‹ Œuvres de P. e. Lemontey (volume 3)Chapitre 8 sur 44 · HISTOIRE MISE EN CONTE, POUR VENGER TANT DE CONTES MIS EN HISTOIRE · texte numérisé non relu

HISTOIRE MISE EN CONTE, POUR VENGER TANT DE CONTES MIS EN HISTOIRE

Ce fut vers la fin du quinzième siècle que Henri VIT monta sur le trône , après avoir tué son prédécesseur, pour se conformer aux usages du temps. Despote avare et dévot , il n'en fut pas moins appelé par les beaux - esprits de Londres le Salomon de l'Angleterre , attendu que ce nom se trouve dans la Bible ^ ainsi que je suis bien aise de l'apprendre aux beaux-esprits de Paris qui auraient pu l'oublier : mais la sagesse de ce nouveau Salomon consistait à tenir enfermé dans un cachot Edouard Plantagenet , dernier rejeton de la maison d'York ; et cette sagesse faisait beaucoup de mécontens

parmi les gens de province, qui sont sujets à se passionner. *

Les Anglais étaient alors inconstans et crédules, ignorans et sanguinaires; mais, comme il ne faut jamais dire des gens plus de mal qu'ils n'en méritent, j'ajoute, à mon grand regret, qu'ils n'étaient point philosophes : c'est ce que savait fort bien un moine d'Oxford , nommé Richard Simon ^ lorsqu'il imagina de leur rendre à sa manière le prince dont ils déploraient la captivité. Une entreprise si hardie n'était qu'un jeu pour ce prêtre rusé , à qui sa robe assurait l'impunité. Maître de tout , s'il réussissait , réclamé par le pape , s'il succombait , un moine ne risquait pas plus à conspirer que les dieux d'Homère à se battre.

Dans ce temps -là vivait à Oxford un nommé Symnel ^ boulanger par état, mari d'une dévote par malheur, et père d'un joli garçon par hasard. I^ moine Simon , qui était l'oracle de cette famille , protégeait le mari, dirigeait la femme , et chérissait l'enfant avec une tendresse fort remarquable. Ce fut dans cet obscur ménage que son esprit intrigant lui fit trouver les moyens de bouleverser sa patrie ; circonstance tout-à-fait extraordinaire , et qui ne tire point à conséquence pour la gloire des inventeurs de révolutions.

Le père Simon , ayant prétexté un voyage , demanda le petit Symnel à ses parens , et partit ac-

compagne du jeune garçon : mais à peine fut - il arrivé dans un monastère du comté voisin , qu'il écrivit aux Symnels que la Providence avait disposé de leur fils en le noyant au passage d'une rivière. Il assaisonna cette fausse nouvelle d'un assez joli sermon contre les faiblesses du sang , dont madame Symnel , qui avait le bonheur d'êti'e dévote, fut si pénétrée , qu'elle ne versa pas une larme et ne perdit pas une rose de son teint. La nature , indignée de cette résignation d'une mère , s'en vengea sur le bonhomme Symnel , qui fut inconsolable , comme si tout cela l'eût regardé.

Le moine avait ses vues en agissant ainsi. Il lui importait de faire oublier l'enfant, à qui sa politique préparait une vie nouvelle. Résolu de donner à l'Angleterre le fils du boulanger pour le prince Edouard échappé de la tour de Londres, il effaçait avec soin les traces de cette hasardeuse transmigration. Au reste , le saint homme ne s'attribuait dans ce grand dessein que la portion de gloire qui lui appartenait, et rendait grâce au ciel d'avoir été son premier complice. Il faut en effet savoir que la puissance inconnue qui va dans le sein maternel façonner les enfans des hommes avait pris plaisir à rassembler sur Symnel la plupart des traits caractéristiques de la race des Plantagenets , soit qu'elle eût voulu, par cette capricieuse alliance, humilier les rois ou enorgueillir les boulangers.

Voilà donc Simon occupé dans sa retraite à polir son élève, et à greffer le caractère royal sur un tronc plébéien. Il fit d'abord preuve de bon sens en ne lisant aucun des livres composés dans tous les temps sur l'éducation des princes , et en choi-* sissantpour sous-précepteur de Sa Majesté le sonneur du monastère , esprit original et pénétrant , qui avait appris la musique dans son clocher, et le blason sur les vitraux de l'église; et qui, par la seule force de son génie , dessinait les armoiries des enterremens , à l'extrême satisfaction de la noblesse du pays. Tel fut l'homme avec qui le moine partagea l'instruction deSymnel ; mais, réservant pour lui seul la politique, il ne laissa au sonneur que les sciences , les mœurs, les arts, et tel autre fretin de l'éducation.

