CLÉANDRE, DORANTE, CLITON
( L'acte se passe dans la prison.)
DORAÎNTE.
Te vous en prie encor, discourons d'autre chose,
R, ACTE III, SCENE î. 199
Et sur un tel sujet avons la bouche close : On peut nous écouter, et vous surprendre ici; Et si vous vous perdez, vous me perdez aussi. La parfaite amitié que pour vous j'ai conçue, Quoiqu'elle soit l'effet d'une première vue, Joint mon péril au vôtre, et les unit si bien Qu'au cours de votre sort elle attache le mien.
CLÉANDRE
N'ayez aucune peur, et sortez d'un tel doute. J'ai des gens là dehors qui gardent qu'on n'écoute ; Et je puis vous parler en toute sûreté De ce que mon malheur doit à votre bonté.
Si d'un bienfait si grand qu'on reçoit sans mérite Qui s'avoue insolvable aucunement s'acquitte, Pour m'acquitter vers vous autant que je le puis, J'avoue, et hautement, monsieur, que je le suis; Mais si cette amitié par l'amitié se paie, Ce cœur qui vous doit tout vous en rend une vraie. La vôtre la devance à peine d'un moment, Elle attache mon sort au vôtre également; Et l'on n'y trouvera que cette différence, Qu'en vous elle est faveur, en moi reconnaissance.
DORANTE
N'appelez point faveur ce qui fut un devoir. Entre les gens de cœur il suffit de se voir. Par un effort secret de quelque sympathie L'un à l'autre aussitôt un certain nœud les lie : Chacun d'eux sur son front porte écrit ce qu'il est ; Et quand on lui ressemble, on prend son intérêt.
CLITON
Par exemple, voyez, aux traits de ce visage Mille dames m'ont pris pour homme de courage, Et sitôt que je parle, on devine à demi Que le sexe jamais ne fut mon ennemi.
CLÉASDRE.
Cet homme a de l'humeur.
DORANTE
C'est un vieux domestique Qui, comme vous voyez, n'est pas mélancolique. A cause de son âge il se croit tout permis; Il se rend familier avec tous mes amis, Mêle partout son mot, et jamais, quoi qu'on die , Pour donner son avis il n'attend qu'on l'en prie. Souvent il importune, et quelquefois il plaît.
CLÉANDRE
J'en voudrais connaître un de 1 humeur dont il est.
CLITON
Croyez qu'à le trouver vous auriez de la peine : Le monde n'en voit pas quatorze à la douzaine; Et je jurerais bien, monsieur, en bonne foi, Qu'en France il n'en est point que Jodelet et moi.
DORANTE
Voilà de ses bons mots les galantes surprises; Mais qui parle beaucoup dit beaucoup de sottises ; Et quand il a dessein de se mettre en crédit. Plus il y fait d'effort, moins il sait ce qu'il dit.
LA SUITE Î)U MENTEUR, ACTE ÎIÎ, SCÈNE If.
CLITON
On appelle cela des vers à ma louange.
CLÉ ANDRE
Presque insensiblement nous avons pris le change. Mais revenons, monsieur, à ce que je vous dois.
dobante:
Nous en pourrons parler encor quelque autre fois : Il suffit pour ce coup.
CLÉ ANDRE
Je ne saurais vous taire En quel heureux état se trouve votre affaire. Tous sortirez bientôt, et peut-être demain ; Mais un si prompt secours ne vient pas de ma main ; Les amis de Philiste en ont trouvé la voie : J'en dois rougir de honte au milieu de ma joie ; Et je ne saurais voir sans être un peu jaloux Qu'il m'ôte les moyens de m'employer pour vous. Je cède avec regret à cet ami fidèle ; S'il a plus de pouvoir, il n'a pas plus de zèle ; Et vous m'obligerez, au sortir de prison, De me faire l'honneur de prendre ma maison. Je n'attends point le temps de votre délivrance, De peur qu'encore un coup Philiste me devance ; Comme il m'ôte aujourd'hui l'espoir de vous servir, Vous loger est un bien que je lui veux ravir.
