FLAMINIUS, LAODICE
FLAMINIUS
Madame, enfin une vertu parfaite...
LAODICE
Suivez le roi, seigneur, votre ambassade est faite; Et je vous dis encor, pour ne vous point flatter, Qu'ici je ne la dois ni la veux écouter.
FLAMINIUS
Et je vous parle aussi, dans ce péril extrême, Moins en ambassadeur qu'en homme qui vous aime, Et qui, touché du sort que vous vous préparez, Tache ù rompre le cours des maux où vous courez. J'ose donc comme ami vous dire en confidence Qu'une vertu parfaite a besoin de prudence, Et doit considérer, pour son propre intérêt, Et les temps où Ton vit, et les lieux où l'on est. La grandeur de courage eu une âme royale N'est sans cette vertu qu'une vertu brutale, Que son mérite aveugle, et qu'un faux jour d'honneur Jette en un tel divorce avec le vrai bonheur, Qu'elle-même se livre à ce qu'elle doit craindre, Ne se fait admirer que pour se faire plaindre, Que pour nous pouvoir dire, après un grand soupir, « J'avais droit de régner, et n'ai su m'en servir. » Vous irritez un roi dont vous voyez l'armée Nombreuse, obéissante, à vaincre accoutumée ; Vous êtes en ses mains, vous vivez dans sa cour.
LAODICE
Je ne sais si l'honneur eut jamais un faux jour, Seigneur; maisje veux bien vous répondre en amie.
Ma prudence n'est pas tout à fait endormie ; Et, sans examiner par quel destin jaloux La grandeur de courage est si mal avec vous, Je veux vous faire voir que celle que j'étale N'est pas tant qu'il vous semble une vertu brutale ; Que, si j'ai droit au trône, elle s'en veut servir, Et sait bien repousser qui me le veut ravir.
Je vois sur la frontière une puissante armée, Comme vous l'avez dit, à vaincre accoutumée; Mais par quelle conduite, et sous quel général? Le roi, s'il s'en fait fort, pourrait s'en trouver mal, Et, s'il voulait passer de son pays au nôtre, Je lui conseillerais de s'assurer d'une autre. Mais je vis dans sa cour, je suis dans seg états, Et j'ai peu de raison de ne le craindre pas. Seisneur, dans sa cour même et hors de l'Arménie,
La vertu trouve appui contre la tyrannie.
Tout son peuple a des yeux pour voir quel attentat
Font sur le bien public les maximes d'état :
Il connaît Nicomède, il connaît sa marâtre,
Il en sait, il en voit la haine opiniâtre;
Il voit la servitude où le roi s'est soumis,
Et connaît d'autant mieux les dangereux amis.
Pour moi, que vous croyez au bord du précipice, Bien loin de mépriser Attale par caprice, J'évite les mépris qu'il recevrait de moi S'il tenait de ma main la qualité de roi. Je le regarderais comme une âme commune, Comme un homme mieux né pour une autre fortune, Plus mon sujet qu'époux, et le nœud conjugal Ne le tirerait pas de ce rang inégal.
Mon peuple à mon exemple en ferait peu d'estime. Ce serait trop, seigneur, pour un cœur magnanime : Mon refus lui fait grâce, et, malgré ses désirs, J'épargne à sa vertu d'éternels déplaisirs.
FLAMINIUS
Si vous me dites vrai, vous êtes ici reine : Sur l'armée et la cour je vous vois souveraine; Le roi n'est qu'une idée, et n'a de son pouvoir Que ce que par pitié vous lui laissez avoir. Quoi ! même vous allez jusques à faire grâce ! Après cela, madame, excusez mon audace; Souffrez que Rome enfin vous parle par ma voix : Recevoir ambassade est encor de vos droits; Ou, si ce nom vous choque ailleurs qu'en Arménie, Comme simple Romain souffrez que je vous die Qu'être allié de Rome, et s'en faire un appui, C'est l'unique moyen de régner aujourd'hui; Quec'estparlàqu'ontientses voisins en contrainte, Ses peuples en repos, ses ennemis en crainte; Qu'un prince est dans son trône à jamais affermi Quand il est honoré du nom de son ami ; Qu' Attale avec ce titre est plus roi, plus monarque Que tous ceux dont le front ose en porter la marque ; Et qu'enfin...
LAODICE
Il suffit ; je vois bien ce que c'est : Tous les rois ne sont rois qu'autant comme il vous Mais si de leurs états Rome à son gré dispose, [plaît ; Certes pour son Attale elle fait peu de chose; Et qui tient en sa main tant de quoi lui donner A mendier pour lui devrait moins s'obstiner. Pour un prince si cher sa réserve m'étonne 1 Que ne me l'offre-t-elle avec une couronne! C'est trop m'importuner en faveur d'un sujet, Moi qui tiendrais un roi pour un indigne objet. S'il venait par votre ordre, et si votre alliance Souillait entre ses mains la suprême puissance. Ce sont des sentiments que je ne puis trahir : Je ne veux point de rois qui sachent obéir; Et, puisque vous voyez mon âme tout entière, Seigneur, ne perdez plus menace ni prière.