S3niinel fit , sous de tels maîtres, de rapides progrès. // est parfait , s'écriait le sonneur. Beaucoup trop^ répondait Simon , qui avait du tact Sa do^ cilité m épouvante. Qui voudra croire à sa haute origine y sUl n'annonce ni P habitude de commander y ni le besoin d'écarter les importuns? Ah\ notre élève n est point assez dramatique pour une révolution. — Laissez-moi faire y répliquait le sonneur; un peu d'impertinence n'est pas si difficile à acquérir; un bon exemple suffit. En effet, il conduisit Symnel incognito dans le bureau d'un commis de la douane; en deux visites, le prince

fut accompli ; une de plus , le drôle eût été insupportable.

Les choses ainsi préparées , Simon commence à nouer son intrigue. D'abord un bruit sourd se répand de l'évasion du prince Edouard. Symnel et son guide font avec mystère quelques apparitions rapides dans différens bourgs des comtés de Warwick et de Leicester. L'imagination et la renommée, ces deux éternelles complaisantes de toute imposture, ramassent ces indices, les sèment et les fécondent. Au bout d'un mois, personne n'avait encore vu le jeune héros arraché par le ciel même à son oppresseur; tout le monde avait cru le voir. Ce qui est vrai l'est malgré nous ; mais ce que nous rêvons est notre ouvrage : aussi l'on s'endort sur la vérité , et l'on meurt pour ses rêves.

Ces ressorts intérieurs ne sont pas les seuls que le moine mette en mouvement : déjà il a envoyé le fidèle sonneur en ambassade auprès de cette duchesse de Bourgogne , que sa haine implacable contre Henri VII avait fait surnommer la Junon du roi d'Angleterre ; ce qui n'était pas mal dit pour le quinzième siècle. Marguerite aurait imaginé la fable de Symnel plutôt que de ne pas y croire. Aussitôt elle met ses diamans en gage , achète, sur échantillon, une armée d'Allemands de la première qualité, et l'expédie à son cher et illustre neveu le prince Edouard : elle joint à ce secours quatre des

plus fameux mécontens d'Angleterre réfugiés à sa cour ; elle les charge d'être les ministres du jeune roi , et de l'aider à faire le bonheur de son peuple, comme cela doit toujours se dire en pareille circonstance.

Symnel sauta de joie en apprenant qu'il avait une si bonne parente. Simon ne sauta pas. Il aimait assez l'armée d'Allemagne , parce que cela se bat sans raisonner; mais l'arrivée des quatre ministres effarouchait son ambition. En effet, quels rivaux furent plus redoutables ! Le premier était le vieux comte de Kilmare , personnage grave et mesuré , enflé de gloire , usé de travail , et dont tous les cabinets de l'Europe connaissaient les rides, la fermeté et les sublimes insomnies. Venait ensuite le pieux évêque de Norwich, profond et bénin , vénéré comme s'il fut déjà mort, et à qui la nature favorable avait accordé une haleine courte et soupirante , un œil baigné de larmes , et la pâleur de la béatitude.

Qui n'a pas entendu parler du troisième ? ce n'était rien moins que l'incomparable chancelier Broughton , vrai tonnerre de tribune, toujours allumé , orateur ardent , docte et subtil , également propre à maîtriser une assemblée du clergé ou une émeute de matelots , étourdissant quand il ne pouvait convaincre, mentant sans jamais rougir, et parlant huit heures sans boire.

Le beau Lovel, que je nomme le dernier, pouvait se placer sans orgueil à côté de ces noms fameux : enfant d'Hercule et des Grâces , chérubin suave d'amour et de fraîcheur, écuyer brillant, danseur céleste, il n'avait point d'égaux dans l'ordonnance des fêtes, ni dans l'idolâtrie de la multitude. Le parti qu'il embrassait devenait à l'instant celui d'une moitié du genre humain dont les opinions peuvent croître dans la tête, mais ne naissent que dans le cœur. La douairière Marguerite n'avait pu le voir partir sans soupirer. Un tel soupir vaut un poëme.

Le moine sentit bien que fermer la lice à de pareils concurrens serait nuire à son entreprise , et en général il n'aimait point à faire du mal à ses dépens. Il attendit d'eux-mêmes l'occasion de les perdre innocemment , et il n'en vit que mieux la nécessité d'entrer aussitôt en action. Le choix du théâtre est aussi essentiel pour un succès que le titre de la pièce ; et tel est sifflé sur un boulevart, qui ferait crier bravo dans certains palais. Quelques réflexions de ce genre amenèrent Simon à choisir le peuple irlandais pour la matière première de ses expériences.

Il part donc pour Dublin avec son élève , non plus en fugitifs obscurs , mais en vengeurs que le ciel protège. C'était merveille d'entendre le petit Symnel, avec ses quinze ans et sa mine ingénue,

raconter la généalogie des Plantagenets , les anecdotes de la cour d'Edouard IV et sa propre captivité. Aussi quel enthousiasme ! quel concours de peuple ! que de sermens de fidélité ! que de larmes de tendresse ! comme ces pauvres gens s'épanouissaient de joie en recevant le fléau qui devait les accabler ! Ce voyage fut une suite de triomphes pour les deux imposteurs : mais le plus éclatant les attendait à Dublin , ville où , comme de raison, l'on est plus Irlandais qu'ailleurs.

