme , conviendrait à une nation de paralytiques et de ma^ rUcrocs (i), dont l'emploi serait moins de vivre que d'assister à la vie de ses machines.
Mais autant l'Angleterre s'est avancée dans la prospérité économique y autant elle a rétrogradé dans ses principes politiques. I^ long règne de George III, qui a commencé sous l'influence écossaise, et qui se termine sous l'influence irlandaise, aura profondément altéré l'esprit public de la vieille Angleterre. Ce que lui coûte sa nouvelle excroissance militaire l'oblige à des efforts qui multiplient les séditions dans son île, et les séditions l'obligent à leur tour à maintenir sa dévorante armée. La constitution qui n'est pas préparée à cet état violent , souffre et chancelle. C'est la haine contre la France qui a produit ces angoisses de la liberté mourante. Les hommes d'État et les meilleurs citoyens commencent à le comprendre. Le présage de maux imminens ne sera écarté que par l'alliance des deux pays , si l'équité en pose les fondemens. Pour les esprits scrutateurs qui veulent aller aux choses à travers les mots, l'existence actuelle et forcée de l'Angleterre est, dans l'intérieur, une oligarchie litigieuse , et au dehors un monopole armé.
Ija révolution ii'a pas été moins vive dans les mœurs. La haute société s'est pressée de bannir tout
(i) C*est le nom que portent en France les invalides grièvement mutilés.
ce qu'on lui reprochait de conserver de coutumes grossières et de traditions nationales. La régence actuelle formera, dans l'histoire des haj^itudes anglaises , une époque aussi remarquable que le règne de Charles II. Quoique les classes moyennes ne se piquent pas^ comme en France, de l'esprit d'imitation , on ne peut se dissimuler qu'elles suivent à leur insu le mouvement qui est parti d'en haut. La réforme, au reste, a été poussée sans ménagement. Pour arriver à l'élégance , on est tombé dans la mignardise et la mollesse, et cette afféterie ne laisse pas de faire un plaisant contraste avec d^autres accessoires indélébiles. La bonne compagnie , the fashionable world^ compte peut-être aujourd'hui plus de buveurs d'eau en Angleterre qu'en Italie. Mais l'excès est plus facile à atteindre que la mesure et la simplicité. Il est des constitutions qui ne supportent qu'un certain degré de délicatesse, de même que la langue allemande devient une psalmodie fade et niaise dans les bouches qui ont la prétention de l'amollir.
Pendant un séjour fait récemment en Angleterre , M. J. 6. Say a remarqué combien l'interruption des communications avec le continent y avait corrompu le goût dans les manufactures qui tiennent aux arts du dessin. Une foule d'insulaires des deux sexes est venue à Paris confirmer le jugement de ce savant observateur par la caricature de leurs vêtemens. Les annales du ridicule n'avaient encore rien transmis d'aussi grotesque, et nos neveux en prendront les fidèles images pour une fiction de la malignité. On
lo AVERTISSEMENT.
eût dit que cette nation de parieurs avait voulu porter un défi au dieu du goût. L'affectation de coupes extravagant^ et sans grâce j et le combat de couleurs fausses et discordantes , choquent les regards de l'artiste, tandis que le bon sens cherche en vain quelque agrément ou quelque utilité dans ces lourdes mascarades; car dans les arts, comme ailleurs , le bon est la condition principale du beau.
Les dames anglaises expient surtout l'abandon des modèles français. On aperçoit dans le fond de leurs modes quelques emprunts faits à l'Espagne avec toute la gaucherie nationale. C'est probablement un fruit patriotique de la dernière guerre. Mais je suis bien aise de leur dire que les ennemis les auraient sur ce point mieux servies que les alliés , car le vêtement sous lequel nous les voyons paraître , semble fait exprès pour trahir la disgrâce assez ordinaire de leur maintien et de leur démarche. Je ne suis point choqué de l'aspect de la villageoise qui, avec ses longues tresses, sa jupe écourtée, ses bas rouges et son chapeau cornu, saute les haies du canton de Berne; j'aime ce type sauvage et pittoresque. Mais je ne m'accoulume pas à la parure venue de Tautre côté du détroit, dont la prétention , la lésine et le faux goût ne me montrent, pour ainsi dire, qu'une civilisation avortée et une barbarie malade.
Au reste, les rayons de l'astre français commencent à dissiper ces torts passagers de nos voisines ; et quand elles s'obstineraient à les défendre, j'avoue que ce futile malheur me toucherait peu ; car je n'en suis
pas moins prêt à respecter et à chérir les vertus et les charmes naturels qui peuvent se cacher sous leur malencontreux équipage.
De tous les accroissemens de cette édition , le plus considérable est le conte ou roman intitulé : FEn-faut de t Europe , ou le Diner des Libéraux à Paris e/i i8 14. C'est le seul que j'aie composé depuis la restauration y et qui touche, au moins par son but, aux circonstances publiques antérieures au mois de mars i8j5.
Lorsqu'un peuple égaré substitua, il y a vingtquatre ans y à l'ancienne monarchie française un fantôme de république , il n'est personne tant soit peu instruit des leçons de l'histoire, qui ne prédît alors que ce sanglant héritage serait la proie d'un soldat. Il importait faiblement de savoir par quel instrument s'opérerait cette catastrophe inévitable; et quand, dans la suite , on le nomma V homme du destin , on exprima avec beaucoup de justesse sa fatale mission. Massillon et Balzac ont éloquemment signalé ces terribles exécuteurs des desseins de la Providence. Quelquefois , dans le secret de ses vues, elle les décore d'un lustre passager, et leur fait mériter des éloges qui hâteront leur ruine; puis tout à coup elle les réprouve et les brise quand ses décrets sont accomplis. Sous sa main invisible, le fondateur d'Alexandrie et le vainqueur des Perses n'est plus que l'assassin de Clytus et le fils burlesque de Jupiter; et du capitaine qui avait dompté l'anarchie française, et conquis par nos armes l'Allemagne et l'Italie, elle façonne avec
dédain l'insensé de Moscou et le fuyard de Waterloo. La démence de ce dernier va au point qu'il n'a pu lui rester de partisan sincère que quelque misanthrope curieux d'assister aux funérailles du genre humain. Lorsque la fortune des armes acheva de le détruire , il allait tomber dans une tempête civile, cpmme un fruit desséché.
