‹ uvres de P. et Th. Corneille, précédées de la Vie de P. CorneilleChapitre 480 sur 766 · VIRIATE, SERTORIUS, THAMIRE · texte numérisé non relu

VIRIATE, SERTORIUS, THAMIRE

VIRIATE

On m'a dit qu'Aristie a manqué son projet,» Et que Pompée échappe à cet illustre objet. Serait-il vrai, seigneur?

SERTORIUS

Il est trop vrai, madame; Mais, bien qu'il l'abandonne, il l'adore dans l'âme,

Et rompra, m'a-t-il dit, la trêve dès demain, S'il voit qu'elle s'apprête à me donner la main.

VIRIATE

Vous vous alarmez peu d'une telle menace?

SERTORIUS

Ce n'est pas en effet ce qui plus m'embarrasse. Mais vous, pour Perpenna qu'avez-vous résolu ?

VIRIATE

D'obéir sans remise au pouvoir absolu; Et si d'une offre en l'air votre âme encor frappée Veut bien s'embarrasser du rebut de Pompée, Il ne tiendra qu'à vous que dès demain tous deux De l'un et l'autrehy men nous n'assurions les nœuds ; Dût se rompre la trêve, et dût la jalousie Jusqu'au dernier éclat pousser sa frénésie.

SERTORIUS

Vous pourrez dès demain...

VIRIATE

Dès ce même moment.

Ce n'est pas obéir qu'obéir lentement; Et quand l'obéissance a de l'exactitude, Elle voit que sa gloire est dans la promptitude.

SERTORIUS

Mes prières pouvaient souffrir quelques refus.

VIRIATE

Je les prendrai toujours pour ordres absolus. Qui peut ce qui lui plaît commande alors qu'il prie. D'ailleurs Perpenna m'aime avec idolâtrie : Tant d'amour, tant de rois d'où son sang est venu , Le pouvoir souverain dont il est soutenu, Valent bien tous ensemble un trône imaginaire Qui ne peut subsister que par l'heur de vous plaire.

SERTORIUS

Je n'ai donc qu'à mourir en faveur de ce choix : J'en ai reçu la loi de votre propre voix ; C'est un ordre absolu qu'il est temps que j'entende. Pour aimer un Romain, vous voulez qu'il commande; Et comme Perpenna ne le peut sans ma mort, Pour remplir votre trône il lui faut tout mon sort. Lui donner votre main, c'est m'ordonner, madame, De lui céder ma place au camp et dans votre âme. Il est, il est trop juste, après un tel bonheur, Qu'il l'ait dans notre armée, ainsi qu'en votre cœur . J'obéis sans murmure, et veux bien que ma vie,..

VIRIATE

Avant que par cet ordre elle vous soit ravie, Puis-je me plaindre à vous d'un retour inégal Qui tient moins d'un ami qu'il ne fait d'un rival ? Vous trouvez ma faveur et trop prompte et trop

[pleine !

L'hymen où je m'apprête est pour vous une gêne ! Vous m'en parlez enfin comme si vous m'aimiez !

SERTORIUS

Souffrez, après ce mot, que je meure à vos pieds. J'y veux bien immoler tout mon bonheur au vôtre ; Mais je ne puis vous voir entre les bras d'un autre,

3H) SERTORIUS, ACTE IV

Et c'est assez vous dire à quelle extrémité Me réduit mon amour que j'ai mal écouté.

Bien qu'un si digne objet le rendît excusable, J'ai cruhonteuxd'aimerquand on n'est plus aimable; .l'ai voulu m'en défendre à voir mes cbeveux gris, Et me suis répondu longtemps de vos mépris. Mais j'ai vu dans votre âme ensuite une autre idée. Sur qui mon espérance aussitôt s'est fondée ; Et je me suis promis bien plus qu'à tous vos rois, Quand j'ai vu que l'amour n'en ferait point le choix. J'allais me déclarer sans l'offre d'Aristie : Non que ma passion s'en soit vue alentie; Mais je n'ai point douté qu'il ne fût d'un grand cœur De tout sacrifier pour le commun bonheur. L'amour de Perpenna s'est joint à ces pensées ; Vous avez vu le reste, et mes raisons forcées. Je m'étais figuré que de tels déplaisirs Pourraient ne me coûter que deux ou trois soupirs ; Et, pour m'en consoler, j'envisageais l'estime Et d'ami généreux et de chef magnanime : Mais, près d'un coup fatal, je sens par mes ennuis Que je me promettais bien plus que je ne puis. Je me rends donc, madame; ordonnez de ma vie : Encor tout de nouveau je vous la sacrifie. \imez-vous Perpenna ?

VIRIATE

Je sais vous obéir, Mais je ne sais que c'est d'aimer ni de haïr; Et la part que tantôt vous aviez dans mon âme Fut un don de ma gloire, et non pas de ma flamme. Je n'en ai point pour lui, je n'en ai point pour vous ; Je ne veux point d'amant, mais je veux un époux, Mais je veux un héros, qui par son hyménée Sache élever si haut le trône où je suis née, Qu'il puisse de l'Espagne être Fheureux soutien, Et laisser de vrais rois de mon sang et du sien.

Je le trouvais en vous, n'eût été la bassesse Qui pour ce cher rival contre moi s'intéresse, Et dont, quand je vous mets au-dessus de cent rois.. Une répudiée a mérité le choix.

Je l'oublirai pourtant, et veux vous faire grâce M'aimez-vous ?

SERTORIUS

Oserai-je en prendre encor l'audace ?

VIRIATE

Prenez-la, j'y consens, seigneur; et dès demain, Au lieu de Perpenna, donnez-moi votre main.

SEBTORIUS.