A peine trois soleils les y avaient éclairés , un peuple nombreux remplissait l'hôtel de ville ; Symnel; élevé sur un banc que portaient trois matelots, charmait la foule ébahie par la naïveté de ses mensonges. Un des assistans s'écrie : Prince^ vous avez chaud ^ buçez un coup^ et lui présente du malvoisie dans une tasse de cuir. Simon fait un signe; le prince repousse le breuvage , et tombe évanoui. O ruse ! ô prodige ! On se rappelle aussitôt que le duc de Clarence , son père, a été noyé dans un tonneau de malvoisie. L'horreur qu'a éprouvée Symnel semble un coup du ciel , un cri du sang , et toute objection cède à un évanouissement aussi filial.

Bientôt une troupe de femmes rentre dans la salle , apportant une couronne de cuivre blanchi , que la vierge , patrone de l'église voisine , envoie à son bien-aimé Edouard VI. Vingt mille témoins sont prêts à certifier, aux dépens de leur vie, que

la statue est descendue de sa niche , s'est décoiffée elle-même , et a remis sa couronne avec une grâce dont les mortels ne sauraient se faire d'idée. Symnel , proclamé roi , est promené dans la ville aux acclamations d'une multitude qui s'enivre de sa propre folie. Les jeux , les festins , les illuminations se succèdent sans relâche. Tamais désordre ne fut plus gai , ni règne plus plaisant. Mais , hélas ! ces carnavals politiques sont de courte durée ; les hommes qui se donnent tant de peine pour avoir du plaisir ne seront jamais assez conséquens pour fonder un gouvernement bachique bien fou et bien durable. Cependant, il faut en convenir, quelques siècles de saturnales seraient fort salutaires à ce triste genre humain.

Ije huitième jour des orgies finissait quand l'armée d'Allemagne débarqua. Les quatre envoyés de Marguerite ne se montrèrent point; chacun d'eux aspirait à devenir le favori du roi , détestait les trois autres, et les embrassait tendrement. Avez -vous vu quelquefois le chat domestique traverser, après la phiie, une rue de Paris en cherchant de ses pâtes craintives le sommet des pavés qui commencent à blanchir. Tel, et plus comique encore, doit se peindre l'embarras d'un courtisan jeté parmi des hommes nouveaux sur un sol inconnu , et certain que sa fortune dépend du premier pas qu'il va taire.

6o LES COURTISANS.

Les quatre ministres, sans se concerter, firent demander au R. P. Simon une entrevue secrète ; qui leur fut accordée à des heures différentes. Leur but était de gagner le moine pour le chasser ensuite, et de connaître par lui le personnel, et surtout les défauts du roi , qui sont toujours le thème des ambitieux. Mais soit que le prêtre, aussi rusé qu'eux, voulût s'en amuser, soit que des vues plus profondes le déterminassent, comme je suis disposé à le croire , il leur fit en confidence les rapports les plus contradictoires : chacun croyait duper l'autre ; c'était la confession des renards.

<c Le roi est accompli , dit Simon à l'évêque de Norwich ; mais l'habitude du malheur lui a donné celle de boire; et chaque jour il s'enivre aussi régulièrement qu'aucun Anglais qui vive. » L'évêque murmurait tout bas en s'en allant : « Il faudra donc boire ; Esther et Judith ont bien fait pis. »

a Le roi est accompli , dit Simon au chancelier Brougthon , mais il a une timidité fatale qu'il doit à un bégaiement aussi incorrigible que ridicule. » L'orateur répétait en rentrant chez lui : « C'est une grande sottise de paraître moins sot que son maître. »

« Le roi est accompli , dit Simon au beau Lovel ; mais il est chagrin et maladif. L'humidité de sa prison l'a criblé de rhumatismes. » Le beau Lovel réfléchissait pour la première fois de sa vie, et

IJES COURTISANS. 61

commençait à douter que la santé fut un si grand bien.

ce Le roi est accompli, dit Simon au comte de Kilmare ; mais il est encore bien enfant. Il ne peut supporter que ceux de son âge, et moi-même je l'ennuie. » Le vieux comte , frappant la terre avec ses talons de bois et sa petite canne , disait en s*en allant : « Par Dieu ! je serai jeune , &llùt-il retourner en nourrice. »

Cette conformité de conduite dans quatre courtisans est un résultat de leur nature : des esprits nivelés par la bassesse n'ont plus pour guide qu'un instinct , très-subtil à la vérité , mais forcé dans sa marche , et commun à toute l'espèce. C'est pourquoi , dans une situation donnée , tous manœuvreront de même , et par des lois aussi invariables que l'araignée tendant ses fils, ou l'huître cimentant son écaille. Le moine , à qui cette théorie n'était pas inconnue , fit signer par le roi une proclamation qui nommait les ministres, et assignait le moment de leur présentation. Kilmare était contrôleur des finances; Brougthon, chef de la justice; Lovel , intendant des menus ; et l'évêque de Norwich , grand-aumônier. Dans ces quatre offices , le roi trouvait ainsi moyen d'avoir l'argent des bons et la vie des méchans , de s'ami:iser dans ce monde et se sauver dans l'autre ; ce qui , soit dit sans reproche , compose une assez honnête existence.

