ACTE DEUXIÈME
Alcandre prescrit à Pridamant, sous peine de la vie, de ne sortir qu'après lui de la grotte. — Les ombres de son fils, sous le nom de Clindor, et de son maître Matamore s'avancent ; le premier demanda à l'autre s'il songe encore à combattre, lui qui a déjà pourfendu tant d'ennemis , ajoutant que pour assembler son armée il lui faut encore du temps. — Le Gascon ne peut souffrir que l'on suppose qu'il en ait besoin pour vaincre ses ennemis, si nombreux qu'ils puissent être.
Le seul bruit de mon nom renverse les murailles,
Défait les escadrons, et gagne les batailles.
D'un seul commandement que je fais aux trois Parques,
Je dépeuple l'éîaldes plu> heureux monarques.
La foudre est mon canon, les deslins mes soldais ;
Je couche d'un revers mille ennemis à bas ;
D'un souffle je réduis leurs projets en fumée :
Et tu m'oses parler cependant d'une armée!
Sa pensée se reportant à sa maîtresse, il s'adoucit.
Regarde, j'ai quitté celle effroyable mine
Qui massacre, détruit, brise, brûle, extermine ;
Et, pensant au bel œil qui tient ma liberté,
Je ne suis plus qu'amour, que grâce, que beauté.
CLINDOR
0 dieux ! en un moment que tout vous est possible ! Je vous vois aussi beau que vous étiez terrible.
MATAMORE
Je te le dis encor, ne sois plus en alarme :
Quand je veux j'épouvante, et quand je veux je charme ;
Et, selon qu'il me plaît, je remplis tour à lour
Les hommes de terreur et les femmes d'amour.
Il énumère ses prouesses amoureuses ; mais, fatigué d'être l'objet de l'adoration des plus grandes reines et du monde entier, il a sommé Jupiter de mettre un terme à tant d'importunités ■
Ce que je demandais fut prêt en un moment; Et depuis je suis beau quand je veux seulement.
Bref, l'Aurore elle-même a fait pour lui une infi-
EXAMEN ANALYTIQUE
i délité à Tithon. Revenant à la puissance de son
bras valeureux :
Tous ceux qui font hommage à mes perfections, Conservent leurs états par leurs soumissions. En Europe, où les rois sont d'une humeur civile, Je ne leur rase point de château ni de ville; Je les souffre régner ; mais, chez les Africains, Parloul où j'ai trouvé des ros un peu trop vains, J'ai détruit les pays pour punir les monarques, Et leurs vastes déserts en sont de bonnes marques : Ces grands sables, qu'à peine on passe sans horreur, Sont d'assez beaux effets de ma juste fureur.
CLINDOR
Revenons à l'amour : voici votre maîtresse.
MATAMORE
Ce diable de rival l'accompagne sans cesse.
CLINDOR
Où vous retirez-vous?
MATAMORE
Ce fat n'est pas vaillant; Mais il a quelque humeur qui le rend insolent. Peut-être qu'orgueilleux d'être avec celte belle, Il serait assez vain pour me faire querehV.
CLINDOR
Ce serait bien courir lui-même à son malheur.
MATAMORE
Lorsque j'ai ma beauté je n'ai point ma valeur.
CLINDOR
Cessez d'être charmant, et faites-vous terrible.
MATAMORE
Mais tu n'en prévois pas l'accident infaillible : Je ne saurais me faire effroyable à demi; Je tuerais ma maîtresse avec mon ennemi. Attendons en ce coin l'heure qui les sépare.
CLINDOR
Comme votre valeur votre prudence est rare.
Adraste se plaint à Isabelle de ce qu'elle ne veut point croire à son amour.
ISARELLE.
Je ne sais pas, monsieur, de quoi vous me blâmez : Je me connais aimable, et crois que vous m'aimez ; Dans vos soupirs ardents j'en vois trop d'appannee; Et quand bien de leur part j'aurais moins d'assurance, Pour peu qu'un honnèle homme ait vers moi de crédit, Je lui fais la faveur de croire ce qu'il dit. Rendez-moi la pareille ; et, puisqu'à votre flamme Je ne déguise rien de ce que j'ai dans l'âme, Faites-moi la faveur de croire sur ce point Que, bien que vous m'aimiez, je ne vous aime point.
Piqué de ce ton railleur, Adraste se retire, et Matamore revient aussitôt.
Eh bien ! dés qu'il m'a vu comme il a pris la fuite! M'a-t-il bien su quitter la place au même instanl?
Pendant qu'il offre à Isabelle des rois pour valets, des sceptres et des couronnes, un page vient lui annoncer un courrier de la reine d'Irlande.
Profitant de l'absence de Matamore, Clindor dit à Isobelle que ce page est payé par le Gascon pour venir d'beure en heure remplir pareille mission auprès de lui. Il proteste de son amour; et, recevant une réponse encouragente, s'écrie :
Dieu ! qui l'eût jamais cru que mon sort rigoureux
Se rendit si facile à mon cœur amoureux?
Eanni de mon pays par la rigueur d'un père,
Sans support, sans amis, accablé de misère,
Et réduit à flatter le caprice arrogant
Et les vain?s humeurs d'un maître extravagant;
Ce pitoyable étal de ma triste fortune
N'a rien qui vous déplaise ou qui vous importune;
EXAMEN ANALYTIQUE
Et d'un rival puissant les biens et la grandeur Obtiennent moins sur vous que ma sincère ardeur.
ISABELLE
C'est comme il faut choisir : un amour véritable S'attache seulement à ce qu'il voit aimable
Elle aura cependant bien des obstacles à surmonter, son père ayant fait un autre choix. Adraste paraît, et elle se retire.
Le malheureux amant menace Clindor de le battre s'il le voit encore parler à Isabelle ; celui-ci s'éloigne de son rival, à qui il jure qu il le punira de cet affront.
Lyse, la jalouse suivante d'Isabelle, confie à Adraste que le valet du prince des fous (c'est-àdire de Matamore) est aimé de celle que lui-même recherche. Elle reçoit de lui un diamant, et s'engage à lui faire voir sa maîtresse avec Clindor et à le mettre à même de se venger de celui-ci, dont elle-même est amoureuse en secret. — Restée seule elle se dit :
Je ne mérite pas l'honneur de ses caresses ! Vraiment c'est pour son nez, il lui faut des maîtresses ! Je ne suis que suivante ! Et qu'est-il que valet? Si son visage est beau, le mien n'est pas trop laid. Il se dit riche et noble, et cela me fait rire : Si loin de son pays qui n'en peut autant dire? Qu'il le soit; nous verrons ce soir, si je le tiens, Danser sous le cotret sa noblesse et ses biens.
Alcandre et Pridamant sortent de la grotte, le second fort inquiet des menaces de Lyse ; le magicien l'assure qu'elle aime trop Clindor pour le laisser battre.