Les crises ne sont pas plus nécessaires pour chasser d'un corps malade le principe morbifique, que ne le fut en France la période impériale pour assainir l'opinion et préparer le retour de l'ordre légitime. Aussi la restauration se consomma avec la facilité d'un dénouement naturel et le bien-être de la convalescence. L'honneur et le patriotisme imposèrent à tout bon Français l'obligation de contribuer par ses efforts à l'affermissement d'un pouvoir qui r,enaissait enrichi du progrès des lumières et des leçons du malheur (i).
Dans tous les siècles , les peuples qui se sont distingués ont eu un trait de caractère principal qui a été y pour ainsi dire, le talisman de leur force et de leur grandeur. Je l'appellerai la pensée commune^ à laquelle se ralliaient, dans les occasions importantes, les opiniojas, les passions, et les partis euxmêmes. C'est en général par cette pensée commune qu'un peuple devient tout ce qu'il peut être ; et je ne crois pas que l'histoire offre une seule exception à
(i) Vovez la Déclaration datée de Saint 'Ouen, et le préambule de la Charte constitutionnelle.
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cette loi du monde politique. Après le long combat d'orgueil, de préjugés et d'intérêts qui a bouleversé la France , il m'a paru qu'il ne restait d'autre base à ce ralliement nécessaire que l'amour du roi. Comme cet amour est le droit égal de tous , et qu'il se nourrit des souvenirs du passé^ aussi bien que des institutions du présent, j'ai pensé qu'il devait être le but de l'émulation générale.
L'amour-propre des auteurs les dispose à exagérer l'importance de leurs productions. Il ne faut cependant pas croire qu'elles soient sans utilité publique. Nous descendons de ces Gaulois dont Tacite disait judicieusement qu'il était plus profitable à leurs chefs de les persuader que de les contraindre , auctoritate suudendi magis quant jubendL L'opinion se forme de tant d'élémens divers qu'elle peut être servie par des écrits de tout genre , depuis le majestueux mandement du prélat, jusqu'aux refrains du chanteur qui s'enroue sur un pont. Les contes ne sont pas exclus de cet armement intellectuel : ils arrivent au cœur par des voies détournées; et s'ils ébranlent moins les passions du moment, ils n'ont pas le sort éphémère des pamphlets politiques. Socratë, près de boire la ciguë, composa des fables, et ce sage vieillard ne crut pas inutile aux hommes ce délassement de sa prison.
Le retour de la dynastie de nos rois a vu se lever en sa faveur une nombreuse croisade d'écrivains. Les uns se sont abandonnés aux élans d'une indignation vertueuse ; les autres ont proclamé de saines doctrines
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avec une hauteur dogmatique. Les âmes passionnées et les esprits graves ont applaudi à leurs travaux. Mais j dans les rangs d'une grande nation^ il reste des hommes qui veulent aimer sans colère et croire sans fatigue. Après vingt«cinq ans d'abandon , il est un vulgaire jeune, ^éger^ inattentif, qu'il faut gagner par des moyens plus simples. L'autorité royale constituée par les lois a quelque chose de si éminemment tutélaire, qu'on est toujours tenté de se réjouir sous son ombre. Rien ne lui sied mieux que l'aspect aimable dont Montaigne prétendait aussi parer la sagesse et la science. Un conteur accoutumé à vêtir ses pensées d'enveloppes riantes et légères n'est donc pas un auxiliaire à mépriser dans la formation de l'esprit public. Son obscurité même lui donne , parmi la multitude , de nombreuses intelligences. C'est une tradition conservée dans le diocèse de Meaux, que le grand Bossuet, après ses adieux célèbres aux mânes du grand Condé, se retira dans son évêché, et voulut instruire ses ouailles par la prédication; mais son génie ne put descendre au niveau de l'auditoire, et il ne fut point compris. La foule se pressa autour d'un humble clerc, tandis que le géant de la parole jetait ses derniers feux dans le désert.
Dans la révolution presque générale que l'année 1 8 1 4 ^ vu s'opérer en Europe , la circonstance ^ont j'étais le plus frappé est le sentiment de douceur et de sécurité qui a prévalu en France. Tandis que les papiers publics retentissaient des vengeances qui
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troublaient la restauration dans d'autres États , nous respirions librement sous nos princes légitimes. Ce contraste si avéré m'a paru l'argument de la cause royale , le plus puissant , le plus persuasif, le plus k la portée de tous les hommes j parce qu'il n'a besoin , pour être bien senti y ni de lumières supérieures , ni d'attentiou profonde. C'est à le mettre en action et à l'insinuer doucement dans les amés les plus prévenues que j'ai consacré le Dîner des Libéraux à Paris , c'est-à-dire le spectacle du malheur étranger cherchant des consolations sous notre ciel bienveillant.
Si l'amour du roi est désormais notre dogme politique, quel cours d'idées peut y être plus favorable que ce parallèle? Tout le bonheur qu'a reçu la France est un don du monarque. Il a découlé de son ame noble et pieuse j non par un calcul passager , mais par la magnanimité naturelle au sang de Henri lY. Si dans d'autres contrées les rigueurs se sont ensuite adoucies , nous avons été fiers de penser que l'exemple du Marc-Aurèle français n'y avait pas été sans influence. On l'a surtout reconnu lorsque la justice divine a ramené dans Naples un prince de sa maison , et qu'une générosité sans réserve y a mieux assuré le trône que ne l'auraient fait tous les artifices de la politique. Celte conformité de vertus a noblement présagé l'alliance que l'hymen vient d'accomplir entre les deux branches de cette tige illustre. Ainsi , quand des mers de Parthénope au golfe de Lyon, les Dioscures montrent à l'horizon leurs étoiles fraternelles , ces astres jumeaux et démens promettent aux naviga-
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teurs des jours sereins , et portent la fécondité au nid des Alcyons.
