‹ uvres de P. et Th. Corneille, précédées de la Vie de P. CorneilleChapitre 285 sur 766 · LISE · texte numérisé non relu

LISE

Elle s'en est doutée, et je l'ai confessé.

DORANTE

Elle s'en est donc mise eu colère?

LYSE

Et si forte, Que je n'ose rentrer si je ne le rapporte : Si vous vous obstinez à me le retenir, Je ne sais dès ce soir, monsieur, que devenir; Ma fortune est perdue, et dix ans de service.

DORANTE

Écoute, il n'est pour toi chose que je ne fisse : Si je te nuis ici, c'est avec grand regret ; Mais on aura mon cœur avant que ce portrait.

Va dire de ma part à celle qui t'envoie Qu'il fait tout mon bonheur, qu'il fait toute ma joie, Que rien n'approcherait de mon ravissement, Si je le possédais de son consentement; Qu'il est l'unique bien où mon espoir se fonde, Qu'il est le seul trésor qui me soit cher au monde. Et, quant à ta fortune, il est en mon pouvoir De la faire monter par delà ton espoir.

Je ne veux point de vous, ni de vos récompenses.

DOBANTE.

Tu me dédaignes trop.

LYSE

Je le dois.

CLITON

Tu l'offenses.

Mais voulez-vous, monsieur, me croire et vous ven- Pvendez-lui son portrait pour la faire enrager, [ger ?

LYSE

O le grand habile homme! il y connaît finesse. C'est doncainsi, monsieur, que vous tenez promesse? Mais puisque auprès de vous j'ai si peu de crédit, Demandez à ma sœur ce qu'elle m'en a dit, Et si c'est sans raison que j'ai tant d'épouvante.

DOBAXTE.

Tu verras que ta sœur sera plus obligeante ; Mais si ce grand courroux lui donne autant d'effroi, Je ferai tout autant pour elle que pour toi.

LYSE

N'importe, parlez-lui ; du moins vous saurez d'elle Avec quelle chaleur j'ai pris votre querelle.

DOBAXTE, à Mélisse.

Sou ordre est-il si rude?

MÉLISSE

11 est assez exprès; [près :

Mais, sans mentir, ma sœur vous presse un peu de Quoi qu'elle ait commandé, la chose a deux visages.

Comme toutes les deux jouent leurs personnages !

MÉLISSE

Souvent tout cet effort à ravoir un portrait N'est que pour voir l'amour par l'état qu'on en fait.

C'est peut-être après tout le dessein de madame. Ma sœur, non plus que moi, ne lit pas dans son âme ; En ces occasions il fait bon hasarder, Et de force ou de gré je saurais le garder. Si vous l'aimez, monsieur, croyez qu'en son courage Elle vous aime assez pour vous laisser ce gage : Ce serait vous traiter avec trop de rigueur, Puisque avant ce portrait on aura votre cœur ; Et je la trouverais d'une humeur bien étrange Si je ne lui faisais accepter cet échange. Je l'entreprends pour vous, et vous répondrai bien Qu'elle aimera ce gage autant comme le sien.

DORANTE

O ciel ! et de quel nom faut-il que je te nomme ?

CLITON

Ainsi font deux soldats logés chez le bon homme : Quand l'un veut tout tuer, l'autre rabat les coups , L'un jure comme un diable, et l'autre file doux. Les belles, n'en déplaise à tout votre grimoire, Vous vous entr'entendez comme larrons en foire.

MÉLISSE

Que dit cet insolent ?

DORANTE

C'est un fou qui me sert.

Vous dites que...

DOBANTE, à Clilon.

Tais-toi, ta sottise me perd.

(à Mélisse.) Je suivrai ton conseil, il m'a rendu la vie.

LYSE

Avec sa complaisance à flatter votre envie, Dans le cœur de madame elle croit pénétrer ; Mais son front en rougit, et n'ose se montrer.

MELISSE, se découvrant.

Mon front n'en rougit point; et je veux bien qu'il voie D'où lui vient ce conseil qui lui rend tant de joie. dobante. [teurs?

Mes yeux, que vois-je ? où suis-je? êtes-vous des flat- Si le portrait dit vrai, les habits sont menteurs. Madame, c'est ainsi que vous savez surprendre?

MÉLISSE

C'est ainsi que je tache à ne me point méprendre, A voir si vous m'aimez, et savez mériter Cette parfaite amour que je vous veux porter.

Ce portrait est à vous , vous l'avez su défendre , Et de plus sur mon cœur vous pouvez tout prétendre ; Mais, par quelque motif que vous l'eussiez rendu, L'un et l'autre à jamais était pour vous perdu. Je retirais le cœur en retirant ce gage, Et vous n'eussiez de moi jamais vu que l'image. Voilà le vrai sujet de mon déguisement. Pour ne rien hasarder j'ai pris ce vêtement, Pour entrer sans soupçons, pour en sortir de même, Et ne me point montrer qu'ayant vu si l'on m'aime.

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