Que se tiendrait heureux un amour moins sincère Qui n'aurait autre but que de se satisfaire, Et qui se remplirait de sa félicité Sans prendre aucun souci de votre dignité ! Mais quand vous oubliez ce que j'ai pu vous dire , Puis-je oublier les soins d'agrandir votre empire; Que votre grand projet est celui de régner ?

VI RIATE.

Seigneur, vous faire grâce, est-ce m'en éloigner?

SERTORIUS

Ah ! madame, est-il temps que cette grâce éclate ?

VIRÏATE.

C'est cet éclat, seigneur, que cherche Viriate.

SERTORIUS

Nous perdons tout, madame, à le précipiter. L'amour de Perpenna le fera révolter ; Souffrez qu'un peu de temps doucement le ménage, Qu'auprès d'un autre objetun autre amour l'engage : Des amis d'Aristie assurons le secours A force de promettre, en différant toujours. Détruire tout l'espoir qui les tient en haleine, C'est les perdre, c'est mettre un jaloux hors de peine, Dont l'esprit ébranlé ne se doit pas guérir De cette impression qui peut nous l'acquérir. Pourrions-nous venger Rome après de telles pertes ? Pourrions-nous l'affranchir des misères souffertes? Et de ses intérêts un si haut abandon...

VIRIATE

Et que m'importe à moi si Rome souffre ou non? Quand j'aurai de ses maux effacé l'infamie, J'en obtiendrai pour fruit le nom de son amie! Je vous verrai consul m'en apporter les lois, Et m'abaisser vous-même au rang des autres rois ! Si vous m'aimez, seigneur, nos mers et nos montagnes Doivent borner nos vœux, ainsi que nos Espagnes : Nous pouvons nous y faire un assez beau destin, Sans chercher d'autre gloire au pied de l'Aventin. Affranchissons le Taue, et laissons faire au Tibre. La liberté n'est rien quand tout le monde est libre ; Mais il est beau de l'être, et voir tout l'univers Soupirer sous le joug, et gémir dans les fers; Il est beau d'étaler cette prérogative Aux yeux du Rhône esclave et de Rome captive ; Et de voir envier aux peuples abattus Ce respect que le sort garde pour les vertus.

Quant au grand Perpenna, s'il est si redoutable, Persn ettez-moi le soin de le rendre traitable : Je sais Fart d'empêcher les grands cœurs de faillir.

SERTORIUS

Mais quel fruit pensez-vous en pouvoir recueillir? Je le sais comme vous, et vois quelles tempêtes Cet ordre surprenant formera sur nos têtes. Ne cherchons point, madame, à faire des mutins, Et ne nous brouillons point avec nos bons destins. R.ome nous donnera sans eux assez de peine, Avant que de souscrire à l'hymen d'une reine ; Et nous n'en fléchirons jamais la dureté, A moins qu'elle nous doive et gloire et liberté.

VIRIATE

Je vous avoûrai plus, seigneur : loin d'y souscrire, Elle en prendra pour vous une haine où j'aspire, Un courroux implacable, un orgueil endurci ;

SERTORIUS, ACT

Et c'est par où je veux vous arrêter ici. Qu'ai-je à faire dans Rome? et pourquoi, je vous sertorius. [prie...

Mais nos Romains, madame, aiment tousleur patrie; Et de tous leurs travaux l'unique et doux espoir, C'est de vaincre bientôt assez pour la revoir.

VIRIATE

Pour les enchaîner tous sur les rives du Tage, Nous n'avons qu'à laisser Rome dans l'esclavage : Ils aimeront à vivre et sous vous et sous moi, Tant qu'ils n'auront qu'un choix d'un tyran ou d'un sertorius. [roi.

Ils ont pour l'un et l'autre une pareille haine, Et n'obéiront point au mari d'une reine.

VIRIATE

Qu'ils aillent donc chercher des climats à leur choix, Où le gouvernement n'ait ni tyrans ni rois. Nos Espagnols, formés à votre art militaire, Achèveront sans eux ce qui nous reste à faire.

La perte de Sylla n'est pas ce que je veux; Rome attire encor moins la fierté de mes vœux : L'hymen où je prétends ne peut trouver d'amorces Au milieu d'une ville où régnent les divorces, Et du haut de mon trône on ne voit point d'attraits Où l'on n'est roi qu'un an, pour n'être rien après. Enfin, pour achever, j'ai fait pour vous plus qu'elle : Elle vous a banni, j'ai pris votre querelle; Je conserve des jours qu'elle veut vous ravir. Prenez le diadème, et laissez-la servir. Il est beau de tenter des choses inouïes, Dût-on voir par l'effet ses volontés trahies. Pour moi, d'un grand Romain je veux faire un grand Vous, s'il y faut périr, périssez avec moi : [roi ; C'est gloire de se perdre en servant ce qu'on aime.

SERTORIUS

Mais porter dès l'abord les choses à l'extrême, Madame, et sans besoin faire des mécontents! Soyons heureux plus tard pour l'être plus longtemps.

Une victoire ou deux jointes à quelque adresse...

VIRIATE

Vous savez que l'amour n'est pas ce qui me presse, Seigneur. Mais, après tout, il faut le confesser, Tant de précaution commence à me lasser. Je suis reine; et qui sait porter une couronne, Quand if a prononcé, n'aime point qu'on raisonne. Je vais penser à moi, vous penserez à vous.

SERTORIUS

Ah! si vous écoutez cet injuste courroux...

VIRIATE

Je n'en ai point, seigneur; mais mon inquiétude Ne veut plus dans mon sort aucune incertitude : Vous me direz demain où je dois l'arrêter. Cependant je vous laisse avec qui consulter.

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