Plus le but que s'est proposé l'auteur est salutaire , plus il a dû chercher les moyens propres à en étendre les résultats. Les hommes convaincus, les esprits froids et austères n'ont pas besoin de ses fictions : ce n'est pas pour eux. qu'il écrit; et comme son ambition ne s'élève pas jusqu'à leurs suffrages, il a droit de récuser leurs censures. C'est des lecteurs fantasques^ prévenus, irascibles, qu'il a entrepris la cure sous le déguisement du plaisir. Dans les grandes compositions romanesques, le plus innocent écrivain occupe à son aise les avenues du cœur, et presse, quand bon lui semble , les glandes lacrymales de l'un et de l'autre sexe ; mais un conteur, sur son petit théâtre , est obligé de serrer les effets , de réduire les figures, et de provoquer la pensée plutôt que de l'exprimer.
S'il désire surtout que l'amusement ne soit que le véhicule de la persuasion , comment séduira-t-il des esprits si divers et si capriceux ? Les uns voudraient trouver dans ses recettes le sarcasme de Lucien ou la bouffonnerie de Rabelais; les autres, Y humour de Swift ou la naïveté de Sterne; à ceux-là, il faudrait la volupté d'Hamilton ou la philosophie deChaulieu ; et à ceux-ci , le pétillement caustique de l'universel Voltaire. Hélas! Messieurs, ma pharmacie n'est pas si riche : modeste frater des petites-maisons de la France, je glane après ces grands médecins des folies humaines. Pour être écouté demes malades, j'emprunte un peu leur langage et leurs manies, et vrai-
ment ce ne serait pas merveille que la contagion atteignît quelquefois Tinfirmier.
Allons , mes chers fous , entrons en composition et concluons un traité. Vous aimez les tendres fredaines et les galantes aventures. Soit; ma muse folâtre ne sera ni déhontée ni prude, et dans ses fantaisies elle n'oubliera pas que la gaieté qui occupe l'esprit est le meilleur antidote de la corruption pensive qui gâte le cœur. Vous recherchez la satire et la moquerie. Entendons-nous ; je ne refuse pas de payer à la malice humaine un tribut si ancien qu'on peut le regarder comme établi de droit divin. La vertu même a son rire, et la raison sa raillerie. Mais pinçant l'abus , je respecterai l'institution, et je dénoncerai le vice sans marquer le front du vicieux. Vous avez courtisé une certaine liberté dont votre indulgence a parfois encouragé l'inconduite. J'aime aussi la liberté; mais si la vôtre est volage et tracassière , ce n'est pas la mienne. La liberté que j'aime subsiste par les lois , et par les lois stables qui sont le privilège des monarchies.
Sa fille s'appelle la liberté de la presse; je la chéris , parce qu'elle fut un présent de mon roi. Opprimée par le despotisme militaire , odieuse aux usurpateurs , elle est le guide et la gloire des gouvernemens paternels. Elle achève entre les peuples la démarcation que la parole a commencée entre l'homme et la brute. J'écris surtout pour faire sentir ses bienfaits , et je voudrais , par son moyen , réunir tous les Français dans le sein de la légitimité royale. C'est une I. 2
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observation digne d'être méditée, que^ depuis la découverte de l'imprimerie , il n'a pas péri un seul gouvernement qui n'eût , de droit ou de fait y asservi la presse. S'il reste encore quelques enfans perdus de nos erreurs passées, je tâche ^ par des hypothèses badines, de piquer leur curiosité, et de les engager à me lire ; car il est impossible qu'ils ne répètent pas à chaque page cette vérité que je me suis attaché à rendre palpable : « On est en France mieux qu'ail- (c leurs, et on le doit à la restauration. » Voilà tout le secret de l'opuscule du Diner des Libéraux, Si des erreurs de détail ont échappé au zèle de l'auteur, il les désavoue, et s'empressera de les réparer, de quelque peu d'importance que soient ses opinions.
Un épisode et un personnage de ce petit roman exigent aussi de sa part une explication.
Il y a environ six à sept ans qu'on parla en France d'une association secrète qui s'y introduisait sous des couleurs religieuses. Les murmures pubhcs la désignèrent comme une résurrection des Jésuites. Des ecclésiastiques s'en alarmèrent, et l'université en fut effarouchée. L'existence ou la supposition de ces êtres mystérieux semblait une bonne fortune pour la littérature romantique, qui était alors à la mode. J'eus quelque envie d'on faiiv lo sujet d\me nouvelle dans le genre du Perrgrinus Proiée de M. Wielan. Mais j'appris (]U0 lo gouvornemont prtniait des mesures contre los héiH)8 inviniblon do mon opopéi^, et je ne donnai aucui.o 8uito à ooUo idôo. Il n'entre pas dans
ma nature débonnaire d'aggraver aucune espèce de sévérité.
Depuis la restauration ^ les bruits anciens ont pris plus de consistance. Le brouillard qui enveloppait les revenans s'est à moitié éclairci. On a écrit systématiquement pour et contre la renaissance des fameux proscrits de Ganganelli. Au moins il n y a plus de persécution à craindre pour ces sylphes industrieux , et il rentrent sous la gracieuse juridiction des brochures. Je ne leur ai pas consacré la mienne ; mais ils ont dû y occuper une place y parce que leur sort est en effet un problème sérieux et important. Je n'ai pas la prétention de le résoudre , mais le dessein d'y appeler la réflexion des esprits sages et bien intentionnés.
Je ne hais point les Jésuites. Je ne les ai jamais connus, et quand je suis né ils n'existaient plus. D'après le tableau qu'on m'en a fait , j'aurais probablement été leur ami. Leur commerce était facile et sans petitesses; et ils avaient dans les manières une urbanité, et dans les affaires du siècle une raison supérieure au commun des moines. Mais si , comme particulier, je les préfère à leurs durs adversaires, je ne me dissimule pas, comme citoyen, le danger de leur institution et de leur retour. Deux motifs décident sur ce point ma conviction.