Simon avait eu soin que la cérémonie de la présentation (ut des plus pompeuses. Le roi , sur son trône, étincelait de fausses dorures; à ses pieds, le moine modeste avait l'air du grand-prêtre d'un autre Joas. L'empressement de voir des mipistres précédés d'une si haute réputation avait rempli la salle d'une foule choisie, et bon nombre de femmes parées à l'étiquette émaillait l'assemblée des plus riantes couleurs. L'appareil était superbe , l'attention vive , et le silence étonnant.

Les huissiers annoncent le comte de Kilmare, et , sur leurs traces , un jeune blondin sautille et lorgne les dames. « Faites sortir ce page , » s'écrie le maître des cérémonies : ô suprise ! c'était Kilmare lui-même, mais déguisé par tout ce que la mode a de plus élégant. Il avait emprunté une chevelure naissante , enflé ses joues , serré son ventre, et comblé du plus bel incarnat les ravins de sa figure. Son nez , qu'il eût bien voulu raccourcir, était le seul monument ancien resté debout au milieu de la renaissance générale. Un vêtement gris de lin et citron achevait la métamorphose de cet être singulier, qu'on ne peut définir qu'en le comparant à l'insecte nommé par les naturalistes papillon à tête de mort. Le ministre fardé s'approche du trône avec une vivacité périlleuse , laisse tomber quelques paroles où manquait la moitié des consonnes, et, très-satisfait d'avoir vu rire le roi,

va se jeter dans le siège qui l'attend , en jouant sur sa poitrine avec le portrait en médaillon de la première actrice de Dublin : c'était une danseuse de corde de Bergame , venue à la suite du légat.

Les spectateurs ne laissaient pas de faire des ré* flexions sur cette étrange conduite , lorsqu'on annonça le grand - aumônier . La plupart se jetèrent à genoux pour attraper en passant sa bénédiction; mais le prélat anachorète était loin d'y songer ; car, se défiant de ses talens pour l'imitation , il avait bu tout de bon , et l'apparence n'en était pas équivoque : ses habits en désordre cachaient mal sa poitrine ; ses soupirs, aussi fréquens que de coutume, n'avaient plus cette odeur de sainteté qui ravissait les âmes tendres , et des rubis sur sa face en rendaient le fond plus blême encore. Il n'eût pas manqué d'y joindre une couche de tabac , si l'amiral Drake eût déjà fait connaître aux Anglais cette ruineuse découverte. Quoi qu'il en soit, l'aumônier, jaloux de passer aux yeux du roi pour un bon convive , laissa tomber un jeu de cartes en lui parlant de sa cave, et fut conduit , non sans peine, à son fauteuil , ou il s'assoupit , en fredonnant le refrain d'une chanson qui n'était pas seulement à boire. L'assemblée , stupéfaite , ne concevait rien au vertige qui frappait tous les grands hommes de l'Angleterre.

L'arrivée de Brougthon fit pousser un cri d'es-

pérance. Quelle méprise, bon Dieu! Cet athlète, si fier dans le champ de la parole, se présente avec embarras, et s'avance aussi honteux qu'un membre de l'opposition qui , la veille , s'est vendu au ministère. Il ouvre une large bouche, et rien n'en sort; les efforts qu'il répète décèlent un bégaiement continu. Les mots se brisent entre ses dents , se replient sur eux-mêmes , et jaillissent en fausset. Il termine enfin sa longue harangue de deux phrases par un clap'ment très -pittoresque, imité de la prosodie des Hottentots. Symnel s'amusait comme un roi; les spectateurs indignés juraient de ne plus croire aux réputations : mais rien n'égale la colère des trois ministres lorsque , mis en face et frappés de la diversité de leurs rôles, ils reconnurent qu'ils étaient joués. Ils lancèrent des regards furieux sur le moine, dont le rire sardonique semblait leur dire : J'ai voulu savoir, mes bons amis, jusqu'où l'ambition pouvait conduire un sage , un savant et un saint.

Déjà cependant les femmes montaient sur les bancspourmieux voir lebeau Lovel; déjà lui-même, empaqueté comme le malade imaginaire, atteignait douloureusement la porte , quand un bruit confus s'empara de toute l'attention. Le peuple, toujours un peu brusque dans ses opérations , venait d'enlever un courrier de dessus son cheval, et l'apportait au roi, sans lui avoir laissé le temps de reprendre haleine et de quitter ses bottes. Le malheureux

était si essoufflé , qu'il ne pouvait parler. La curiosité s'agitait autour de lui , et retardait , par son impatience 9 ce qu'elle brûlait de savoir. Quand enfin l'air, plus régulièrement épanché du larynx, put se moduler dans la bouche du courrier, il en sortit la nouvelle que Henri VII, ayant fait une diligence incroyable , s'approchait à marches forcées avec une armée pour argument, et un autre Edouard pour pièce de conviction.

