JEAN-BAPTISTE COLBERT
*i a uuu u %q août 1619; MORT A PARIS LE 6 SEPTEMBRE l683.
Si Mazarin laissa en mourant quarante millions à ses héritiers, et des coffres vides à la France, n'en soyons pas surpris ; car cet avare étranger avait livré les finances du royaume à Fouquet , et confié les siennes à Colbert. Ce dernier, fils d'un marchand de draps de la ville de Reims , employé d'abord à Lyon dans une maison de commerce, et ensuite à Paris dans le bureau des parties casuelles , fut donné à Mazarin pour écrire sous sa dictée (i) ; ses talens et sa probité sub-
(1) Outre les mémoires du temps, les archives du gouvernement et les traditions de famille , divers ouvrages fournis* sent des documens sur Colbert et son administration. Les plus précieux se trouvent dans les Comptes rendus de Mallet, premier commis des finances sous le contrôleur général Des* marets; dans les tomes II et III de l'édition in- 12 des Recherches et Considérations de Forbonnais , inspecteur général des manufactures ; dans les Mémoires de Charles Perrault, premier commis des bâtimens du roi , et dans quelques notes de V Ombre du grand Colbert, par Lafont de Saint-Yennc,
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juguèrent les défiances du cardinal , peu accoutumé à rencontrer de pareils hommes. Son intendant Joubert
Viennent ensuite deux Fies de Colbert, l'une publiée en 1690 par un anonyme, et l'autre par d'Auvigny, dans ses Hommes illustres de la Francei II faut se défier de toutes deux , la première n'étant qu'une satire où Colbert est travesti en malhonnête homme, et la seconde un fade panégyrique , où l'on ▼a jusqu'à en faire un philanthrope larmoyant. "L'Éloge de Colbert) couronné par l'Académie française, est un morceau éloquent , mais peu historique , où l'on apprend moins ce qu'a fait Colbert, que ce que ferait M. Necker s'il était ministre. Le Tableau du ministère de Colbert , attribué à M. Bruny , directeur de la compagnie des Indes , n'offre qu'une déclamation médiocre, et il faut en venir aux Particularités sur les ministres des finances , de M. de Montyon, pour trouver un résumé substantiel des faits et des jugemens relatifs à Colbert. Grosley, homme curieux et investigateur , a découvert dans des papiers originaux quelques détails sur la famille des Colbert, et il les a consignés dans ses Mémoires sur les Troyens célèbres, qui font partie de ses œuvres inédites, publiées en 1812. Suivant les documens de Grosley, les Colbert étaient une famille de marchands établis à Troyes et à Reims f et ayant des alliances dans la robe. A la fin du seizième siècle, et au commencement du suivant, le personnage le plus considérable de cette famille était Odart Colbert, commerçant à Troyes, et ayant en outre une société à Lyon, avec Mascrany, et une autre à Paris avec Lamagna. C'est ce dernier qui, à la recommandation d'Odart, présenta Jean- Baptiste Colbert au cardinal Mazarin , dont il était l'ami , le compatriote et le banquier. Grosley rapporte une lettre de
étant mort, il en assigna la place à Colbert, l'admit dans ses confidences, le nomma l'un de ses exéctueurs
Simon Colbert à Odart, du a8 octobre 1604, où, parlant do nommé Argentier de Troycs, il s'exprime ainsi : « Je l'ai trouvé bien insolent depuis qu'il est secrétaire du roi, quoiqu'il n'ait pas plus de noblesse que nous. » Gela* n'empêcha point, lorsque Colbert fut ministre, qu'on ne le fît descendre d'unche* valier Colbert, Ecossais, établi et enterré à Reims, vers le treizième siècle. Saint-Simon ne manque pas de dire que c'était une fable , accréditée par la vanité du marquis de Seignelay; que toute la cour s'en moquait, et que Colbert en riait lui-même. La véracité de Saint-Simon est bien suspecte , et je n'ai point l'intention de débattre la généalogie dont il s'agit, car je sais de reste que tout contrôleur général est né gentilhomme dès qu'il le veut. Peut-être aujourd'hui préférerait— on tirer son origine d'un bon négociant français, plutôt que de l'un de ces demi-sauvages dont la race croupissait encore, il y a soixante ans, dans les masures de la Calédonie; mais Colbert, qui maria ses filles à trois dots et pairs , était trop calculateur pour ne pas mettre à profit ta préjugés de son temps. Saint-Simon lui accorde d'ailleurs une noblesse supérieure au hasard de la naissance. Il signale « caractère énergique de tous les membres de cette famille, et nous dit que le courage des Colbert avait passé en proverbe* la cour : observation d'autant plus digne de foi qu'elles est bien vérifiée dans nos dernières guerres, où nous avons tu trois frères Colbert entrer généreusement dans nos armées, et, par la bravoure , le désintéressement et l'amour de lapa rie, soutenir la réputation attachée à l'un des plus be&* noms de la France.