!• L'esprit de cette Société , tel qu'il résulte nécessairement de ses constitutions , n'est pas seulement incompatible avec notre charte, mais avec tout gouvernement jaloux de son indépendance. Suivant l'é-
ao AVERTISSEMENT.
iiergique expression de leur code, tous les Jésuites ne sont qu'un bâton dans la main de leur chef, et ce chef, on le sait bien, est placé hors de la portée de nos lois. La domination des druides devait sembler moins redoutable; car enfin le général des druides était Gaulois, et c'est dans nos forêts qu'existaient son dieu , sa hutte et son bûcher. Mais un Jésuite n'avait de français, d'allemand ou d'espagnol, que le corps et la serge noire qui l'enveloppait. L'ame habitait la ville aux sept collines, et réglait de là le mouvement de diastole et de sistole des cœurs qui avaient l'air de battre au milieu de nous. Je ne puis croire au retour de ces merveilleuses créatures en France , parce que je n'ai pas lu dans les traités signés avec les puissances alliées que nos villes fussent obligées de recevoir garnison romaine.
On assure , il est vrai , que des princes d'une mémoire adorable avaient chéri la Société de Jésus , et il m'en coûterait peu de sacrifier ma propre raison à une autorité si imposante. Mais il faut remarquer que les constitutions des Jésuites n'ont été révélées que par le procès même de leur expulsion. Ainsi l'affection de leurs prolecteurs n'était point un jugement porté en connaissance de cause. On peut dire, sans blesser la plus stricte impartialité, qu'on ignore de quel œil ces princes augustes, à commencer par Louis XIV, auraient vu la corporation jésuitique, si le code fondamental de son institut ne leur eût pas été soigneusement caché.
Si" Ma jeunesse s'est écoulée dans la société des
jurisconsultes et des magistrats. J'ai pu reconnaître combien les Jésuites avaient laissé contre eux de haines et de préventions. Il y en a d'invétérées, d'héréditaires, et même de fanatiques. Elles ont deux bases indestructibles, l'intérêt qui se cache, et les controverses religieuses qui aspirent à l'éclat. Pourquoi, sans nécessité , ranimer des feux mal éteints, et remettre en présence des ennemis acharnés? La France a besoin de repos et de réconciliation. Il lui en faut pour réparer ses pertes; il lui en faut pour n'être point distraite de l'amour de son roi, qui est inséparable du bonheur public, et que j'ai indiqué comme le but et l'aliment de la pensée commune.
Telles sont les réflexions qui m'ont porté à rompre le silence sur une matière dont m'éloignait mon antipathie pour toute polémique. Je l'ai abordée, parce que nul écrivain ne peut y être plus désintéressé que moi, et j'ai cédé uniquement à cette passion du bien public, qui est la maladie organique de certaines âmes. Mais ayant à introduire la question dans le cadre d'un simple conte , j'ai dû en suivre les formes vives et mordantes. Ce petit genre de composition comporte de la légèreté, de l'hyperbole, et, pour parler franchement , un peu d'injustice convenue. Le lecteur de bonne foi dégagera aisément la vérité de son alliage obligé, et ne traitera pas plus sérieusement les récréations de V Enfant de V Europe que les facéties de Candide.
Cependant le choix du personnage a mettre en scène m'embarrassait. Il me répugnait d'en faire un
ex«jésuite, parce que je n'ai connu personnellement dans cette classe que des hommes estimables. Quant aux pseudo-jésuites dont s'occupaient les nouvellistes, leur existence ne m'était point démontrée y et je n'en avais pas plus rencontré que des fées ou des péris. Mais pourtant la malignité publique aurait pu attacher un nom véritable à l'acteur purement chimérique que j'aurais inventé, et rien n'eût été plus contraire à mon intention ; car je sais qu'en matière religieuse, des hommes simples et vertueux peuv^it figurer innocemment dans des intrigues qu'ils sont bien loin de soupçonner.
Ce qui me convenait le mieux , c'était un personnage réel et historique, qui retînt le blâme sur lui seul , et qui fût suffisamment diffamé. Je l'ai trouvé dans le fameux Paccanari , condamné par un tribunal ecclésiastique , condamné par un tribunal civil , et condamné par lui-même dans les circonstances scandaleuses de sa mort. Un tel sujet entre tout entier dans les jugemens de l'opinion publique, et dans le creuset des romanciers. Cependant il ne faut calomnier personne , ni mort ni vif; et j'ai devant les yeux l'exemple de Fontenelle, que les Jésuites reprirent rudement lorsqu'il eut la témérité de dénigrer le diable en lui refusant le don de prophétie. Ainsi je rapporterai textuellement tout ce qu'on sait de positif sur Paccanari y et je déclare que le surplus sera pure supposition et malice philosophique. Le passage qu'on va lire mérite une entière confiance. L'auteur est l'un des tlublogions les plus éclairés et
AVERTISSEMENT. a3
les plus vertueux de l'Église de France. Pendant la persécution ^ il se retira en Angleterre , où sa plume défendit avec talent la cause de la foi et de la royauté.
(c Un certain Paccanari , Tyrolien de naissance , (( culottier de profession , soldat dans les troupes du « pape y quitta l'uniforme militaire pour endosser la (c soutane. Il se rendit à Vienne , s'insinua dans la « confiance de l'archiduchesse Marianne ^ lui présenta a un plan de rétablissement des Jésuites , sous le nom « de Pères de la Foi. Cette princesse , dont la déic votion avait une teinte d'illuminisme , se laissa « persuader d'employer le riche héritage qu'elle avait « eu de l'empereur Léopold son père, à la fondation c( du nouvel institut. Quelques anciens membres de « la Société étaient entrés dans ce projet, bien con- « vaincus qu'après s'être rendus maîtres du terrain , « il leur serait facile de redevenir ce qu'ils avaient « été. Mais quand il fut question de la règle, Pacca- (c nari leur parla de faire quelques changemens à a celle de saint Ignace. Ils le regardèrent aussitôt « comme un téméraire Osa qui voulait porter une a main profane sur l'arche du Seigneur, et la plupart <c l'abandonnèrent. Il les remplaça par d'autres ecclé- « siastiques, et obtint un rescrit de Pie VI, à qui il a avait persuadé que son intention était réellemenr « de préparer la voie au rétablissement des Jésuites, a Sa protectrice lui procura divers établissemens , a surtout dans l'État ci-devant vénitien.