A ce récit, qui terminait la comédie des courtisans, la confusion fut extrême. Les braves coururent aux armes; les poltrons dirent des mots superbes dignes de Sparte, et Ton entra en campagne. J'avais ici une belle occasion de décrire une bataille, et cela m'eût été d'autant plus agréable , que j'en ai quatre toutes faites en porte-feuille; mais je prétends bien qu'elles y restent en paix , puisque désormais une bataille , ou même une victoire , ne peut plus être qu'un lieu commun pour des Français. Disons donc simplement qu'à la sanglante journée de Stocke y la contrefaction fut culbutée par la bonne édition ; ce qui signifie que l'armée du faux Edouard fut mise en déroute par le trèsvéritable Henri VII.

Les quatre ministres, par une suite de leur prodigieux instinct , s'étaient enfuis la veille : tout le reste fut tué ou pris. Ceux que le glaive ennemi I. 5

n'avait pas tirés d'embarras attendirent en tremblant la justice et la clémence du maître , deux fort belles vertus qui ne laissent pas d'avoir quelques inconvéniens quand elles s'exercent en masse. Ainsi le prêtre d'Oxford retourna cabaler dans son cloître, les fripons échappèrent, les bonnes gens furent pendus, etSymnel fiit créé marmiton. Des historiens peu philosophes, tels que Hume et Littleton, ont soutenu que cet emploi fut une dérision de la part du vainqueur. Quant à moi , je ne puis y voir qu'un traité de partage , où le sage élève du moine , laissant aux Lancastres le trône et la gloire, garda pour les Symnels la cuisine et le bonheur.

Le ciel voulut bien lui-même , trois jours après, juger la question. Le marmiton était florissant à son poste ; le roi, épuisé par les fatigues de la guerre, perdit le sien , et fut lancé dans l'éternité par les médecins, tout aussi complètement qu'il aurait pu l'être par les hommes d'armes sur le champ de bataille. La langue n'a point d'expression pour peindre la douleur où la cour fut abîmée. Les grands du royaume se traînèrent en sanglotant au convoi de Henri VH ; mais il s'éleva entre eux, sur la préséance, une vive querelle terminée par une action générale de coups de poings ; ce qui rappelait ces beaux jeux funéraires célébrés dans les temps héroïques sur la tombe des grands hommes. On vit dans celui-ci

bien des écharpes , des soutanes et des simarres mises eu pièces ; mais , après avoir vigoureusement sauvé sa dignité ,

Chacun , comme devant , pleura le roi défunt.

ANECDOTE ROMAINE , PLUTOT DEVmÉE QUE TRAJ)U1TE PAR UN ABBÉ QUI OUBUE SON LATIN POUR DEVENIR PROFESSEUR.

Apollonius de Tyanes remplissait Rome du bruit de ses miracles. La crédulité de Vespasien avait donné aux prestiges de ce fourbe une grande célébrité. La folie se communique parmi les hommes avec une facilité dont manque entièrement cet autre attribut de notre espèce qu'on est convenu , par ironie 9 d'appeler le sens commun. Aussi mon intention n'est pas de nombrer toutes les têtes qui furent tournées à Rome par les rêveries d'Apollonius. Je veux seulement en raconter les effets sur celle de ce vieux TriboUinus , si connu dans le quartier Quirinal et jies rues voisines ; mais je dois prévenir les contemporains et la postérité que, si ce pauvre homme eut l'avantage si envié de feire y pendant quelques jours, un peu parler de lui, il n'y fut poussé ni par l'ennui, ni par la gloire, ces deux terribles maladies des peuples policés. Il est temps de faire connaître plus particulièrement le héros de cette histoire.

Rome , depuis sa fondation , entretenait des poulets sacrés 9 et n'exécutait rien d'important sans avoir pris conseil de ces oisons ; institution vraiment divine , si l'on considère combien , jusqu'à nos jours , le temps l'a peu altérée ! Ces poulets , tirés de l'île de Négrepont, et voués au célibat comme les vestales , avaient pour gardiens et pour interprètes un collège de prêtres appelés augures, doués d un caractère si aimable , qu'au rapport de Cicéron ils ne pouvaient se regarder sans rire.

Il n'est pas dans l'ordre que des titulaires remplissent eux-mêmes l'ofBce qui les enrichit. Aussi , à l'époque dont nous parlons , les augures se reposaient de tous les soins du poulailler sur une espèce de majordome qu'on appelait Tribollinus> sans qu'on ait pu découvrir si ce nom lui venait de sa famille y ou si c'était un de ces sobriquets dont les Romains ne furent jamais avares. Quoi qu'il en soit, Tribollinus achetait les grains, nettoyait les cages des prophètes , et servait leur table dans les jours qui n'étaient pas destinés à la consultation. Un homme doit nécessairement sortir d'une telle école impie comme un philosophe, ou crédule comme un sot. Mais on n'est pas plus maître de choisir son esprit que son père; et Tribollinus échappa au malheur de devenir un esprit fort.

