ACTE CINQUIEME
Dymas apprend d'OEdipe que la rumeur l'accuse , et d'être la cause des malheurs publics , et d'avoir obtenu des devins la mort de Dircé. Accablé , mais trop fier pour se soumettre devant un vil peuple , OEdipe forme le projet de retourner à Corinthe sa patrie.— Dans le même moment, Iphicrate, ambassadeur de Corinthe, vient lui annoncer la mort du roi Polybe, que jusqu'alors il avait cru son père : avant de descendre au tombeau, ce prince a remis son sceptre à ses véritables parents. OEdipe demande à l'ambassadeur quel est l'auteur de ses jours , puisqu'il ne doit point la vie à Polybe ; Iphicrate répond que lui-même l'a trouvé au moment où un Thébain l'exposait aux vautours, et qu'il fut substitué au dernier des fils que le roi venait de perdre.
OEDIPE
Je serais donc Thébain à ce compte?
IPHICRATE
Oui, seigneur.
OEDIPE
Je ne sais si je dois le tenir à bonheur ;
Mon cœur, qui se soulève, en forme un noir augure
Sur l'éclaircissement de ma triste aventure.
Où me reçûtes-vous ?
IPHICRATE
Sur le mont Cithéron.
OEDIPE
Ah ! que vous me frappez par ce funeste nom ! Le temps, le lieu, l'oracle, et l'âge de la reine, Tout semble concerté pour me mettre à la gêne. Dieux 1 serait-il possible? Approchez-vous, Phorbas.
IPHICRATE
Seigneur, voilà celui qui vous mit en mes bras; Permettez qu'à vos yeux je montre un peu de joie. Se peut-il faire, ami, qu'encor je te revoie !
PHORBAS
Que j'ai lieu de bénir ton retour fortuné ! Qu'as-iu fait de l'enfant que je t'avais donné? Le généreux Thésée a fait gloire de l'être; Mais sa preuve est obscure, et tu le dois connaître : Parle.
IPHICRATE
Ce n'est point lui ; mais il vit en ces lieux.
PHORBAS
Nommez-le donc, de grâce.
IPHICRATE
Il est devant les yeux.
PHORBAS
Je ne vois que le roi.
IPHICRATE
C'est lui-même.
PHORBAS
Lui-même!
EXAMEN ANALYTIQUE
IPHICRATE
Oui : le secret n'est plus d'une importance extrême ; Tout Corinthe le sait. Nomme-lui ses parents.
PHOBBAS.
En fussions-nous tous trois à jamais ignorants!
IPHICRATE
Seigneur, lui seul enfin pont dire qui vous êtes.
OEDIPE
Hélas ! je le vois trop, et vos craintes secrètes, Qui vous ont empêchés de vous entr'éclaircir, Loin de tromper l'oracle, ont fait tout réussir. Voyez où m'a plongé votre fausse prudence. Vous cachiez ma retraite, il cachait ma naissance; Vos dangereux secrets par un commun accord M'ont livré tout entier aux rigueurs de mon sort: Ce sont eux qui m'ont fait l'assassin de mon père, Ce sont eux qui m'ont fait le mari de ma mère. D'une indigne pitié le fatal contre-temps Confond dans mes vertus ces forfaits éclatants : Elle fait voir en moi, par un mélange infâme, Le frère de mes fils et le fils de ma femme. Le ciel l'avait prédit, vous avez achevé, Et vous avez tout fait quand vousm'avez sauvé.
Dircé entre ; OEdipe lui fait connaître qu'elle est sa sœur, et rend grâces aux dieux qui n'ont point permis que l'innocence payât pour le crime.
DIBCÉ.
Quel crime avez-vous fait que d'être malheureux?
OEDIPE
Mon souvenir n'est plein que d'exploits généreux; Cependant je me trouve inceste et parricide, Sans avoir fait un pas que sur les pas d'Alcide, Ni recherché partout que lois à maintenir, Que monstres à détruire, et méchants à punir. Aux crimes malgré moi l'ordre du ciel m'attache; Pour m'y faire tomber à moi-même il me cache; Il offre, en m'aveuglanl sur ce qu'il a prédit,
Mon père à mon épée, et ma mère à mon lit
Mais si les dieux m'ont fait la vie abominable, Ils m'en font par pitié la sortie honorable, Puisque enfin leur faveur mêlée à leur courroux Me condamne à mourir pour le salut de tous, Et qu'en ce même temps qu'il faudrait que ma vie Des crimes qu'ils m'ont faits traînât l'ignominie, L'éclat de ces vertus que je ne liens pas d'eux Reçoit pour récompense un trépas glorieux.
Thésée survient; OEdipe lui recommande Dircé, dont le courroux céleste ne doit plus demander le sang, et il sort.
Nérine vient instruire les deux amants que la reine s'est poignardée pour imiter Phorbas, dont elle leur raconte ainsi la fin tragique :
Ce malheureux vieillard n'a pu se pardonner :
Il s'est jeté d'abord aux genoux de la reine,
Où, détestant l'effet de sa prudence vaine,
« Si j'ai sauvé ce fils pour être votre époux,
« Et voir le roi son père expirer sous ses coups,
« A-t-il dit, la pitié qui me fit le ministre
« De lout ce que le ciel eut pour vous de sinistre,
« Fait place au désespoir d'avoir si mal servi.
« Pour venger sur mon sang votre ordre mal suivi... »
Cet arrêt q .'à nos yeux lui-même il se prononce
Est suivi d'un poignard qu'en ses flancs il enfonce.
Dymas annonce qu'OEdipe s'est crevé les yeux.
Il vit et ne vit plus, il est mort et respire
Enfin, la peste suspend tout à coup ses ravages; mais la fille de Laïus et son futur époux ajournent leur hymen à des temps meilleurs.