testamentaires , et le fit connaître an roi sous des rapports avantageux ; en sorte qu'au décès, de Mazarin , l'intendant de ce ministre se trouva l'intendant de Louis XIV ; et celui qui , pour flatter l'avarice de son premier maître, lui avait rendu un compte si exact de la basse cour de Yincennes , s'empara , autant par son mérite que par son manège , dès principales affaires de l'État, sous le titre insolite de contrôleur-général
Ses deux premières opérations, la chambre de justice et le procès de Fouquet, n'attestèrent pas sa modération. L'établissement d'une chambre de justice est une banqueroute armée 9 où le pouvoir reprend par la violence ce qu'il a perdu par l'impéritie. On supputa que , pendant les cinq dernières années, les traitans avaient gagné quatre-vingts millions, et leurs bénéfices furent érigés en crimes. Tous les abus qui accompagnent d'ordinaire ces sortes d'avanies, où l'on prélude par des supplices pour arriver aux spoliations, se reproduisirent fidèlement. Si Colbert, par son naturel sévère, seconda trop cette violation de la foi publique, il travailla du moins le reste de sa vie à prévenir le retour d'un si déplorable expédient.
En délivrant la France d'un déprédateur aussi accrédité que Fouquet, Colbert mérita la reconnaissance publique; mais il n'a point été absous d'avoir enveloppé son rival de perfidies, de lui avoir choisi ses ennemis pour juges , et fait enlever sa défense des
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presses de l'imprimeur. La passion l'emporta si loin, que M. de Turenne, qui n était rien moins qu'un homme à bons mots, ne put s'empêcher de dire: « Je crois que M. Colbert a plus d'envie que Fouquet soit pendu , et que M. le Tellier a plus de peur qu'il ne le soit pas. » Deux amis, de Fouquet malheureux, Pélisson , qui abjura sa religion y fut comblé des faveurs de la cour; et La Fontaine, qui n'avait rien à abjurer, en fut oublié toute sa vie. La postérité les a traités différemment (i).
(i) Après le jugement de Fouquet, une partie de son procès fut imprimée furtivement en douze volumes; mais en 1668, on publia sans nom de lieu, ni d'imprimeur, un treizième volume in- 12, de trois cent cinquante-six pages, intitulé Conclusion des défenses de M. Fouquet. On dit qu'ilestrareetnese trouve point à la Bibliothèque du Roi. Il contient le grand interrogatoire que Fouquet subit à Vincennes, et qui dura vingt jours, un récit fait par cet accusé des vexations qn» a souffertes dans son procès , depuis le 5 septembre 1661 jusqu'au 9 novembre 1662 ; enfin d'autres pièces secrètes et curieuses. J'ai pensé que quelques détails , tirés de cette source peu connue , intéresseraient le lecteur.
Lorsque Fouquet fut arrêté, il était complètement in* ** vable. Ses propriétés n'atteignaient pas à la valeur de trois millions , et ses dettes dépassaient douze millions; mais il p^ tendait que quelques-unes avaient été contractées pou rle compte du roi. Il évaluait à cinquante millions la successif de Mazarin.
On eut l'indignité de produire dans son procès des billet'
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Considérons l'athlète qui avait si rudement balayé l'arène. Colbert était un homme sec et de petite taille, avec des manières communes, des sourcils noirs et épais, et des yeux caves, durs et perçans. Sa tête chauve s'abritait sous une large calotte. L'habitude
de femmes et des lettres de galanterie; mais il soutint toujours que c'étaient des pièces fausses et supposées par ses ennemis.
Il montra dans sa captnité à la Bastille beaucoup de repentir et de piété. Trois jours par semaine, il jeûnait volontairement au pain et à l'eau , et couchait sur la paille. Son gardien le trouva dans cet état lorsqu'il vint le chercher dans la nuit pour monter sur la plate-forme , et voir cette comète de 1664 , dontBayle a fait une époque fameuse de l'histoire de la philosophie.
À la dernière séance de la Commission où il fut jugé, Fouquet protesta en larmes de son innocence, et invoqua un crucifix qui était dans la salle , avec une éloquence et un pathétique <gui émurent plusieurs des commissaires.
Deux chefs d'accusation lui étaient adressés, la haute trahison et le péculat.
Il se défendait victorieusement de la haute trahison , en prouvant : i* qu'il avait acheté Belle-Isle malgré lui , et de l'ordre du cardinal ; a° qu'il y avait entretenu une garnison de cent Suisses par nécessité , à l'exemple des précéderas propriétaires , avec l'autorisation formelle du roi , et pour se garantir d'un coup de main de la part du cardinal de Retz et de sa famille, qui prétendaient avoir des droits sur cette place ; 3° que constamment et plus de cent fois , il avait offert de remettre à Mazarîn , au roi , ou à qui l'on voudrait , cette propriété onéreuse.
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des refus avait formé sur son front un pli sinistre dont le mouvement glaçait d'effroi les solliciteurs. Il apparaissait dans ses audiences tellement impassible et taciturne, qu'un jour une femme impatientée lui cria : « Au moins faites-moi signe que vous m'enten-
Quant au péculat, il donna des explications curieuses. Il dit que le roi avait commandé aux ministres d'obéir à Mazarin; que le cardinal leur donnait ses ordre» verbalement, et jamais par écrit, et qu'aucun d'eux n'eût osé en demander dans une autre forme , même pour les plus grandes affaires ; il raconta qu'il portait fréquemment, soit lui-même dans sa voiture, soit par l'entremise d'hommes de confiance, des sommes d'or qui étaient introduites en secret dans la chambre de Mazarin , où elles étaient reçues , soit par lai seul , soit par Barnouin , son valet de chambre , sans que ni l'un ni l'autre en donnassent jamais quittance. Il ajouta qu'on avait dû trouver dans les coffres du cardinal des masses d'or considérables.