Ainsi les prodiges d'Apollonius trouvèrent sa tête toute disposée à les recevoir; mais ils y produisrient

une singulière révolution. Ce vieil intendant des poulets sacrés s'imagina qu'A était destiné à quelque chose d'extraordinaire, et eut la fantaisie de marcher sur les traces du prophète de Tyanes ; mais, comme ses vues étaient bornées , il en serait sûrement resté là , s'il n'eut rencontré sous sa main un expédient digne de lui. Je laisse aux idéologues à décrire par quel circuit d'opérations intellectuelles durent filtrer dans la tète du majoi*dome les premiers jets de cette saillie , et je me borne à en rapporter fidèlement le résultat. TnboUinus conclut que ^ s'il pouvait manger les poulets sacrés, il serait in&illiblement saisi de la puissance prophétique qui résidait dans ces volatiles. Or, voici comment il s'y prit :

Tant petit soit un fournisseur, il fait des économies. TriboUinus employait les siennes à acheter chaque matin un poulet dans un marché de Rome ; puis, venant à la cage augurale, il y glissait furtivement le profane, et en retirait un prophète: imprimant ensuite au cou de ce dernier un mouvement brusque et circulaire , il l'étouffait sans bruit, et courait en faire un repas clandestin. Ce manège n'avait rien que d'innocent ; car, par un de ces effets admirables que le zèle produit toujours dans ceux qui en sont bien possédés , Tri-* boUinus trompait sans mauvaise foi, tuait sans cruauté, et avalait sans goiu*mandise. De cette ma-

LES POULETS SACîlÉS. 7 1

nière , tous les anciens habitans de la cage sacrée furent, sans métaphore , plumés et mangés par leur maître-d'hôtel.

J'ai prévu que des esprits solides , qui cherchent Tinstruction partout , désireraient savoir en combien de manières TriboUinus accommodait ces poulets, pour rendre moins insipide un mets tant de fois répété. Je me suis livré , pour les satisfaire , à des recherches profondes sur cette partie de la cuisine des anciens, dont je publierai trois volumes //z-4'*9 aussitôt que les bons articles auront repris cours dans le commerce de la librairie.

J'ai oublié de dire que TriboUinus avait soin d'enfermer dans un oreiller les plumes de ses victimes, et que, pour ne rien perdre de leur émanation divine , il les pressait chaque nuit alternativement de l'une et de l'autre oreille. Mais , hélas ! à mesure que l'oreiller s'enflait, la tête du pauvre homme se vidait du peu de sens qu'elle avait eu en partage. Il en vint au point de se croire réellement transformé en poulet; il en imita le chant, les mœurs, les façons de boire , de manger, de dormh*; et il annonça que lui seul avait reçu des dieux le don des présages. Cette nouveauté se répandit peu à peu , et eut quelque succès. Des servantes , des esclaves , des afiGranchis vinrent consulter ce singulier oracle ; la foule supei*stitieuse des joueurs, des amans , des ambitieux , les y suivit , et l'on as-

-ji LES POULETS SACRES.

sure que des séances particulières furent demandées par plusieurs de ces personnages qui , insolens et faibles ^ cachent sous la pourpre hautaine des âmes de servantes , d'esclaves et d'affranchis.

Ainsi croissait la réputation de l'homme-poulet, car TriboUinus n'était pas nommé autrement dans les carrefours de Rome; et, en fait de noms, les académies obéissent aux carrefours, àa carrière prophétique était mêlée de bonne et de mauvaise fortune. L'Envie , qui a des yeux louches pour voir le bien , a des poumons d'airain pour publier le mal. Elle espérait beaucoup de quelques bévues échappées au bonhomme , et répétées par elle avec une odieuse complaisance.

Par exemple , un poète dont la comédie devait être représentée aux fêtes de l'empereur, l'avait consulté sur le sort de sa pièce. L'homme-poulet avait battu des ailes, et s'était jeté en affamé sur la mangeoire ; images parlantes d'un succès dramatique.

Une vestale, dont Fétourderie et la beauté occupaient tous les médisans de Rome , avait osé s'adresser à lui : on vit aussitôt le sinistre vieillard se tapir dans un coin, pousser des cris plaintifs, et laisser tomber un œuf caché dans sa ceinture ; témoignage indiscret de ce qui restait à faire à la vestale.

Un général fort estimé de la cour l'avait interrogé avant de joindre son armée : le poulet avait

gobé des mouches, fait la roue, et chanté plus haut qu'un coq ; signe certain d'une victoire.

Enfin , un questeur gorgé des dépouilles d'une province , et poursuivi en justice pour ses vols, lui avait porté ses inquiétudes : le poulet avait traîné l'aile , bu de l'eau et gratté la terre ; présage d'un jugement qui enverrait au nioins le pillard aux carrières.