« Paccanari suivit l'archiduchesse à Rome, s'y con-
acilia la faveur de plusieurs cardinaux, ouvrit un oc collège qui acquit en peu de temps une réputation (c brillante par le talent des maîtres, et l'affluence des a élèves que la générosité de son illustre bienfaitrice a le mettait en état de recevoir movennant une mooc dique pension. L'ordre commençait à se répandre ce dans quelques autres villes; lorsqu'il fut tout à coup ce arrêté dans ses progrès par une fâcheuse aventure « arrivée à son fondateur.
<c L'archiduchesse imagina d'établir une commua nauté de Mères de la Foiy sous la direction de oc Paccanari. L'abus qu'il fit de son ministère pour a séduire les nouvelles religieuses , provoqua le zèle (c de l'Inquisition. Ou lui fit son procès, et il fut con* (f damné à une détention perpétuelle. Les Français , « s'étant quelque temps après rendus maîtres de <r Rome , le mirent en liberté. De nouvelles aventures « l'ayant fait traduire devant le tribunal correctionci nel qui l'envoya encore en prison , il en sortit « quelque temps après; et son corps fut depuis retiré « du Tibre percé de coups. » ( Du Pape et des Jésuites y pages 73 et 74. Paris, novembre 18 14.) D'autres isolations, conformes d'ailleui^ à celle-ci, ajoutent que la cause do la mort do Paccanari fut la jalousie d\ui mari italien dont il avait corrompu la femme.
Je comptais publior ««^[mn^ment t Enfant de V Europe. Ce cjui lo conotTiio dans ix^t Ax'ertissement devait en formor la |)réfaix». JVUais pn^t à le livrer à rimpresHion, lorsqu'au mois do mars 181 5 une af-
freuse catastrophe ramena le chaos sur la France. D'autres diront ce que ce vertige eut de criminel et de déplorable. J'aime mieux recueillir les prodiges de vertu et de magnanimité que cette épreuve développa dans l'ame offensée du monarque et de àa famille. On vit ce prince, supérieur k tout ressentiment, tempérer avec art l'effervescence vengeref^àe des chambres législatives , et ensuite , pour faire grâce à des coupables , user du plus beau droit de sa couronne. Il punissait en père, et ne cédait pas sans douleur à cette haute nécessité de salut public , qui est le pre« mier devoir du trône. Ailleurs, quand le désordre des temps ensanglanta , au nom de la religion , nos contrées du midi , ce fut un prince de son sang qui par sa fermeté désarma ces odieuses fureurs, et prouva que sa tolérance égale son courage et sa piété. Il ne m'appartient pas de devancer le jugement de la postérité sur cette conduite humaine et généreuse des fils de saint Louis; mais ce que je sais bien, c'est que, dans l'histoire de tous les âges et de tous les peuples, la clémence n'a terni aucune gloire, et n'a jamais eu besoin d'apologie.
Ainsi s'effacent les jours de deuil ; ainsi renaît la sérénité dont fut embellie l'aurore de la restauration. Le vaisseau de l'Etat a franchi sans périr un redoutable passage. Pour comprendre tout ce que mérite de reconnaissance le fidèle ministère (i) qui
(i) MM. de Richelieu, d'Ambrai, de Feltre, du Bouchage, Laine , Corvetto , de Gazes.
osa en accepter le gouvernail, il faudrait compter les orages et les écueils qu'il a dû braver, et moins encore ceux qui le menaçaient ouvertement, que ceux dont une nuit plus profonde dérobait le péril. Sous l'abri des vertus royales et d'une administration tutélaire, recommencent avec sécurité les délices de la paix ^ les amusemens de l'esprit, les riantes allégories des muses, les jeux des enfans de la folie, et les luttes babillardes du portique et du lycée. C'est au bruit des réjouissances publiques et du canon des fêtes que je reprends la plume, et que je laisse fuir de mon bureau ces œuvres badines , conçues précédemment sous les ailes du plaisir.
Paris, le 17 juin 18 16.
CONTE oo PRÉFACE.
(mise en tête de l'Édition de 1802.)
Tavertis le public , pour son honneur et pour le mien , que s'il ne lit pas mon ouvrage il commettra la plus odieuse injustice ; car je suis , de mou côté j le plus patient des mortels et le plus in&tigable des lecteurs. Je n'entre jamais en colère que lorsque j'entends des esprits envieux et bornés gémir sur la multitude des productions littéraires. O noire hypocrisie I 6 calomnie effrontée ! il sort tout au plus des presses de Paris huit à dix volumes par jour. Je demande si^ sans le supplément des journaux , cela pourrait suffire à la consommation d'un honnête lecteur (i). Il est des momens où je
(i] n ea est de la lecture comme des autres travaux : on y acquiert par l'exercice une habileté surprenante. La truite agile qui remonte les cascades, et s'élève par échelons dans l'eau qui tombe , frappe de sa nageoire avec moins de prestesse que je n'en mets à tourner les feuillets d'un libelle ou d'un roman.
ii8 INTRODUCTION.
suis réduit à ronger d'inanition jusqu'aux privilèges et aux couvertures. Autrefois du moins j'avais à lire, pour dernière ressource, l'approbation du censeur et la permission de la police , qui complétaient agréablement le volume j et rassuraient ma conscience.