DORANTE
C'estun excès d'honneur que vous me voulez rendre ; Et je croirais faillir de m'en vouloir défendre.
CLÉANDBE.
Je vous en reprîrai quand vous pourrez sortir ; Et lors nous tâcherons à vous bien divertir, Et vous faire oublier l'ennui que je vous cause.
Auriez-vous cependant besoin de quelque chose? Vous êtes voyageur, et pris par des sergents ; Et quoique ces messieurs soient fort honnêtes gens, Il en est quelques-uns...
CLITON
Les siens en sont du nombre ; Ils ont en le prenant pillé jusqu'à son ombre ; Et n'était que le ciel a su le soulager, Vous le verriez encor fort net et fort léger ; Niais comme je pleurais ces tristes aventures, Nous avons reçu lettre, argent et confitures.
CLÉANDRE
Et de qui ?
DORANTE
Pour le dire, il faudrait deviner.
Jugez ce qu'en ma place on peut s'imaginer.
Une dame m'écrit, me flatte, me régale, Me promet un amour qui n'eut jamais d'égale, Me fait force présents...
CLÉ.ANDRE
Et vous visite?
DORANTE
Non .
CLEANDRE.
Vous savez son logis?
DORANTE
Non; pas même son nom.
Ne soupçonnez-vous point ce que ce pourrait être?
CLÉANDRE
A moins que de la voir je ne la puis connaître.
DORANTE
Pour un si bon ami je n'ai point de secret. Voyez, connaissez-vous les traits de ce portrait?
CLÉANDRE
Elle semble éveillée, et passablement belle ; Mais je ne vous en puis dire aucune nouvelle, Et je ne connais rien à ces traits que je vol. Je vais vous préparer une chambre chez moi. Adieu.
DORANTE, CLITON
DORANTE
Ce brusque adieu marque un trouble dans l'âme. Sans doute il la connaît.
CLITON
C'est peut-être sa femme.
DORANTE
Sa femme ?
CLITON
Oui, c'est sans doute elle qui vous écrit; Et vous venez de faire un coup de grand esprit. Voilà de vos secrets et de vos confidences.
DORANTE
Nomme-les parleur nom, dis de mes imprudences. Mais serait-ce en effet celle que tu me dis?
CLITON
Envoyez vos portraits à de tels étourdis, Ils gardent un secret avec extrême adresse, [tresse. C'est sa femme , vous dis-je, ou du moins sa maî- Ne l'avez-vous pas vu tout changé de couleur?
Je l'ai vu comme atteint d'une vive douleur, Faire de vains efforts pour cacher sa surprise. Son désordre, Cliton, montre ce qu'il déguise. Il a pris un prétexte à sortir promptement, Sans se donner loisir d'un mot de compliment.
CLITON
Qu'il fera dangereux rencontrer sa colère !
Il va tout renverser si l'on le laisse faire,
Et je vous tiens pour mort si sa fureur se croît ;
Niais surtout ses valets peuvent bien marcher droit :
Malheureux le premier qui fâchera son maître !
Pour autres cent louis je ne voudrais pas l'être.
DORANTE
La chose est sans remède , en soit ce qui pourra : S'il fait tant le mauvais, peut-être on le verra.
LA SUITE DU MENTEUR, ACTE ITT, SCENE II f.
Ce n'est pas qu'après tout, Cliton , si c'est sa femme, Je ne sache étouffer cette naissante flamme ; Ce serait lui prêter un fort mauvais secours Que lui ravir l'honneur en conservant ses jours ; D'une belle action j'en ferais une noire. J'en ai fait mon ami, je prends part à sa gloire , Et je ne voudrais pas qu'on pût me reprocher De servir un brave homme au prix d'un bien si cher.
CLITON
Et s'il est son amant ?
