LE MORT A, LE MORT B
La scène se passe dans le cimetière de la paroisse de à un
mètre 647 millimètres au-dessous de la surface du sol.
Od vient d*enterrer un ancien militaire. Quelques invalides défilent en clopinant, et font une décharge de leurs fusils sur le lieu de la sépulture. Le dernier de la troupe, qui a bu plus que de coutume, laisse aller ses camarades, et se couche sur la place. C'est dans cette attitude, et Toreille collée contre terre, qu'il a occasion d'entendre la conversation suivante, que nous avons écrite le lendemain sous sa dictée.
LE MORT A
Quel vacarme épouvantable! Qui va là?
LE MORT B
Excusez-moi, Monsieur, je ne veux déranger personne.
LE MOHT A.
Quelle diable de fantaisie de venir en terre avec tant de fracas !
LE MORT B
Je présume que les invalides du village auront î. 6
voulu honorer mon enterrement d'une fusillade.
LE MORT A
Faites-vous fusiller tant qu'il vous plaira; mais, morbleu! de mon temps, quand on s'amusait, on prenait garde aux voisins.
LE MORT B
Ce n'est pas aux militaires à prendre garde:
échappe qui peut , on tire toujours. Je suis moimême tout criblé de leur hommage ; des héritiers n'auraient pas agi plus prudemment.
LE MORT A
Ah ! mon dieu ! mon dieu ! je m'aperçois qu'une maudite balle a mi^ en poussière mon os sacrum. Faudra-t-il ressusciter estropié?
LE MORT B
Mais , Monsieur , votre crainte est frivole. Tous les livres vous diront
LE MORT A
Ah! oui, fiez-vous aux livres. J'espère ici en savoir plus qu'eux. Hé bien , Monsieur, je ne suis encore sûr de rien : entendez-vous ? je ne suis sûr de rien.
LE MORT B
Moi, Monsieur, je voudrais l'être de la personne à qui j'ai l'honneur de parler. Le son de votre voix me rappelle d'anciennes idées.
LE MORT A
Tout en me fâchant , je faisais la même réflexion.
Je ne serais point surpris que vous fussiez le fils du seigneur de ce village , ce joli garçon que j'ai eu l'avantage de dresser aux belles-lettres , et de fouetter quelquefois de mon vivant le mieux qu'il m'était possible.
LE MORT B
C'est moi - même ; il m'en souvient , mon cher maître.
LE MORT A
Comment! M. le comte , vous dans un cimetière de village ! vous qui deviez finir par le mausolée , ou tout au moins par le caveau de famille !
LE MORT B
N'est-ce pas toujours finir?
LE MORT A
Quoi ! de la morale ! vous avez donc essuyé de bien grands malheurs ? Dites-moi la vérité , foi de gentilhomme.
LE MORT B
]'ai vécu très-longuement, très-heureusement; je suis arrivé ici sans m'en apercevoir, et, foi de gentilhomme , je ne m'y trouve pas mal pour un mort.
LE MORT A
Ah! vous en parlez ainsi par bonté d'ame, vous craignez d'en dégoûter les autres.
LE MORT B
Que j'aie sur l'estomac cent pieds de terre de plus y si je déguise rien !
LE MORT A
Cependant, quand je vins m'établir ici, vous étiez officier de hussards , et , quoique dans ce corps on fasse du chemin, ce n'est pas ordinairement du côté de la philosophie.
LE MORT B
Aussi n'ai-je pas vieilli dans les armes. La guerre développe sans doute de grandes vertus, mais Tintrigue n'y fait pas mal ses affaires. J'y ai vu souvent les plus braves éclipsés par des charlatans de courage , qui dérobaient la gloire en vrais filous : c'est ce qui m'arriva. Je puis dire qu'à la bataille de Fontenoy je tins galamment mon poste; mais les témoins de mes exploits furent tués; je fus moi-même blessé dangereusement , et oublié dans un hôpital. Un de mes camarades eut une tactique différente ; il se montra partout, il devança toujours le péril d'une demi-lieue , et il eut quatre chevaux tués sous lui et par lui. Il méritait sans contestation le prix de la course ; il eut celui de la valeur, et le régimen t qui m'était dû lui fut donné.