Il cita ensuite ce fait singulier : Après la mort de Mazarin , Fouquet avant fait un marché avec des traitans , ceux-ci vinrent lui demander sous quel nom il fallait fournir 3oOyOOO livres de billets, équivalant au profit particulier que le cardinal était dans l'usage de s'attribuer. Fouquet rapporta la chose au roi , et proposa à S. M. de prendre pour elle-même ce bénéfice secret, ce que le monarque accepta. Fouquet fit signer les billets, et le roi les mit dans sa cassette.
Fouquet fortifia encore cette partie de sa défense au dernier interrogatoire que lui faisait subir le chancelier en personne dans la séance du jugement. Pour constater la dépendance où Mazarin tenait les ministres, il rappela au chancelier qui l'interrogeait, que souvent, sur l'ordre du cardinal,
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dez. » Dans la correspondance de madame de Sévigné, il est appelé le Nord par sobriquet ; et un poète crut l'avoir assez désigné par le nom de vir marmoreus. Jamais la nature n'avait plus âprement écrit sur les traits d'un homme sa vocation pour être miledit chancelier avait scellé des lettres >san s examen , fait lever des deniers illégalement dans les provinces, et que notamment il avait affermé l'octroi de Gien à des personnes interposées. Le chancelier ne démentit point ces faits qui lui étaient personnels.
Les deux procureurs-généraux de la commission , Talon et Chamillard , conclurent à ce que le surintendant fût pendu pour crime de haute trahison et de péculat.
Il y eut aussi deux rapporteurs, mais ils différèrent d'avis. D'Ormesson regarda l'accusation de haute trahison comme une véritable dérision , indigne d'occuper la justice ; il ne vit aucune preuve de péculat , et dit qu'il faudrait auparavant discuter la succession de Mazarin. Mais il n'en reconnut pas moins dans la gestion de Fouquet beaucoup d'abus et de malversations, et il proposa le bannissement perpétuel avec confiscation de biens.
Saint-Hélène , le second rapporteur, qu'on avait tiré du parlement de Normandie , « trouva au contraire toutes les preuves suffisantes; mais comme dans la hiérarchie des crimes, la haute trahison lui semblait primer le péculat^ il demanda contre Fouquet la décapitation au lieu de la potence, qui plaisait davantage à MM. du parquet.
Les commissaires se partagèrent entre les deux rapporteurs. Neuf voix seulement furent pour la peine de mort, et treize pour le bannissement avec confiscation. Ce résultat étonna
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nistre des finances. On le vit insensible à la satire , sourd à la menace , incapable de peur et de pitié , cachapt sous le flegme un naturel colère et impatient. Sa conception était lente , mais les idées en sortaient nettes et bien exprimées. Si 9 avant de résoudre , il
les ennemis de Fouquet qui lui avaient trié des juges dans tous les coins de la France, à Metz, Pau, Rennes, Dijon, Ai x, Bordeaux, Rouen, Grenoble, Toulouse, Paris, et entre lesquels siégeaient le cfeancelier, et Pussort l'oncle de Golbert. Il est vraisemblable que la fureur avec laquelle on avait étouffé la défense de l'accusé , et violé toutes les formes en enlevant et mutilant ses papiers, lui concilia plusieurs des commissaires*.
Louis XIV aggrava cette condamnation, juste au fond, mais illégale dans sa forme. Il commua le bannissement en une prison perpétuelle , et fit enfermer durement Fouquet dans la citadelle de Pignerol , où commandait un parent de Le Tellier. Il exila la mère , le frère , la femme , la fille et le gendre du prisonnier, et même un de ses parens, avocat-général au grand conseil , qui n'avait pas sollicité les juges avec assez de respect. Le bon plaisir du roi retint à la Bastille le médecin et le valet de chambre de Fouquet.
Le surintendant n'était certainement ni un traître , ni un voleur ; mais un étourdi , un dissipateur, un lâcbe complaisant, un courtisan très-corrompu, qui se jeta tête baissée dans le désordre financier dont ne pouvaient se passer la ruse et la cupidité de Mazarin. Quant aux causes réelles de la puissance absolue et de l'inviolabilité du cardinal , c'est un mystère qu'il appartiendra peut-être un jour aux historiens de découvrir.
consultait avec soin et bonne foi, il exécutait ensuite despotiquement, et brisait les appositions avec outrage et brutalité. Trois qualités le soutenaient : un jugement parfait, une volonté de fer et un travail infatigable. Ces ttois ressorts recevaient le mouvement d'une ambition effrénée, et le jeu en était protégé par une dissimulation que les plus vieux courtisans eussent enviée, et dont son propre confident , Charles Perrault, demeurait confondu.
