‹ uvres de P. et Th. Corneille, précédées de la Vie de P. CorneilleChapitre 478 sur 766 · SCÈNE IL · texte numérisé non relu

SCÈNE IL

POMPÉE, ARISTIE

POMPÉE

Me dit-on vrai, madame, et serait-il possible...

ARISTIE

Oui, seigneur, il est vrai que j'ai le cœur sensible ; Suivant qu'on m'aime ou hait, j'aime ou hais à mon

[tour, Et ma gloire soutient ma haine et mon amour. Mais, si de mon amour elle est la souveraine, Elle n'est pas toujours maîtresse de ma haine ; Je ne la suis pas même ; et je hais quelquefois Et moins que je ne veux, et moins que je ne dois.

Cette haine a pour moi toute son étendue, Madame, et la pitié ne l'a point suspendue ; La générosité n'a pu la modérer.

ARISTIE

Vous ne voyez donc pas qu'elle a peine à durer? Mon feu, qui n'est éteint que parce qu'il doit l'être, Cherche en dépit de moi le vôtre pour renaître ; Et je sens qu'à vos yeux mon courroux chancelant Trébuche, perd sa force, et meurt en vous parlant. M'aimeriez-vous encor, seigneur?

POMPÉE

Si je vous aime !

SERTORIUS, AC

Demandez si je vis, ou si je suis moi-même. Votre amour est ma vie, et ma vie est à vous.

ARISTIE

Sortez de mon esprit, ressentiments jaloux : Noirs enfants du dépit, ennemis de ma gloire, Tristes ressentiments, je ne veux plus vous croire. Quoi qu'on m'ait fait d'outrage, il ne m'en souvient Plus de nouvel hymen, plus de Sertorius ; [ plus. Je suis au grand Pompée ; et puisqu'il m'aime encore, Puisqu'il me rend son cœur, de nouveau je l'adore. Plus de Sertorius. Mais, seigneur, répondez ; Faites parler ce cœur qu'enfin vous me rendez. Plus de Sertorius. Hélas! quoi que je die, Vous ne me dites point, seigneur: Plus d'Emilie. Rentrez daas mon esprit, jaloux ressentiments, Fiers enfants de l'honneur, nobles emportements ; C'est vous que je veux croire ; et Pompée infidèle Ne saurait plus souffrir que ma haine chancelle ; il l'affermit pour moi. Venez, Sertorius; Il me rend tout à vous par ce muet refus. Donnons ce grand témoin à ce grand hyménée ; Son âme toute ailleurs n'en sera point gênée : Il le verra sans peine, et cette dureté Passera chez Sylla pour magnanimité.

POMPÉE

Ce qu'il vous fait d'injure également m'outrage, Mais enfin je vous aime, et ne puis davantage, [pas, Vous , si jamais ma flamme eut pour vous quelque ap- Plaignez-vous, haïssez, mais ne vous donnez pas ; Demeurez en état d'être toujours ma femme, Gardez jusqu'au tombeau l'empire de mon âme. Sylla n'a que son temps, il est vieil et cassé; Son règne passera, s'il n'est déjà passé; Ce grand pouvoir lui pèse, il s'apprête à le rendre ; Comme à Sertorius, je veux bien vous l'apprendre. Ne vous jetez donc point, madame, en d'autres bras; Plaignez-vous, haïssez, mais ne vous donnez pas : Si vous voulez ma main, n'engagez point la vôtre.

ARISTIE

Mais quoi! n'êtes-vous pas entre les bras d'une autre?

POMPÉE

Non ; puisqu'il vous en faut confier le secret, Emilie à Sylla n'obéit qu'à regret.

Des bras d'un autre époux ce tyran qui l'arrache Ne rompt point dans son cœur le saint nœud qui l'at- Elle porte en ses flancs le fruit de cet amour, [tache ; Que bientôt chez moi-même elle va mettre au jour ; Et, dans ce triste état, sa main qu'il m'a donnée N'a fait que l'éblouir par un feint hyménée, Tandis que, tout entière à son cher Globrion, Elle paraît ma femme, et n'en a que le nom.

ARISTIE

Et ce nom seul est tout pour celles de ma sorte. Rendez-le-moi, seigneur,ce grand nom qu'elle porte . J'aimai votre tendresse et vos empressements :

Mais je suis au-dessus de ces attachements ; Et tout me sera doux, si ma trame coupée Me rend à mes aïeux en femme de Pompée, Et que sur mon tombeau ce grand titre gravé Montre à tout l'avenir que je l'ai conservé. J'en fais toute ma gloire et toutes mes délices; Un moment de sa perte a pour moi des supplices. Vengez-moi de Sylla, qui me l'ôte aujourd'hui, Ou souffrez qu'on me venge et de vous et de lui ; Qu'un autre hymen me rende un titre qui l'égale; Qu'il me relève autant que Sylla me ravale : Non que je puisse aimer aucun autre que vous ; Mais pour venger ma gloire il me faut un époux, Il m'en faut un illustre, et dont la renommée...

POMPÉE

Ah ! ne vous lassez point d'aimer et d'être aimée. Peut-être touchons-nous au moment désiré Qui saura réunir ce qu'on a séparé.