LE MORT A
Il courut sans doute les antichambres aussi bien que le champ de bataille?
LE MORT B
Je ne sais; mais, aussitôt que je fus rétabli, je volai à Metz où était le roi , pour réclamer contre une si horrible injustice. J'y vérifiai pendant un
mois la fausseté de la maxime évangélique : Frap^ pezy et Von vous ouvrira; car, j'eus beau frapper en hussard , toutes les portes me furent fermées \ enfin, pour im prix honnête, j'eus accès auprès d'une belle dame , qui comptait alors le sceptre de la France parmi les hochets dont elle s'amusait.
L£ MORT Â
Vous eûtes là une bonne occasion d'attraper le coureur : joli homme comme vous étiez
LE MORT B
La dame avait bien autre chose à voir. « On m'a ^< parlé de vous, dit-elle sans me regarder; j'ai dis- « posé de tous les régimens , n'y songez plus. Mais « soyez abbé , et je vous fais évêque. » Je fis un saut en arrière , et la dame ajouta : « Ne vous effrayez ce pas; il ne faudra pas plus de temps pour cela que t< pour peigner mon épagneul. Nous avons gardé « à nos amis le moule où fut jeté le cardinal Dubois.» Elle m'expliqua ensuite ses conditions dans un style clair et méthodique , et me congédia en me disant : « Si cela vous convient , revenez après demain ; au- « trement , j'espère que nous ne nous reverrons a pas. »
LE MORT A
Ah ! ah ! ( Exclamation de surprise. )
LE MORT B
Je sortis tout pensif. Ce qu'exigeait de moi la favorite était une véritable bassesse qu'on pouvait ,
en termes de cour, appeler une complaisance bien conditionnée. J'avais, à la vérité, pour m*y décider, l'exemple des plus grands personnages; mais la iSerté de mon ame me retenait. La mouche qui voltige autour d'une balance en équilibre peut la faire tomber du côté où elle se pose. J'étais cette balance, et le plus misérable incident fixa mon choix : j'envoyai ma démission, et me retirai dans mes terres , en répétant le proverbe anglais : Celui qui mange les oies du roi sera étouffé par les plumes.
LE MORT A
J'ai eu la discrétion de ne pas vous demander les conditions de la favorite; mais je souhaiterais bien connaître l'incident qui amena un si noble dénouement,
LE MORT B
J'aurais honte devons le dire : c'est une folie, une puérilité.
LE MORT A
Ne sais-je pas que les hommes* sont faits ainsi? Ils aiment à tirer une sage leçon de l'idée la plus burlesque. Les proverbes n'ont pas d'autre origine.
LE MORT B
Vous me décideriez, si je ne craignais d'abuser de votre patience.
LE MORT A
Voilà un beau scrupule pour des gens qui doiven t
passer ensemble une éternité. D'ailleurs (i), un mort qui tue le temps ne prend que sa revanche.
LE MORT B
Puisque vous le voulez , il faut vous satisfaire. Je sortis tout pensif, comme je vous l'ai dit , de chez la courtisane régnante, et j'allai promener mes perplexités sur les remparts de Metz. Je fus abordé par un pauvre qui me demanda l'aumône. En lui donnant quelque monnaie , je remarquai sur son visage une douceur extrême et un sentiment de honte tout particulier ; je l'interrogeai sur les causes d'une misère pour laquelle il ne semblait pas né. « Hélas ! Monsieur, me répondit-il , vous allez vous « moquer de moi. C'est le comble de l'infortune a d'avoir à se plaindre d'un malheur ridicule , et « c'est le cas où je me trouve. » Il prononça ces mots avec l'accent d'une douleur si profonde, que je cherchai une larme dans ses yeux ; ils étaient secs , et je l'en plaignis davantage : mais ma curiosité étant vivement excitée , je le pressai de continuer;
(1) Le devoir d'historien m*a force de conserver celle mauvaise plaisanterie ; mais il me reste un moyen de la rendre utile , c'est d'en faire justice. Quand on voit un grave précepteur laisser encore échapper un misérable quolibet soixante ans après sa mort, quel vivant ne doit pas craindre de contracter une habitude aussi tenace? Tel croit innocemment jouer avec des mots, qui se prépare pour ce monde et pour l'autre des ridicules immortels. Note de V invalide.