Cependant un tel ministre ne semblait pas propre à captiver long-temps un roi de vingt-deux ans , fier, briUant, dissipé, ami de la magnificence, de la gloire et des plaisirs. Le rôle obscur d'un fournisseur d'argent n'eût pas satisfait Colbert. Il imagina d'acheter la charge de surintendant des bâtimens, qui le mettait en contact avec les goûts et les passions du* monarque, et lui procurait l'influence domestique, qui seule a&sure le crédit dans les gouvernemens absolus. Cette charge fitt en effet le contre-poids qu'il opposa aux. progrès de son rival ; et Louis XIV, partagé entre deux passions et deux hommes , épuisa tour à tour les trésors de la France pour les soldats de Louvois et pour les architectes de Colbert. Aussr, à peine celui-ci eût-il fermé les yeux , que Louvois s'empara de la surintendance des bâtimens, malgré la survivance donnée au second fils de Colbert, et que, dès la première année, il jeta quinze millions dans ce fastueux abîme. Rien sans doute n'était plus abusif que la réunion des
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bàtimens et des finances . entre les mains du même
chef; mais nous devons probablement à cette faute le ministère de Colbert , et peut-être est-il dès pays où le bien ne saurait se faire que par abus. Quoi qu'il en soit, Colbert enseignant l'administration au roi, dont l'esprit était resté sans culture, gagna sa confiance; mais le "fond de noblesse et de grandeur qu'il trouva dans le jeune prince dut le porter lui-même à un ordre d'idées et d'inspirations inconnues sous le toit de Mazarin. On peut dire que si Colbert éclaira l'esprit de Louis XIV , Louis XIV éleva l'ame de Colbert. Tout le contraire s'était passé sous le règne de son aïeul, où le bon Henri redressait l'esprit de son ministre, tandis que Sully arrachait son maître aux passions toujours prêtes à le rabaisser.
Suivons maintenant d'un regard rapide ce ministère de vingt-deux années,, égal aux travaux d'un siècle et aux efforts de plusieurs génies. Sa durée se partage en deux moitiés, où Colbert règne dans la première, et lutte dans la seconde. L'ordre succède au chaos; les traitans sont détrônés, les aliénations révoquées; les anoblis , les privilégiés , les moines, soumis à des recherches; des règles établies; les comptables amenés de force à une discipline implacable > et l'intérêt légal de l'argent réduit au denier *o. Quelquefois la faux du cardinal de Richelieu semble encore se* mouvoir. Sous prétexte de régulariser les octrois des villes , on en usurpe la moitié ; des offices sont suppri-
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mes sans indemnité, et des gages diminués arbitrairement; on confisque ou Ton réduit les rentes, et les créanciers qui se plaignent sont jetés dans les prisons.
À travers ces procédés , qui né furent ni tous justes ni tous blâmables, une grande amélioration financière s'opéra. A la mort de Mazarin, les revenus étaient de 84,2 22, 096 1. ; les charges de 5a,37 7, 1 84 1.; et ce qui arrivait au trésor royal de 3a,845,o4i liv. Mais , à la mort de Colbert , malgré les deux guerres qu'on avait soutenues, les revenus s'élevaient à n6,o53,374 liv.; les charges se réduisaient à 23,375,2741.; et le trésor royal recevait 92,678,100 1. J'ai eu sous les yeux les comptes en recette et dépense rendus chaque année par Colbert à Louis XIV, depuis 1662 jusqu'en 1675, ainsi que le projet des dépenses annuelles, quenous nommons à présent budget. Le premier article de tous ces états contient la situation où Fouquet avait laissé les finances, et le montant des aliénations qu'il avait faites des revenus du royaume. Ce parallèle reproduisait chaque année aux regards du roi les torts du surintendant , et les succès du nouveau ministre. Si c'est de l'adresse, la. vérité l'excuse; si c'est de l'orgueil, il était permis après tant de services.
