‹ uvres de P. et Th. Corneille, précédées de la Vie de P. CorneilleChapitre 511 sur 766 · OTHON, CAMILLE, ALBIN, ALBIANE · texte numérisé non relu

OTHON, CAMILLE, ALBIN, ALBIANE

CAMILLE

Vous pouvez voir par là mon âme tout entière, Seigneur; et je voudrais en vain la déguiser Après ce que pour vous l'amour m'a fait oser. Ce que Galba pour moi prend le soin de vous dire. . .

OTHON

Quoi donc, madame! Othon vous coûterait l'empire?

Il sait mieux ce qu'il vaut, et n'est pas d'un tel prix

Qu'il le faille acheter par ce noble mépris.

Il se doit opposer à cet effort d'estime

Où s'abaisse pour lui ce cœur trop magnanime,

Et, par un même effort de magnanimité,

Rendre une âme si haute au trône mérité.

D'un si parfait amour quelles que soient les causes. . .

CAMILLE

Je ne sais point, seigneur, faire valoir les choses : Et , dans ce prompt succès dont nos cœurs sont

[charmés, Vous me devez bien moins que vous ne présumez. Il semble que pour vous je renonce à l'empire, Et qu'un amour aveugle ait su me le prescrire. Je vous aime, il est vrai , mais si l'empire est doux, Je crois m'en assurer quand je me donne à vous. Tant que vivra Galba, le respect de son âge, Du moins apparemment, soutiendra son suffrage; Pison croira régner : mais peut-être qu'un jour Rome se permettra de choisir à son tour. A faire un empereur alors quoi qui l'excite, Qu'elle en veuille la race, ou cherche le mérite, Notre union aura des voix de tous côtés, « Puisque j'en ai le sang, et vous les qualités. Sous un nom si fameux qui vous rend préférable , L'héritier de Galba sera considérable ; On aimera ce titre en un si digne époux ; Et l'empire est à moi si l'on me voit à vous.

OTHON

Ah, madame! quittez cette vaine espérance

De nous voir quelque jour remettre en la balance :

S'il faut que de Pison on accepte la loi,

Rome, tant qu'il vivra, n'aura plus d'yeux pour moi.

Elle a beau murmurer contre un indigne maître ;

Elle eu souffre, pour lâche ou méchant qu'il puisse

Tibère était cruel, Caligule brutal, [être.

Claude faible, Néron en forfaits sans égal.

11 se perdit lui-même à force de grands crimes;

Mais le reste a passé pour princes légitimes.

Claude même, ce Claude et sans cœur et sans yeux,

A peine les ouvrit qu'il devint furieux ;

Et Narcisse et Pallas l'ayant mis en furie,

Firent sous son aveu régner la barbarie.

Il régna toutefois, bien qu'il se fît haïr,

Jusque ce que Néron se fâchât d'obéir ;

Et ce monstre ennemi de la vertu romaine

N'a succombé que tard sous la commune haine.

Par ce qu'ils ont osé, jugez sur vos refus

Ce qu'osera Pison gouverné par Lacus.

Il aura peine à voir, lui qui pour vous soupire,

Que votre hymen chez moi laisse un droit à l'empire .

Chacun sur ce penchant voudra faire sa cour;

Et le pouvoir suprême enhardit bien l'amour. •

Si Néron qui m'aimait osa m'ôter Poppée,

Jugez, pour ressaisir votre main usurpée,

Quel scrupule on aura du plus noir attentat

Contre un rival ensemble et d'amour et d'état .

Il n'est point ni d'exil, ni de Lusitanie,

Qui dérobe à Pison le reste de ma vie ;

Et je sais trop la cour pour douter un moment,

Ou des soins de sa haine, ou de l'événement.

CAMILLE

Et c'est là ce grand cœur qu'on croyait intrépide ! Le péril, comme un autre, à mes yeux l'intimide ! Et pour monter au trône, et pour me posséder, Son espoir le plus beau n'ose rien hasarder! Il redoute Pison ! Dites-moi donc, de grâce, Si d'aimer en lieu même on vous a vu l'audace, Si pour vous et pour lui le trône eut même appas, Êtes-vous moins rivaux pour ne m'épouser pas ? A quel droit voulez-vous que cette haine cesse Pour qui lui disputa ce trône et sa maîtresse, Et qu'il veuille oublier, se voyant souverain, Que vous pouvez dans l'âme en garder le dessein ? Ne vous y trompez plus : il a vu dans cette âme Et votre ambition et toute votre flamme, Et peut tout contre vous, à moins que contre lui Mon hymen chez Galba vous assure un appui.

OTHON

Eh bien! il me perdra pour vous avoir aimée ; Sa haine sera douce à mon âme enflammée; Et tout mon sang n'a rien que je veuille épargner, Si ce n'est que par là que vous pouvez régner. Permettez cependant à cet amour sincère De vous redire encor ce qu'il n'ose vous taire. En l'état qu'est Pison, il vous faut aujourd'hui

Page 1