Puisqu'elle me préfère, Ce que j'ai fait pour lui vaut bien qu'il me défère; Sinon, il a du cœur, il en sait bien les lois, Et je suis résolu de défendre son choix. Tandis, pour un moment trêve de raillerie, Je veux entretenir un peu ma rêverie.
( Il prend le portrait de Mélisse.)
Merveille qui m'as enchanté, Portrait à qui je rends les armes, As-tu bien autant de bonté Comme tu me fais voir de charmes ?
Hélas ! au lieu de l'espérer, Je ne fais que me figurer Que tu te plains à cette belle, Que tu lui dis mon procédé, Et que je te fus infidèle Sitôt que je t'eus possédé.
Garde mieux le secret que moi, Daigne en ma faveur te contraindre :
Si j'ai pu te manquer de foi, C'est m'imiter que de t'en plaindre.
Ta colère en me punissant Te fait criminel d'innocent; Sur toi retombent les vengeances...
CLITON , lui ôtant le portrait.
Vous ne dites, monsieur, que des extravagances, Et parlez justement le langage des fous. Donnez, j'entretiendrai ce portrait mieux que vous ; Je veux vous en montrer de meilleures méthodes, Et lui faire des vœux plus courts et plus commodes.
Adorable et riche beauté, Qui joins les effets aux paroles, Merveille qui m'as enchanté Partes douceurs et tes pistoles, Sache un peu mieux les partager ; Et, si tu nous veux obliger A dépeindre aux races futures L'éclat de tes faits inouïs, Garde pour toi les confitures, Et nous accable de louis.
Voilà parler en homme.
DORANTE
Arrête tes saillies, Ou va du moins ailleurs débiter tes folies.
Je ne suis pas toujours d'humeur à t'écouter.
CLITON
Et je ne suis jamais d'humeur à vous flatter; Je ne vous puis souffrir de dire une sottise : Pour un double intérêt je prends cette franchise; L'un, vous êtes mon maître, et j'en rougis pour
[vous ; L'autre, c'est mon talent, et j'en deviens jaloux.
DORANTE
Si c'est là ton talent, ma faute est sans exemple.
CLITON
Ne me l'enviez point, le vôtre est assez ample ; Et puisque enfin le ciel m'a voulu départir Le don d'extravaguer, comme à vous de mentir, Comme je ne ments point devant votre excellence, Ne dites à mes yeux aucune extravagance ; N'entreprenez sur moi, non plus que moi sur vous.
DORANTE
Tais-toi; le ciel m'envoie un entretien plus doux : L'ambassade revient.
CLITON
Que nous apporte-t-elle ?
Maraud , veux-tu toujours quelque douceur noucliton. [velle ?
Non pas, mais le passé m'a rendu curieux ; Je lui regarde aux mains un peu plutôt qu'aux yeux. '
DORANTE, MÉLISSE, déguisée en servanle, cachant son visage sous une coiffe; CLITON , LISE.
cliton, à Lyse. [vides !
Montre ton passe-port. Quoi ! tu viens les mains
(à Dorante.) Ainsi détruit le temps les biens les plus solides ; Et moins d'un jourréduit tout votre heur et le mien, Des louis aux douceurs, et des douceurs à rien.
LYSE
Si j'apportai tantôt, à présent je demande.
DORANTE
Que veux-tu?
LYSE
Ce portrait, que je veux qu'on me rende.
DORANTE
As-tu pris du secours pour faire plus de bruit ?
LYSE
J'amène ici ma sœur, parce qu'il s'en va nuit; Mais vous pensez en vain chercher une défaite : Demandez-lui, monsieur, quelle vie on m'a faite.
Quoi ! ta maîtresse sait que tu me l'as laissé !
i. Ces scènes avec Cliton, ces stances sur un portrait, celte parodie des stances par Cliton, peuvent avoir nui à la pièce : ces défauts seraient bien aisés à corriger. (V.)