il s'assit sur rafïut d'un canon , et me parla en ces termes (i) :
ce J'étais barbier à Lunéville , et , naturellement ambitieux y je cherchais tout ce qui pouvait illustrer mon rasoir. Je m'étais faufilé au château , et j'avais eu la gloire d'y raser M. de Voltaire sans le couper, ce qui n'était pas un petit mérite ; car je n'ai jamais connu de barbe plus difficile , ni de tête plus remuante : mais ces succès passagers ne me suffisaient pas j et j'aspirais dans mon cœur à la pratique du père Menou , jésuite , et confesseur du roi Stanislas. J'avais remarqué que le jeune Thomas, l'un des aides-dè-camp du cuisinier en chef, avait coutume de servir la table du révérend , et quelquefois était admis à sa toilette. Je l'avais donc prié d'offrir mes services au père Menou , et lui avais promis de le raser lui-même par-dessus le marché quand son temps serait venu. Vous voyez que je n'étais pas novice à la cour.
a Cependant les choses en restaient là , lorsqu'un jour je rencontrai Thomas devant l'office. Le pauvre enfant était tout en pleurs, et me saisit le bras en s'écriant : Ah! M. le barbier, ayez
(i) I/évcnement burlesque dont il s'agit a réellement eu lieu, en 1761, à la cour de Lunéville, avec les circonstances que va raconter le mendiant. Il faut néanmoins en excepter Fintervenlion du jésuite Menou, qui est tout entière de son invention. Noie du secrétaire de V invalide.
pitié de moi ! je suis perdu ! — Qu'y a-t-il donc , mon ami? -r— Le chef m'a remis un cochon de lait à échauder ; il est écrit sur l'état du dîner^ il doit paraître devant le roi : je suis perdu ! — Hé bien , mon ami , il faut l'échauder. — Impossible , M. le barbier; je l'ai par mégarde laissé dans l'eau bouillante 9 où il s'est tellement crispé, que je n'en puis détacher un poil : sans votre secours , je suis perdu. — Que puis-je donc faire pour vous ?
— Si vous vouliez seulement raser — Qui?
— Mon cochon de lait. — Y pensez-vous ! déshonorer mon rasoir! — Prenez ces vingt-quatre sous, et, quand vous aurez fini , je vous conduirai chez le père Menou. — Cette promesse m'aveugla : j'avais les vingt-quatre sous dans la main; l'avarice et l'ambition m'assiégèrent à la fois, et j'entrai dans l'office. Thomas apporta le patient; nous fermâmes la porte, et je me mis à l'ouvrage. Le linge , le plat , la savonnette aux herbes , la trousse déployée, rien ne fut omis. Je fis des merveilles; et je puis vous assurer que jamais pratique n'était sortie de mes mains plus fraîche et plus nette.
a Celui-ci expédié , Thomas me conduisit chez le confesseur du roi. Il fallait que ce petit garçon fût bien sûr de son crédit, car il m'introduisit sans difficulté , et me mit en possession de la tête du révérend père. Mon rasoir était en train, ma
go DIALOGUE.
main voltigeait , et j'eus la satisfaction de me tirer du jésuite aussi bien que du goret. On me donna ordre de revenir, et je rentrai chez moi triomphant. Ma femme crut que j'allais perdre la tête, tant j'étais enflé de joie et d'orgueil.
(c O vanité des grandeurs humaines ! tandis que je révais des projets de fortune, ma ruine s'avançait à grands pas. Le cuisinier, en mettant le cochon de lait à la broche, s'aperçut qu'il n'avait pas subi les préparations ordinaires. Thomas interrogé balbutia; Thomas menacé avoua tout, et fut condamné par les grands officiers de la bouche à six francs d'amende et huit jours de prison. Le cochon de lait ne fut pas servi ; mais on en dédommagea les convives par le récit de sa toilette. Le roi rit beaucoup , et quand un roi a ri, le dernier faquin de son royaume se croit obligé d'en faire autant; en sorte qu'avant le coucher du soleil , j'étais déjà la fable de toute la ville.