On demanda un jour à un philosophe comment il fallait s'y prendre pour devenir original : a Ne « rien lire , et se promener beaucoup , » répondit-il. Il n'est point étonnant qu'un régime tout opposé ait fait de moi un bon homme sans caprices. J'ai le goût si universel , qu'il ne laisse point de place au dégoût. Chimie ou politique , liturgie ou opéra , grands , moyens et petits vers , je m'accomnaode de tout. Seulement, quand j'éprouve trop de peine pour arriver à la fin d'un volume, je me dis : Hélas ! le pauvre auteur en a eu bien davantage. Alors je m'attendris par degrés sur son sort; je mouille des larmes sympathiques de la pitié le papier qu'a noirci sa sottise , et , en lisant un méchant livre , je me sens devenir meilleur. Auteurs de tout âge et de tout sexe, imprimez donc sans crainte; car vous serez certainement lus par moi.
Mais cette tolérance débonnaire, m'a -t -on dit souvent, encourage les mauvais écrits. J'en conviens : est-ce un mal ? je le nie. Plus un livre est pitoyable, plus tôt il fait place à un autre, plus tôt il rentre dans la masse des matières premières des-
tinées aux perpétuelles métamorphoses des arts. Les livres vraiment funestes sont ceux qu'un attrait infernal force à relire plusieurs fois : ce double em~ ploi du temps des lecteurs est un vrai larcin , un monopole ennemi des auteurs et du commerce; c'est une usurpation d'une aristocratie bien qualifiée , et dont je dirais beaucoup plus de mal , si elle n'était pas aussi rare.
La morale ne réprouve pas moins les grands succès littéraires. On ne saurait imaginer combien ils refroidissent d'amitiés , allument d'orgueil et de jalousie, et jettent dans le monde une masse d'humeur antisociale étrangement malfaisante. J'admire la délicatesse de cet Anglais , qui laissa beaucoup de fautes dans l'ouvrage qu'il publiait , pour ne pas ôter aux critiques le plaisir de le reprendre, et à ses amis la consolation de se moquer de lui (i). Il arrive toujours quelque malheur à ces génies hautains que leur mauvais naturel éloigne d'une complaisance aussi vertueuse. Montesquieu mourut trop confessé , et Voltaire pas assez. Rousseau n'avait conservé d'amis que le soleil; et, ce qui est bien plus déplorable, ce fut en faisant de bons
(i) Edward Moore , dans la préface de ses fables : / wrote to please myself : and I pubîish to phase others ; and this so universaUj-, that I hâve not wishedfor correctness to rob the critick of his censure , or my friend of ihe laugh.
3o INTRODUCTION.
livres que les solitaires de Port -Royal devinrent jansénistes.
Que peuvent contre d'aussi grandes considérations les intérêts de ce fantôme qu'on appelle le goût y caprice de l'orgueil national , fruit du hasard et de l'imitation , ombre légère , plus variable que les climats , les saisons , et les nuages qui se précipitent sur les derniers rayons du soleil ? Une Italienne me disait un jour : « Votre musique est belle ce et savante ; je l'admire froidement. Mais quand a j'entends celle de mon pays , je sens quelque « chose qui va me chercher le cœur, je suis maa lade de plaisir. » Oh ! si je disais à mon tour quels sont les livres français qui rendent malades de plaisir les lecteurs qui habitent au-delà des Alpes et du Rhin j que de bonnes gens seraient fiers ! que de critiques seraient sots !
La foire de Francfort, plus souvent qu'on ne pense , A cassé les arrêts du Mercure de Franct* .
Il faut en convenir ; nos auteurs de prose tudesque et de vers à concetti sont les vrais bienfaiteurs de leur pays. Ils ne coûtent rien à leurs compatriotes , et vivent exclusivement sur le territoire étranger. Il n'y a point de ligne de neutralité contre ces conquérans-là; ils feront ce que n'ont pu ni les victoires de nos armées , ni le génie du brave Moreau, le Fabius do notre siècle; ils mettront à
INTRODUCTION. 3i
contribution la Bohême et la Saxe : s'ils n'écrivent pas en bon français , ils écrivent du moins comme de bons Français. Ou tous les principes d'économie publique sont des chimères j ou ^ parmi les travaux de l'esprit , les encouragemens sont dus par préférence à la littérature cT exportation.
On rencontre cependant des fous orgueilleux qui ont la complaisance de rougir pour leur siècle, et de s'inquiéter de la ridicule succession qu'il doit laisser à la postérité. Il suffirait , sans doute , pour attiédir leur exaltation , d'examiner avec eux ce grand problème de morale publique : Jusqu'à quel point est -il permis de sacrifier la génération présente à celles qui la suivront? Mais c'est prendre trop de soin. Il n'est pas donné à tout le monde d'être dangereux ; et je crois la postérité très-désintéressée dans la plupart de nos chefe-d'œuvre. Vous souvenez -vous de ce missionnaire de rude mémoire , qui convertissait les Albigeois avec une armée ? La soldatesque , ayant pris d'assaut une ville où les fidèles étaient mêlés avec les hérétiques, demanda au casuiste comment il fallait en faire la séparation. Tuez toujours ^ tuez-les tous, s'écria le bon prêtre ; Dieu^ qui est le père des miséricordes y saura bien les reconnaître. Je dirai de même aux phalanges qui envahissent la presse : « Mes amis. « imprimez tout ; imprimez toujours ; la postérité « saura bien choisir ce qui est pour elle. »
C'est par le secours de semblables réflexions que je me suis peu à peu familiarisé avec le danger de faire un livre. Ce premier point gagné , il n'a plus été question que de savoir quel en serait le fond et la forme. L'ennui et la vanité qui , dans les mœurs monarchiques j n'enfantent que des ridicules et quelques vices, produisent dans un champ plus libre une tempête sourde et de tristes folies. C'est rendre alors service aux hommes que de les pénétrer d'affections douces et gaies; de les sevrer des inquiétudes de l'ambition ; de les mettre bien avec eux-mêmes pour qu'ils ne soient pas mal avec les autres; de leur apprendre ce que presque tous ignorent , le bonheur du repos ; de les rendre doucement au bon sens par le plaisir, à la nature par la raison.