Mais la destinée avait pris un malin plaisir à contrarier ces prédictions, dont, à l'exception de l'œuf, tout honnête homme devait désirer l'accomplissement. La coi^aédie n'eut point de succès ; le peuple romain la trouva si vide de sens et d'harmonie , qu'il s'empressa de la soutenir par des accompagnemens aussi bruyans qu^aucun de nos compositeurs modernes pourrait en faire. La pauvreté de notre langue m'oblige à traduire par le mot de sifflets les instrumens dont se servirent les spectateurs , quoique certainement ce n'en fussent pas. Il faut convenir que ce n'était pas non plus cette lyre dont le musicien Â.spendius touchait, dit-on , si délicatement , que lui seul pouvait s'entendre.

La vestale , soumise à l'examen des plus sévères matrones , fut reconnue impénétrable au soupçon. On ne saura probablement jamais si cette décision fut un hommage rendu à l'art ou à la nature. Quoi qu'il en soit, Rome en éprouva une joie bien sin-

cère ; car c'est un dogme sacré y que la chute d'une vestale entraine celle d'un empire : c'est pourquoi il est permis de rire de ces penseurs qui cherchent si loin les causes des révolutions j tandis que tout galant homme qui connaît un peu le monde trouve à chaque pas la plus fréquente et la plus naturelle.

Le général , plus courtisan qu'homme de guerre i livra bataille sans réflexion , la perdit sans résistance, et fut tué malgré la rapidité de sa fuite. Trois légions passèrent sous le joug. Les nouvellistes de Rome supportèrent impatiemment cet afiî^ont; mais les plus piqués furent les poètes, qui, sur la foi de TriboUinus, avaient composé d'avance les chants de triomphe. Us les réservèrent , en grondant, pour le premier vainqueur dont le nom s'accorderait avec la mesure de leurs vers iambiques.

Enfin , les complices et les cuisiniers du questeur travaillèrent si bien , qu'il fut non-seulement absous, mais élevé à un poste éminent. L'audace et la variété de ses concussions avaient donné une haute idée de son caractère. On disait publiquement qu'il ne fallait pas y regarder de si près avec les hommes à talent, et qu'après tout un aigle était un oiseau de proie.

Ces divers événemens ruinèrent le crédit de Tribollinus, et l'exposèrent lui-même à bien des murmures. Un jeune homme vint un jour, et lui

dit : « J'aime les femmes, et je ne veux pas me « marier; j'aime l'argent , et je ne sais pas tra< « vaiiler; j'aime à dominer, et je suis sans cou- « rage; j'aime qu'on me croie, et je suis accou- « tumé à mentir. Enseigne-moi , divin poulet , le « parti que je dois prendre. » La réponse de l'oracle , figurée par des gestes, lui signifia clairement ces mots : Fais-toi prêtre de Cérès. I^e jeune homme trouva l'avis excellent; mais la partie la plus irritable des habitans de la cité en fut très-mécontente.

L'orage gronda un instant, et bientôt éclata. Il y avait d'abord, dans le fait de TriboUinus, usurpation du pouvoir des poulets sacrés , et impiété évidente. Mais si l'on considérait que depuis longues années il était lui-même le tuteur de ces poulets, le confident de leurs pensées, et le copartageant de leurs revenus, sa conduite était une félonie bien autrement punissable. Ainsi parlaient les mécontens dans une assemblée où ils résolurent de le poursuivre criminellement. Ils choisirent donc l'un d'entre eux pour porter l'accusation , et ce fut justement le plus inepte. Rien n'est si commun dans le monde que ces contresens politiques; chaque jour voit pousser hors de la foule comme chef d'une cabale, ou orateur d'un parti» tel misérable autour duquel on cloue à la hâte quelques lambeaux de réputation. Ainsi

les premiers Romains se servirent d'une botte de foin pour étendard.

Le jour du jugement arrivé, Tauditoire fut rempli d'une foule immense. L'accusateur déclama un discours emphatique et médiocre, où rien n'était pensé, où tout avait l'air de l'être, et dont aucun défaut ne fut privé d'applaudissemens. Quant à l'accusé, sphinx indéchiffrable, fidèle à son double personnage d'homme et de poulet, et mêlant avec bizarrerie la pantomime et le langage de l'un et de l'autre, il fiit rarement agréable, quoique toujours inintelligible. O pouvoir du temps! quinze jours plus tôt on l'aurait trouvé sublime.