Pour satisfaire aux besoins d'un règne qui se dis* posait à de grandes choses , Colbert ne voulut pas du crédit public. Il en connaissait peu la théorie, et sa mutilation des rentes prouve combien il eq ntépri-
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sait les ressources. Un sentiment confus lui apprenait que ce ressort de la confiance est incompatible avec le pouvoir absolu , et redoutable dans un gouvernement ambitieux. Lorsque, pendant la guerre de Hollande , Lamoignon eut décidé le conseil à l'ouverture d'un emprunt, Colbert, rendu prophète parla colère, dit à ce magistrat : « Connaissez-vous comme moi l'homme auquel nous avons affaire. Vous venez d'ouvrir une plaie que vos petits-fils ne verront pas refermer; vous en répondrez à la nation et à la postérité. » Réduit aux, impôts , il préféra les taxes sur les consommations à celles qui se perçoivent sur les terres, et au moyen de la spoliation des octrois , du développement des aides, et d'un exercice sur les papeteries , il doubla vingt fois le produit des contributions indirectes. En même temps il négligea les tailles qu'il avait trouvées à 53,ooo,ooo liv., et qu'il réduisit , dès l'année 1680, à 3a,6oo,ooo liv. Il détestait cet impôt roturier, oppressif, mal assis , rebelle aux extensions, et rongé de plus en plus par les privilèges des gens d'église , des nobles vrais ou faux , et d'une lèpre de quarante-six mille offices. Cet allégement de la taille, joint à une imperceptible diminution de la gabelle ,, et à un mince encouragement du commerce des bestiaux , compensa mal le tort que Colbert fit pendant sa vie à l'agriculture. Préoccupé du bien-être de ses fabriques, il y sacrifia l'intérêt agricole, non-seulement par la défense de l'exportation des grains , sus-
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ceptible d'être justifiée en certains cas , mais encore en se servant de l'aveugle routine des tribunaux pour en prohiber le commence , le dépôt et la circulation dans l'intérieur. Dès lors on cesflA de défricher les landes, et la culture des terres médiocres fut abandonnée. En cherchant le bas prix avec obstination , le ministre trouva la stérilité, et causa plusieurs disettes. Forbônnais , quoique favorable à Colbert , ne peut dissimuler que la liberté d'exportation , qu'on se hâta de rétablir après lui, fut le salut des laboureurs désespérés. Mais, tu considérant combien dans la suite le commerce a vivifié les productions du sol , la Cérès française doit pardonner au grand homme une erreur moins durable que ses bienfaits.
Gilbert était un esprit grave, positif, prévoyant , essentiellement régulateur, qui a laissé danà sa marche des traces profondes , parce qu'il procédait par des lois plus que par des commandemens : celles qu'il fit sur la comptabilité sont excellentes. Ses réglemens sur les perceptions paraissent durs et minutieux, mais ils détruisirent les violences et l'arbitraire. Dans les matières de finances et d'administration, il se montre aussi jaloux d'instruire que d'ordonner, et ses préambules lumineux demandent la conviction avant 1 obéissance. Il fait dresser les premières tables statistiques de population qu'ait vues l'Europe; et il envoie chercher et recueillir dans tout le royaume les chartes et les monumens historiques.
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Affermi par la confiance du roi et par la nullité du chancelier, il forma cette commission d'où sortirent les ordonnances de la procédure civile, de l'instruction criminelle , du commerce , des eaux et forêts et de la marine. Les bornes d'une notice ne me permet* tent pas de remarquer ce que le temps a découvert ou introduit d'imparfait dans ces codes célèbres, qui précédèrent la science de l'économie politique. Mais ce fut une idée grande et féconde que de séparer dans des* cadres spéciaux de» matières jusqu'alors jetées pêle-mêle dans les ancienne* ordonnances. L'Europe admira et adopta en partie ce beau travail, quia surtout fixé sur la tête dte Louis XIV le surnom de Grand, que ses ennemis furent aussi contraints de lui donner; car la gloire du législateur est imwaMe comme l'empire de la raison, et celle des conquêtes passe cofnme le hasard et l'injustice. En immortalisant son roi , Colbert excita la jalousie de ses collègues , et fut accusé d'ambition. Par les douanes, il avait saisi la diplomatie; et par les battmens, envahi les arts, les sciences et les fabriques. Double ministre des finances et de la marine, il fit encore donner à son frère le département des affaires étrangères, et se mit iuirmême à balbutier des mots latins sous ud pédagogue , dans l'espoir de devenir chancelier. J'hésite à blâmer cette soif de puissance , dont les effets furent si heureux ; et peut-être le sentiment de leur force donne-t-il à certaines âmes des inspira-
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tions et des devoirs que le vulgaire ne comprend pas. Colbert servait l'État dans les finances et la législation , à la charge de plaire à Louis XIV dans la surintendance des b&titnens. « Rien ne marque davantage, écrivait-il à ce jeune monarque , la grandeur et l'esprit des princes, que les bâtimens; et toujours la postérité les mesure à l'aune de ces superbes machines qu'ils ont élevées pendant leur vie. » Cette séduction , toute barbare en son style , ne fut que trop bien écoutée d'un roi glorieux; et Colbert > rougissant bientôt de l'agrandissement immodéré de Versailles , eu vint à regretter que des ordonnances de comptant n'eussent pas au moins caché à la postérité les frais de cette monstrueuse folie. Paris lui doit -ses boulevards intérieurs, le jardin des Tuileries, les portes triomphales Saint-Denis et Saint-Martin , des quais , et des établissemens de police et de sûreté. Il fit élever l'Observatoire et la façade du Louvre. Ce dernier monument, déparé à peine par quelques- itoes de ces fentes que les écoliers lie font pas/ mais qui échappent au génie, est le morceau d'arekitectare française qui excite le plus de surprise et d'admiration. Nous le devons à la persévérance de Colbert-, qui en fit d'avance exposer les plans et les modèles , et laissa par cette publicité une utile leçon aux administra* leurs que l'intrigue et la vanité voudraient séduire. Le canal' de Languedoc et les arsenaux de Brest, de
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Rochefort et de Toulon, sont des monumens d'un autre ordre, qui consacrent la làëmoire de ce grand ministre. J'y joindrai l'acquisition de Dftnkerque qu'il acheta pour cinq millions des Anglais ,«t>u plutôt de leur infidèle monarque.