Ayez plus de courage et moins d'impatience ; Souffrez que Sylla meure, ou quitte sa puissance...

ARISTIE

J'attendrais de sa mort ou de son repentir Qu'âme rendre l'honneur vous daigniez consentir ? Et je verrais toujours votre cœur plein de glace, Mon tyran impuni, ma rivale en ma place, Jusqu'à ce qu'il renonce au pouvoir absolu, Après l'avoir gardé tant qu'il l'aura voulu?

POMPÉE

Mais tant qu'il pourra tout, que pourrai-je, madaaristie. [me?

Suivre en tous lieux, seigneur, l'exil de votre fem- La ramener chez vous avec vos légions, [me, Et rendre un heureux calme à nos divisions. Que ne pourri ez-vous point en tête d'une armée, Partout, hors de l'Espagne, à vaincre accoutumée ? Et quand Sertorius sera joint avec vous, Que pourra le tyran ? qu'osera son courroux?

POMPÉE

Ce n'est pas s'affranchir qu'un moment le paraître, Ni secouer le joug que de changer de maître. Sertorius pour vous est un illustre appui ; Mais en faire le mien, c'est me ranger sous lui ; Joindre nos étendards, c'est grossir son empire. Perpenna qui l'a joint saura que vous en dire. Je sers : mais jusqu'ici l'ordre vient de si loin, Qu'avant qu'on le reçoive il n'en est plus besoin ; Et ce peu que j'y rends de vaine déférence, Jaloux du vrai pouvoir, ne sert qu'en apparence. Je crois n'avoir plus même à servir qu'un moment ; Et, quand Sylla prépare un si doux changement, Pouvez-vous m'ordonner de me bannir de Rome, Pour la remettre au joug sous les lois d'un autre Moi qui ne suis jaloux de mon autorité [homme ; Que pour lui rendre un jour toute sa liberté? Non, non; si vous m'aimez comme j'aime à le croire, Vous saurez accorder votre amour et ma gloire,

3o8 SERTORIUS, AC

Céder avec prudence au temps prêt à changer, Et ne me perdre pas au lieu de vous venger.

ARISTIE

Si vous m'avez aimée, et qu'il vous en souvienne, Vous mettrez votre gloire à me rendre la mienne. Mois il est temps qu'un mot termine ces débats. Me voulez-vous, seigneur ? ne me voulez-vous pas? Parlez : que votre choix règle ma destinée. Suis-je encore à l'époux à qui l'on m'a donnée ? Suis-je à Sertorius ? C'est assez consulté : Rendez-moi mes liens, ou pleine liberté...

Je le vois bien, madame, il faut rompre la trêve, Pour briser en vainqueur cet hymen, s'il s'achève; Et vous savez si peu l'art de vous secourir, Que, pour vous en instruire, il faut vous conquérir.

ARISTIE

Sertorius sait vaincre et garder ses conquêtes.

POMPÉE

La vôtre à la garder coûtera bien des têtes ; Comme elle fermera la porte à tout accord , Rien ne la peut jamais assurer que ma mort. Oui, j'en jure les dieux ; s'il faut qu'il vous obtienne, Rien ne peut empêcher sa perte que la mienne; Et peut-être tous deux, l'un par l'autre percés, \ous vous ferons connaître à quoi vous nous forcez.

ARISTIE

Je ne suis pas, seigneur, d'une telle importance. D'autres soins éteindront cette ardeur de vengean- Ceux de vous agrandir vous porteront ailleurs , [ce ; Où vous pourrez trouver quelques destins meilleurs; Ceux de servir Sylla, d'aimer son .Emilie, D'imprimer du respect à toute l'Italie, De rendre à votre Rome un jour sa liberté, Sauront tourner vos pas de quelque autre côté. Surtout ce privilège acquis aux grandes âmes, De changer à leur gré de maris et de femmes, Mérite qu'on l'étalé aux bouts de l'univers, Pour en donner l'exemple à cent climats divers.

POMPÉE

Ah ! c'en est trop, madame, et de nouveau je jure

ARISTIE

Seigneur, les vérités font-elles quelque injure ?

Vous oubliez trop tôt que je suis votre époux.

ARISTIE

Ah ! si ce nom vous plaît, je suis encore à vous. Voilà ma main, seigneur.

POMPÉE

Gardez-la-moi, madame.

ARISTIE

Tandis que vous avez à Piome une autre femme ? Que par un autre hymen vous me déshonorez? Me punissent les dieux que vous avez jurés, Si, passé ce moment, et hors de votre vue, .le vous garde une foi que vous avez rompue !

POMPÉE

Qu'allez-vous faire ? hélas !

ARISTIE

Ce que vous m'enseignez.

POMPÉE

Eteindre un tel amour !

ARISTIE

Vous-même l'éteignez.

POMPÉE

La victoire aura droit de le faire renaître.

ARISTIE

Si ma haine est trop faible, elle la fera croître

Pourrez-vous me haïr ?

ARISTIE

J'en fais tous mes souhaits.

POMPÉE

Adieu donc pour deux jours.

ARISTIE

Adieu pour tout jamais !

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