La parole fut prise ensuite par un vieux juge qui , depuis soixante ans , n'avait absous personne. Il savait par expérience que rien n'est plus puissant sur une grande assemblée que la citation d'un exemple ancien qui la soulage du besoin de raisonner. Voici donc les paroles qu'il prononça avec les grâces que lui fournissaient à l'envi un regard faux , une voix aigre , et un mauvais cœur :

ce II y aura aux ides prochaines trois cent douze « années que le consul Claudius Pulcher, à la ce veille de partir pour une expédition, consulta a les poulets sacrés. Mais ceux-ci s'obstinant à re- « fuser toute nourriture , le consul irrité s'écria : « Hé bien, puisqu'ils ne veulent pas manger ^

a quon les fasse boire l et à l'instant il fit jeter à <K Teau les cages et les poulets. Le châtiment de a cette impiété fut analogue à l'offense. Pulcher ce perdit deux batailles navales par le ressenti- « ment des poulets noyés, le consulat, par un ju- « gement du peuple , et tous ses biens , par une a amende. Ainsi, Romains, vengez vos poulets, « ou craignez qu'ils ne se vengent eux-mêmes. »

Le trait frappa fort, et c'était fait de Tribollinus, s'il n'eût lui-même détourné le coup par un de ces mouvemens imprévus dont un homme d'esprit ne se fut jamais avisé.» Quoi! s'écria-t-il a d'une voix de tonnerre, vous parlez de venger <c les poulets sacrés! Sachez qu'il n'en reste ici « que moi qui les ai digérés , et leurs plumes que a voici. » Alors tirant de dessous sa robe l'oreiller dont il avait ouvert le flanc, il le secoua avec force. Les plumes en sortirent en torrent, et couvrirent la salle d'un nuage épais qui, chassé par l'extrême agitation de la foule , alla lentement s'abattre du côté où siégeaient les juges.

Il fallait cependant commencer la délibération. Le premier qui allait opiner jeta les yeux sur ses collègues ; mais les voyant couverts de plumes de la tête aux pieds , et bien moins semblables à un sénat majestueux qu'à une collection d'oiseaux empaillés dans un muséum , il laissa échapper un éclat de rire. Les juges étonnés se regardèrent.

et chacun d'eux , à ce spectacle grotesque , ne put s'empêcher d'en faire autant. Il faut connaître le pouvoir de l'imitation sur les hommes réunis pour juger de l'état de l'assemblée. Un délire sympathique , une commotion impétueuse sembla s'en être emparée. Le rire devint contagieux , convulsif et irritant jusqu'à extinction des forces musculaires. Tout se mêlait ^ trépignait ^ sautait ^ serrait ses flancs, et tantôt par des éclats perçans, tantôt par des modulations prolongées, annonçait au loin une orgie ou plutôt une tempête de gaieté qui eût défié les pinceaux d'Homère.

Chez les Grecs, peuple moqueur et plaisant, une semblable crise n'eût point interrompu l'expédition des affaires; mais les Romains étaient graves, sévères, et formalistes jusqu'à la pédanterie. Or, quand cette espèce de gens est une fois' jetée à bas de son sérieux par un accès d'hilarité , elle n'y remonte pas si tôt, suivant la maxime, qu'on ne déroge pas pour peu. Les juges essayèrent bien de rasseoir leurs esprits et de se rengorger dans leurs plumes; mais ils n'en furent que plus risibles, et chaque effort de gravité était pour eux-mêmes le signal d'un redoublement de rire , pendant lequel les vieilles têtes se montraient les plus folles. Il fut bien force d'absoudre Tribollinus, car le seul sentiment qui put surnager dans l'ivresse générale fut l'impossibilité de condamner

un homme qui venait de procurer à tant de gens un plaisir si vif, que Rome n'avait rien éprouvé de pareil depuis l'enlèvement des Sabines.

Des témoins im peu suspects ont néanmoins prétendu qu'il passa dans un coin de la salle un éclair de raison. Le moins jovial des sénateurs, parce qu'il en était le plus oi^ueilleux, voulut en profiter pour sauver l'honneur du tribunal, a Ce n'est point un hasard ridicule , s'écria-t-il , « qui a revêtu vos juges du plumage des oiseaux « sacrés ; c'est Jupiter, conservateur de Rome , qui a vous indique par cette sublime allégorie qu'il a n'y a d'oracle que la tète des sages , et que c'est « au front des mortels qu'il faut lire la vérité. » Une plume , qui par malheur pénétra alors entre les lèvres de l'orateur, mit fin à sa période, et faillit à l'étrangler lui-même. La fièvre de rire redoubla aussitôt avec une nouvelle fiireur, et ce ne fiit qu'en se séparant à la hâte que l'assemblée échappa au danger d'une imminente suffocation.

Mais j'aperçois vos regards inquiets. Pendant que ces choses se passaient, allez-vous me dire, que devenait l'empire romain privé de ses vrais oracles? quelle fatalité ne dut pas s'attacher à des entreprises qui n'avaient plus pour guides que des poulets intrus, achetés par un valet sur la place du marché ! Rassurez-vous , vertueux philanthropes; rien de funeste n'arriva. Les nou-

8o LES POULETS SACRÉS.

veaux poulets, se trouvant en bonne maison, mangèrent avec grâce et de meilleur appétit que leurs devanciers; Vespasien fut comblé de gloire et de bonheur, et son fils devint les délices du monde. Exemple mémorable , qui doit prouver à jamais qu'il est moins dangereux de changer de divinité que de prêtres !

Al DIALOGUE

■if

iJBWTRE DEUX MORTS QUI VEULENT GARDER l'aNOWYME.

Page 1