Quoique sans lettres et presque sans goût, mais guidé par une raison supérieure, Colvert comprit que le soin de construire des palais emportait l'obligation de favoriser les arts qui en embellissent le séjour. le ne parle pas de cette somme assez modique qu'il sema dans l'Europe , au nom du roi f entre les mains de quelques étrangers célèbres étonnés de cette prédilection. On peut lire, dans les Mémoires de Perrault, comment cette pointe de libéralité s'énpussa, aussitôt qu'elle eut opéré tout le bruit qu'on »en attendait Colbert fait mieux, il appelle en France des artistes, des savans , des fabricans , et fixe par des institutions cette brillante famille dés arts, que, depuis le règne de François I er , la discorde et le fanatisme avaient dispersée. L'airain, lé Marbre et la tQile reçoivent i nouveau, sur les bords de la Seine les formes magiques de la vie et de la beauté. Nos artistes ont one école à Rome. Une académie de peinture et de sculpture, et une autre d'architecture, les éclairent par» communication des idées, et les affranchissent de l'humiliation des jurandes ; une commission , chargée de fournir des relations de fêtes, et des devises p<> ur
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les médailles et les tapisseries , devient le noyau d'une troisième académie. Chapelain , qui avait été préféré à Corneille pour la distribution des récompenses , se retrouve encore avec Cassagne et Bourséis à la tête du nouvel établissement , par cette fatalité qui amène constamment la médiocrité sous la main des hommes puissans. Dans le même temps, Colbert tire la Bibliothèque du Roi d'un galetas de la rue de la Harpe, l'établit dans deux maisons voisines de son hôtel, et de seize mille volumes en porte le nombre à quarante mille; tandis qu'avec une égale ardeur il se forme à lui-même une bibliothèque immense et précieuse, dont les seuls manuscrits, que dans la suite son petit-fils vendit au roi, composaient quatorze mille trois cents volumes. Mais un pas plus hardi dans les progrès de l'esprit humain fat la création de X Académie des Sciences. La situation du siècle se peint dans la défense qu'on lui fit de s'occuper de l'astrologie judiciaire et de la pierre philosophale. On y mêla , il jest vrai, une section de théologie; mais la Sorbonne jalouse la fit révoquer, et par là rendit aux sciences humaiftes le seul service qui fut en son pouvoir. Devancé par Richelieu dans l'institution de l'Académie française , Colbert apporta spn offrande à ce sanctuaire des
lettres. Il la logea au Louvre, engagea le roi à s'en déclarer protecteur, lui assura un fonds pour des droits de présence, et fut élu à. une place vacante, où il eut un prédécesseur obscur, appelé Jean Silhon,
et un successeur immortel comme lui , Jean La Fontaine (i).
Au ministre qui avait assis l'impôt sur les consommations il fallait un peuple riche, et Colbert ne pouvait l'enrichir. que par le commerce. Dès lors, on voit les glaces de Venise, les points d'Angleterre , les bas au métier, les tentures des Gobelins, les -draps 6ns de Louviers , d'Abbeville et de Sedan , les soieries de Tours et de Lyon , les tapis de la Savonnerie , de Beau vais .et d'Aubusson, le perfectionnement de l'horlogerie, la restauration des haras, la culture de la garance, les produits variés du cuir, du fer, de l'acier
(i) L'abbé d'Olivet raconte que Colbert fut dispensé par l'Académie française de prononcer un discours de réception ; mais voici un passage que j'ai trouvé dans le n° 52 de la Gazette de France , anoe'e 1667 : a De Paris, le 3o avril 1667. Le 21 du courant, le duc de Saint-Aignan ayant été prendre le sieur Colbert en son logis, le conduisit en l'Académie française, établie chez le chancelier de France, laquelle l'avait depuis long-temps invité à lui faire l'honneur d'être l'un de ses membres; et après y avoir été reçu avec les cérémonies ordinaires, il fit un discours à la louange du roi ,' avec tant de grâce et de succès , qu'il en fut admiré de toute cette savante compagnie, » J'avoue que ce fait positif me paraît mériter plus de confiance que l'assertion de l'abbé d'Olivet , qu'on ne saurait au reste vérifier, parce que l'Académie ne possède plus ses registres de l'année 1667 ; j'aime d'ailleurs à croire qu'un homme d'autant de sens que Colbert n'aurait pas voulu occuper une plaee dont il lui eût été impossible de remplir le premier devoir.
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et des terres argileuses, devenir ses paisibles conque* tes , soit par des acquisitions nouvelles , soit par des developpemeos imprévus; des togemens, des honneurs , des avances de fonds , des privilèges captivent les fondateurs de l'industrie française , et l'on accorde à leurs prétentions des nuées de règlement qu'il serait aujourd'hui aussi injuste de blâmer qu'absurde de rétablir, parce que , bons peut-âtre pour des fabriques naissantes , ils ne sauraient maintenant que les étouffer, comme si on forçait un homme mûr à ceprendre les vêiemens de son enfance.