Voilà, certes, un projet bien sensé! Mais les hommes voudront-ils seulement m'écouter? Heureux l'orateur rustique qui, tous les sept jours, enfermant ses villageois sous les arceaux d'un temple gothique , leur épanche les flots de sa morale, sans autre règle que son talent , sans autre mesure que son plaisir ! Mais qu'il y a loin de cette commode simplicité aux artifices sans nombre qu'exige le dédaigneux citadin ! Un malade dont la fibre irritée a besoin de calme , mais dont le palais usé ne veut que des irritans , est moins embarrassant pour son médecin. Ix* moraliste ne peut Faborder que
sous de bizarres déguisemens , et n'arrive à son cœur qu'en piquant sa curiosité. La raison le verrait fuir promptement , si elle ne l'appelait avec les grelots de la folie, et ne l'agaçait avec les aiguillons de l'esprit. C'est alors à la philosophie à imiter, si elle le peut, le procédé de la nature, qui imbiba d'une subtile essence l'écorce sous laquelle mûrit le suc rafraîchissant de l'orange.
Si donc je faisais un livre, je ne voudrais pas que ce fiit un ouvrage ; je n'effaroucherais le lecteur ni par l'appareil , ni par la prétention ; et si quelque sagesse était cachée dans mes légers opuscules, il l'aurait goûtée avant de l'avoir aperçue. Mes essais, en£ans du loisir, quittés et repris au gré du caprice et à de longs intervalles , ne sentiraient ni les veilles ni le travail, et d'eux-mêmes, pour ainsi dire, se composeraient à mon insu. Ma poétique serait satisfaite, si un sentiment de bonheur et de liberté respirait dans toutes les pages, de même qu'un sang pur anime une belle carnation. Ce fut peutêtre le seul secret de ces Anacréon , de ces Chaulieu , qui trouvèrent la perfection dans les bras de l'indolence , et firent la gloire héritière de leurs plaisirs. La lime mord , mais le temps caresse ; son poU est plus doux. Montaigne eût peut-être dit: a La paresse est bonne couveuse. »
La gaieté broierait seule mes couleurs , et l'imagination croquerait mes dessins. Loin de moi toute
odieuse personnalité ! toute allusion qui pourrait blesser! Si le cœur humain a une fibre pour la haine, elle est morte dans le mien ; je crois même que , si l'envie pouvait jamais s'occuper de moi , je plaindrais jusqu'à ses tourmens. J'aime mon pays et ses lois; je n'attends, pour penser, l'ordre d'aucun parti, et j'écrirais l'histoire de ce que j'ai vu depuis dix ans avec l'impartialité d'un Samoïède.
Je ne parle ainsi de moi que parce que, dans tous les temps, les tableaux des mœurs furent exposés à la malignité des interprètes. La bohémienne qui cherche l'avenir dans les veines d'un marbre ou le sédiment d'une liqueur est moins féconde en impertinentes conjectures que ces visionnaires satiriques. Je proteste d'avance contre leurs applications mensongères. De purs jeux d'imagination, nés de la fantaisie , écrits pour l'amusement , à des époques diverses , et la plupart fort éloignées, ne doivent pas servir de pâture à la mauvaise foi des frondeurs. Si néanmoins le seul but de ces derniers est de pénétrer mon secret, je vais le leur apprendre avec sincérité : Je suis de la faction des contens; et si je n'en étais pas, je me tairais.
Mais voici bien d'autres inquiétudes qui m'assiègent. Mes résolutions, qui semblaient si fermes, mollissent à l'approche du moment décisif, et j'éprouve, avant d'être père , toutes les faiblesses de la paternité. Que deviendra cet enfant de mes plai-
sirs? Doit-il , vêtu d'un maroquin doré , se dresser fièrement sur la tablette d'acajou? Le verra-t-on, au contraire, exposé sur un quai aux regards de la populace, porter l'écriteau diffamatoire, à huit sous le volume? carcan véritable où, par une affreuse injustice, on n^attache que les innocens. Hélas ! qui saurait le prévoir? l'aveugle fortune distribue les rangs aux livres comme aux hommes , sans étudier les uns plus que les autres. L'à-propos et les accessoires font tout.
Tai regretté souvent que notre siècle, si fertile en méthodes , n'eût pas réuni en un corps de doctrine toutes les chances favorables ou nuisibles à la destinée du papier imprimé. Oh ! si d'Alembert eût appliqué son génie à la statistique littéraire, il en eût certainement fait une véritable science ; elle aurait aujourd'hui son dictionnaire tout comme l'art de prendre les taupes ou d'empailler les oiseaux. Peut-être se fut-elle élevée jusqu'aux honneurs de l'almanach. Alors , quels services n'eût-elle pas rendus à la plus consolante de nos passions, au plus impatient de nos besoins, à Tamourpropre ! Qu'il eût été doux de connaître à point nommé le moment de semer un livre ou de se greffer adroitement une petite réputation !
On aurait l'agrément de se rendre compte d'une foule de circonstances dont la valeur nous échappe. Par exemple , quelque étrangère que paraisse d'à-
bord la qualité de l'écrivain au mérite de son ouvrage, elle n'en a pas moins sur son succès une influence très-active , dont on pourrait estimer et classer tous les cas avec précision. Dut un livre en rester au prospectus , on saurait quelle mesure de suffrage lui appartient d'avance:
Si l'auteur est membre d'une académie , demiacadémie , tiers d'académie, ou autre moindre fraction littéraire;
S'il est propriétaire, fournisseur ou commensal d'une feuille périodique ;
Si ime broderie officielle encadre les pans de son habit ;
Si, sous le nom de souscriptions, le trésor public lui a d'avance acheté un fonds de lecteurs ;
S'il a une bonne maison , une femme sensible , une table délicate . ou bien des maîtresses , et de l'argent à prêter;
S'il a la tête haute, la parole ferme , et une longue habitude de se louer lui-même ;
S'il est prédicant, ou nouveau converti dans quelque secte de politique , de médecine , de religion , ou de musique.