« Dès le lendemain, on ne me nommait plus que le barbier des gorets. Les en£ains attroupés à ma porte escortaient mes pratiques en grognant autour d'elles, honl honl houinl Toutes me sacrifièrent à ce ridicule, et il â'est pas jusqu'à deux rats de cave qui eiurent la fiaituité de se croii^ humiliés du pai^Uèle. Le père Menou me chassa aussi; mais je lui pardonnai, parce qu'il
était jésuite et confesseur du roi< Bref, je fus abîmé , ruiné , et je quittai une ville barbare , où ma misère n'avait d'autre secours à attendre qu'une cruelle moquerie. Le malheur me poursuivit à Metz ; j'y tombai malade de chagrin , et il m'en est resté un tremblement de nerfs qui m'interdit le rasoir. Ma femme est devenue paralytique, et ma fille, au contraire, court après un gendarme qui court après une lieutenance. Voilà comment une seule complaisance ambitieuse de ma part a perdu toute une honnête famille. Ah ! mon bon Monsieur, j'ignore qui vous êtes ; mais , quoi qu'il arrive, ne rasez jamais de cochon de lait. »
Le mendiant cessa de parler. Je n'ai pu savoir si j'avais ri ou pleuré de son récit , tant l'attention que j'y avais portée m'avait absorbé; et quand il le termina par ces paroles : Ne rasez jamais de cochon de lait^je m'écriai involontairement : Non y je n'en raserai pas ; je lui jetai un écu pour sa leçon , et m'enfuis rougissant de moimême.
LE MORT A
Je vous vois d'ici monter en voiture , arriver à votre château , et faire de belles résolutions qui ne durèrent pas.
LE MORT B
Au contraire, elles furent inébranlables. Mes
amis tentèrent souvent de me ramener à la poursuite des honneurs. Mais, à chaque démarche qu'ils me proposaient, l'histoire du barbier venait à mon secours , et je leur disais : Non , je ne veux pas raser de cochon de lait ; car, voyez-vous , tout solliciteur en rase un peu , ou est prêt à le faire.
LE MORT A
Comment! vous avez persisté jusqu'au bout?
Voilà qui est bien étrange.
LE MORT B
Oui, j'ai eu la manie de ne me lasser ni de l'indépendance, ni du bonheur, et de faire d'une vie de quatre-vingt-onze ans un rêve déUcieux. J'ai toujours manqué à la fortune, jamais à la bonté ni à la probité. J'ai constamment voulu du bien aux hommes , et je leur en ai fait quand je l'ai pu; je leur ai même laissé la permission d'être ingrats , et ne me suis réservé que celle de me moquer quelquefois d'eux.
LE MORT A
Mais la patrie? mais vos talens ?
LE MORT B
Compliment d'usage. Je n'ai connu personne dont le monde n'eût fort bien pu se passer.
LE MORT A
Cette philosophie pourrait bien aussi n'être que le déguisement de la paresse. Rien n'est si
commun que d'ériger sa faiblesse en système , et de miettre ses goûts sur le compte de sa raison. Chaque homme a dans lui une inclination secrète qui le mène à son insu; et je veux, à ce propos^ vous conter à mon tour une histoire de ma jeunesse.
Je quittai le séminaire pour le pavé de Paris, avec l'intention de réparer le temps perdu. J'étais d'une figure passable , et n'avais point alors l'os sacriun en poussière. Je fis agréer mon pressant amour à une brune piquante qui sortait de fort bonne maison. C'était la fille de la loueuse de chaises de Saint-Sulpice. Malgré une origine si chrétienne, la demoiselle trouva doux de me donner un coadjuteur, et moi j'eus le bonheur ou le malheur de surprendre les délinquans.
Mon rival était un brave armé jusqu'aux dents, et je ne pus rosser personne. Ma colère , privée de son soulagement naturel, exerça sur moimême une réaction funeste , et je résolus de me donner la mort. Après avoir délibéré sur la manière dont je m'y prendrais , j'arrêtai dans ma tête que j'irais me noyer, non pas au bord, au quart, ou au tiers de la rivière, mais au juste milieu , pour être plus sûr de mon fait. Arrivé à ce calme terrible qui est la perfection du désespoir, je mis paisiblement ordre à mes affaires ; je laissai sur ma table l'état de mes dettes, et la