Le soin d'assurer à tant de manufactures des matières premières et des débouchés , est une nouvelle sollicitude de Colbert. Des colonies s'établissent, s'a-
aiment, et Québec est fondé; quatre compagnies exploitent les régions de l'Asie , les Indes occidentales , les côtes d'Afrique, et même les mers du Nord ; car le monopole, si généralement abandonné de nos jours, suppléait à l'absence des capitaux et des lumières individuelles. Le port franc de Marseille fonda bien mieux notre prépondérance dans le Levant. Colbert, au centre de ce grand mouvement , tient les rênes , excite , dirige , crée les chambres de commerce , les chambres d'assurance , les entrepôts , les transits , et combine ses douanes avec les besoins du monde , et les accidens de la nature et de la politique. Nulle part il ne déploya plus de sagacité, plus de force de tête r plus de variété de connaissances; et son travail pro-
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digieux serait inexplicable, si l'on ne savait que ce ministre extraordinaire ne se reposait jamais, et occupait ses commis seize heures par jour. D'ailleurs sa vigilance sévère et son âpre attachement à Tordre et au bien public ne dédaignaient aucun détail, etle rendaient présent partout. Je n'en saurais mieux donner l'idée que par la citation d'un trait probablement inconnu à la génération actuelle. Colbert se transporte un jour au Jardin du roi , et reconnaît que le terrain destiné aux cultures botaniques a été planté de vignes pour l'usage des administrateurs de l'établissement Sa colère éclate contre un abus si effronté; il ordonne que la vigne soit à l'instant détruite ; et se faisant apporter une pioche , il en commence lui-même l'arrachement avec une véhémence toute patriotique. Un botaniste anglais, appelé Salisbury , fut si charmé de cet acte de vigueur qu'il en consigna le récit dans le second volume de son Paradisus Zondinensis, et que, pour acquitter la dette de la science , il nomma Cmbertia Tune des plantes de son catalogue.
J'ai encore à parler de cette marine fameuse ou Colbert montra tout à coup cent vaisseaux de guerre et soixante mille matelots. Ce fut, dit-on, un prodige, et le mot est malheureusement vrai ; car rien n'était moins naturel , et moins proportionné aux ressources réelles de la France. Colbert voulut d'abord une narine protectrice du commerce, et façonnée dans 1 esprit hollandais. Mais sa rivalité avec Louvois, le désir
de capter la noblesse , et sa facilité à disposer des finances , le jetèrent loin de ses principes , que son fils Seignelay abandonna bien davantage. Ainsi le privilège, l'orgueil et l'indiscipline montèrent sur nos bords; le point d'honneur, et non l'utilité, s'attacha au pavillon ; et au lieu d'une marine docile, économique, auxiliaire, telle que son fondateur la concevait, nous eûmes une marine rivale et chevaleresque , c'està-dire le plus dispendieux des contre-sens. La brarvoure française et l'habileté de quelques chefs pourront bien y produire çà et là des efforts glorieux , mais sans relever l'institution minée par des vices incurables.
On doit teftir compte à Colbert des obstacles insurmontables que rencontra son génie, et notamment de deux guerres qui furent entreprises malgré ses conseils. 11 alimenta la première sans effort ; mais la seconde faussa toutes ses mesures. Elle dévasta les colonies, ruina les compagnies de commerce, et laissa aux frais du gouvernement les artistes inoccupés qui voulaient fuir , et les fabriques de luxe qu'on avait peut-être trop favorisées. Colbert fut contraint de revenir à tout ce qu'il avait répudié, aux emprunts usuraires , à la création d'offices onéreux et rjdicules , et à près de 3oo,ooo,ooo liv. de ce qu'on appelait affaires extraordinaires Des impots furent inventés, tels que le monopole du tabac, la marque de l'or et de l'argent, et même de la vaisselle d'étain; le papier
timbré, qui intéressa le fisc aux abus de la chicane; divers droits sur les boissons et sur les ventes de la halle; enfin le bail des échoppes, qui rendit Colbert l'horreur du peuple de Paris. Mézerai perdit sa pension pour avoir écrit quelles sont en France les conditions légales de l'impôt ; et l'on doit remarquer que les maximes de cet historien étaient déjà développées dans le livre des Économies royales; en sorte que Colbert ôta sa pension à Mézerai pour les mêmes causes qui la lui auraient fait donner par Sully, tant s'étaient corrompues depuis Henri IV les doctrines de la monarchie tempérée. Le pouvoir absolu, que les < ministres de Louis XIV professaient par obligation , était dans le cœur de Colbert. Confident de Mazarin durant la Fronde, il avait pris en haine les formes de la liberté , et le parlement de Paris , dont il travailla efficacement à déprécier les charges. Le temps, au reste, varie l'importance des théories politiques; Colbert, sous Henri IV, n'en aurait pas moins été un habileadministrateur; et Sully , vivant sous Louis XIV, eût végété dans la disgrâce.