Vous voyez quelle vaste carrière offre aux calculateurs une seule branche de cette science : c'est une tâche digne des précepteurs du dix-neuvième siècle d'en préparer les élémens , et d'apporter en commun , pour ce grand dessein , le trésor de leur
expérience personnelle. Je vais en donner l'exemple, et dire naïvement moi-même ce que j'ai fait pour mon compte , par manière d'essai , et sans tirer à conséquence.
J'ai d'abord imaginé une méthode; car sans méthode point de salut. J'ai supposé un grand succès littéraire, et je l'ai représenté par le nombre 100, de la manière qu'on figure Veau bouillante sur un thermomètre. Descendant ensuite, par degrés d'unités, jusqu'à la glace ou au zéro, je me suis fait une échelle propre à classer et à évaluer les diverses circonstances favorables à la fortune de mon livre. Voici les principales sur lesquelles j'ai opéré. Je préviens que les estimations sont hypothétiques, et qu'un concile des pères de la littérature a seul le pouvoir de les rendre canoniques.
i"* J'avais d'abord appelé mon recueil Récréations philosophiques ; mais on m'a sagement fait observer combien cela était froid et raisonnable. Un titre doit être une charmante énigme qui s'explique bien ou mal en trois cents pages. J'ai prié mon libraire de s'en charger lui - même , et je ne doute pas qu'il ne s'en tire avec tous les honneurs du métier : ainsi, je compte sur l'amorce du titre ; je ne crois pas pouvoir, en conscience, estimer moins de quatre degrés ce fortuné présage ; ci. 4**
î° Mon livre n'aura ni atlas ni gravures.
Voilà bien des privations; mais aussi il cou-
tera moins cher. Dois-je m'en plaindre ou m'en féliciter? Cette question tient au problème de savoir si la curïosité a plus ou moins de prise que l'intérêt sur la masse des lecteurs. Jusqu'à ce que les moralistes l'aient résolu , je porterai simplement pour mémoire l'inaction du burin ; ci o
3° Les plus intrépides solliciteurs n'auraient osé présenter un placet au cardinal de Richelieu avant d'avoir su comment l'éminence avait passé la nuit. Un auteur qui va chercher le jugement du public n'est pas moins intéressé à en connaître les dispositions diététiques. Je me suis adressé au conseil de santé , et voici sa réponse : « Lcjs malac( dies bilieuses deviennent très-rares à Paris. « La rate fait ses fonctions avec aisance. L'ap- « proche du printemps excite dans tous les c< corps, et principalement dans les adultes, « une tendre ébullition. On est sensible aux « variations de l'atmosphère ; on garde volon- « tiers la chambre , on lit. » On lit ! vous l'entendez. Portons vite en compte trois degrés pour cet excellent bulletin ; ci 3"*
4° Du conseil de santé, je suis allé à la bourse , qu'on peut considérer comme un des grands viscères du corps social , où passe malheureusement la veine jugulaire de la repu-
INTRODUCTION. Sg
blique. Je me suis informé des symptômes actuels. — La circulation renaît ; l'artère du crédit commence à battre; l'usurier parait plus embarrassé de son argent que de sa réputation , on achète. — On achète! Six degrés pour cette bonne nouvelle ; ci 6*'
5"* De la bourse , je me suis rendu à la caisse des pauvres ; c'est faire un grand pas. J'ai voulu vérifier quel avait été, dans le mois précédent, le produit des entrées du vin , et de celles aux spectacles : j'ai trouvé des deux parts une recette superbe ; preuve certaine que Paris s'amuse à tous les étages, et qu'en plus d'un genre la médiocre qualité d'une denrée n'est point un obstacle à sa consommation : heureuse disposition qui vaut deux degrés de fortune pour mon livre ; ci 2''
6"" Laissant enfin les oracles subalternes , je suis allé au cœur de l'État : là est un homme qui, au moins jusqu'à ce jour, s'environne de talens et de lumières, et que viennent chercher les hommages de l'Europe : j'ai vu naître sur ses lèvres le sourire de la paix et du bonheur public; favorable augure dont j'ai pris ma part avec avidité , parce qu'on n'est jamais sûr de la durée de ces choses-là. Oh ! me suis-je dit , puisqu'en ce pays on est heureux , on sera indulgent; c'est précisément ce qu'il me
4o INTRODUCTION.
faut : aussi je porte en compte huit degrés ; ci 8*
Total .... aS*
Voilà donc la fortune de mon ouvrage à vingttrois degrés au-dessus de la glace ; c'est presque un quart de succès : mes vœux modérés n'en demandent pas davantage. On a vu, par ce que j^ai dit précédemment, combien je redoutais les triomphes à l'eau bouillante.
Si pourtant le public, usant d'un droit incontestable , venait à se moquer de mes calculs , et à me refuser le peu que j'attends de lui, alors, ô mon livre! ta vengeance est prête : moi , qui lisais tout le monde, je ne lirai plus que toi; tant que deux verres de /lint - glass , soutenus devant mes yeux par un flexible laiton , transporteront sur ma rétine tes caractères sans nuage , je vivrai attaché à tes feuilles. Quand ma vue débile ne pourra plus te saisir, ma mémoire fidèle te répétera , et, à mon dernier soupir, tes phrases dédaignées murmureront encore sur mes lèvres paternelles.
Je soupçonne cependant que ce que je viens de dire n'est qu'une distraction oratoire, et quau fond je suis bien moins disposé à m'admirer qu'à me mettre de moitié avec les railleurs. Il serait aussi trop ridicule qu'en se piquant d'apprécier les choses humaines à ce qu elles valent , on fît une
INTRODUCTION. 4i
exception pour son mérite personnel. L'excessive sensibilité au contact de la critique ou de la louange m'a toujours paru une faiblesse très-malheureuse. J'en fis, au sortir du collège, le sujet d'un petit conte, si médiocre à la vérité, que j'avais juré de ne jamais le mettre au jour. Mais je ne crois pas manquer à ma parole en le cachant dans une préface. Je m'en rapporte cependant avec soumission à ce que décidera la nouvelle Église gallicane.
DON FEBRILAS,