Au lieu de soulager Colbert, le traité de Nhnègue aggrava ses peines. Louis XIV, eûivré de la gloire militaire, et livré aux captations de Loovois, ne respirait plus que la guerre ; des camps de plaisance extrêmement coûteux en retraçaient l'image ; la chambre des reunions d'Alsace , et le bombardement de Gênes, en présageaient le retour ; enfin la continuation arbi-
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traire des impôts, qui devaient cesser à la paix, était le jeu d'un conquérant insensible aux misères que couvrent des lauriers. D'un autre côté, Colbert, qui appréciait le génie manufacturier des protestans , et qui proposait lui-même dé leur confier le commerce du Japon, dont- les Portugais venaient d'être bannis, voyait avec effroi la persécution graduelle de ces dissidens préparer un second exil de l'industrie française ; et déjà l'édit précurseur qui leur interdisait le maniement des deniers publics l'avait privé de ses plus fidèles comptables. Enfin il sentait les dégoûts du roi et le triomphe de son rival. Trop honnête homme pour ne pas gémir, et trop ambitieux pour se retirer , il eut la faiblesse de tenter encore la faveur par un effort plus digne d'un courtisan que d'un grand ministre. Il projeta de consacrer au roi une place magnifique sur le terrain de l'hôtel de Soissons , où l'on voit au* jourd'hui la halle au blé. Au milieu d'un vaste bassin, un énorme rocher, chargé de quatre statues colossales de fleuves, devait porter Louis XIV terrassant la Discorde et l'Hérésie. Girardon avait fait le plan de cette moutagne de marbre et de bronze, où tout devait être extraordinaire. Mais la mort du ministre nous épargna les frais de cette gigantesque adulation, et les blocs prodigieux qui étaient rassemblés allèrent décorer l'église des Invalides. Usé de travail et de chagrin , Colbert s'éteignit en peu de jours. Sa main mourante refusa d'ouvrir une lettre du roi. « Je ne
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veux plus en entendre parler, s'écria-t-il; qu'au moins à présent il me laisse tranquille. Si j'avais fait pour Dieu ce que j'ai fait pour cet homme-là , je serais . sauvé dix fois, et je ne sais ce que je vais devenir. » La multitude, pleine d'une fureur dont j'ai dit précédemment les causes, rugissait à sa porte > et attendait son corps pour le mettre en pièces. On ne put l'enterrer que la nuit, et avec le secours d'une force armée. La tombe donna seule le repos à cet administrateur c élèbre, dont l'ame, troublée à ses derniers momens, sembla fuir, dans le sein du jésuite Bojirdaloue, Dieu menaçant, le roi ingrat, et le peuple irrité.
Dans la perte de Colbert , l'homme privé fut peu regretté. Sa dureté et sa défiance repoussaient également les vrais et les faux amis. On le croyait égoïste, peu serviable, et n'usant de son crédit que pour luimême, « et tout au plus pour ses enfans, » ajoutait madame de Sévigné. Au milieu de sa famille, il se piquait d'être justicier sévère, et châtiait par le bâton l'indocilité de six fils, trop vains de sa fortune. Outre les dignités de l'Église, de l'armée et de là cour accumulées sur la tête de ses parens, il laissa une succession de dix millions, qui en feraient vingt de nos jours. Il s'était d'ailleurs bâti à Sceaux une résidence toute royale , comme Louvois l'avait fait à Meudon. Cette extrême richesse , qui ne rendit poiut sa probité suspecte, s'explique par la haute libéralité de Louis XIV, et par une certaine âpreté de gain et de-
conomie, tjue la délicatesse actuelle de nos mœurs ne permet plus aux hommes publics. Colbcrt était religieux ; il avait fait imprimer un bréviaire à l'usage de sa famille, et le récitait en voiture dans ses voyages de Versailles. C'était une dévotion sincère , mais moulée sur conscience de courtisan , et qui n'empêcha pas ce sage ministre d'aller au monastère de Chaillot enlever mademoiselle de La Vallière des autels de Dieu , pour la remettre dans les bras du roi.
Considéré comme ministre, Colbert étonne l'imagination et commande la reconnaissance. Le jugement sur de tels hommes appartient à la postérité plus qu'à leurs contemporains. Des torts qu'on lui reproche, quelques-uns sont à lui, d'autres à son siècle,
et plusieurs à son maître. Ses erreurs mêmes furent
utiles, et les économistes en les découvrant ont moins ébranlé qu'épuré sa gloire. La pauvre France des châtelains et des ligueurs sortit de ses mains la France élégante et immortelle des arts, des lois, de l'industrie, 4p la richesse et des chefs-d'œuvre. Son ministère figure au milieu du règne de Louis XIV comme ces merveilleux étés du Nord, qui, resserrés entre deux longs hivers, accomplissent en peu de mois tout le travail de la nature. Va de plus loin, et dans ses résultats , il s'agrandit encore ; car c'est bien de Colbert que découlent les trois puissances sous lesquelles gravite aujourd'hui le monde intelligent : puissance de l'administration , dont avant ' lui l'art était in-
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connu ; puissance de la propriété mobilière , source de lumières et d'activité , seule capable d'achever la civilisation que commence la propriété foncière ; enfin , puissance de l'opinion publique , aussi essentielle au gouvernement des sociétés que la raison à la conduite des individus. Je doute que l'impulsion donnée au quinzième siècle par Christophe Colomb , et au seizième par Luther, ait égalé le mouvement décisif dont les choses humaines ont été frappées par l'influence de Colbert.