ACTE DEUXIÈME
Spitridate se fécilite devant sa sœur de ce qu'il n'est plus sous l'autorité despotique du roi de Perse; en Grèce les femmes ne sont point sacrifiées suivant le caprice d'un monarque injuste et tyra unique, et si quelqu'un des rois de cette contrée aspirait à la main de Mandane, elle ne le dédaignerait point sans doute ?
MANDANE
Si le roi dans la Perse est un peu trop monarque, En Grèce il est des rois qui ne sont pas trop rois : Il en est dont le peuple est le suprême arbitre; Il en est d'attachés aux ordres d'un sénat; Il en est qui ne sont enfin sous ce grand litre
Que premiers sujets de l'état.
Je ne sais si le ciel pour régner m'a fait naître ; Et, quoi qu'en ma faveur j'aie encor vu paraître,
Je doute si l'on m'aime ou non; Mais je pourrais être assez vaine Pour dédaigner le nom de reine Que m'offrirait un roi qui n'en eût que le nom.
Ce qu'elle ne dit pas, c'est qu'elle aime Cotys. — Cependant à qui donner votre main? répond Spitridate. Cotys la demande, et par les soins qu'il vous rend Agésilas fait assez voir
MANDANE
Agésilas, seigneur ! Et, le savez-vous bien,
Ce sont civilités envers une étrangère
Qui font beaucoup d'éclat et ne produisent rien.
SPITRIDATE.
Vous penchez vers Cotys. et savez qu'Elpinice Ne veut point être à moi qu'il ne soit à sa sœur !
MANDANE
Je vous réponds de toul, si vous avez son cœur.
SPITRIDATE
Et Lysander pourra souffrir cette injustice ?
MANDANE
Lysander est si mal auprès d'Agésilas Que ce sera beaucoup s'il en obtient un gendre, Et peut-être sans moi ne l'obtiendra— t—ii pas: Pour deux, il aurait tort s'il osait y prétendre. Mais, seigneur, le voici ; tâchez de pressentir Ce qu'en votre faveur il pourrait consentir.
SPITRIDATE.
Ma sœur, vous êtes plus adroite ; Souffrez que je ménage un moment de retraite. J'aurais trop à rougir, pour peu que devant moi Vous fissiez deviner de ce manque de foi.
Lysander vient; il questionne Spitridate pour savoir si Aglatide l'accueille comme elle doit le faire; le Persan commence un aveu embarrassé, qu'il n'achève pas :
Seigneur, je tremble à vous le dire;
Ma sœur vous l'expliquera mieux.
(Il sort.)
Mandane informe Lysander qu'épris d'Elpinice, c'est à la main de celle-ci qu'aspire Spitridate. Cotys seul pourrait être un obstacle à cette union ; mais peut-être lui-même a-t-il placé son amour ailleurs. Voyant entrer Cotys , elle l'interpelle ainsi :
Seigneur, ne cachez plus le véritable amour
Dont l'idée en secret vous flatte :
J'ai dit à Lysander celui de Spitridate ;
Dites le vôtre à votre tour. g.
Ces paroles amènent une scène de quiproquo entre Lysander et Cotys. Celui-ci finit par reconnaître l'erreur, et motive si bien son changement, que non content de l'approuver Lysander promet de braver la colère d' Agésilas s'il ne donne son consentement au double hyménée.
Cotys et Mandane sortent ; Lysander explique à Cléon, son confident, que son but est de s'attacher Cotys : ou il fait obtenir Mandane au roi de Paphalagonie, ou Agésilas, s'irritant de ce projet, lui fournira une occasion d'éclater. Quant à ses filles, il est sûr de leur soumission.
Les deux sœurs entrent ; l'annonce de ces changements cause à Elpinice une joie que sa modestie lui fait dissimuler; Aglatide la reçoit avec son ordinaire légèreté : — Au surplus, dit-elle , de quoi
EXAMEN ANALYTIQUE
me tourmenterais-je ? si aujourd'hui Agésilas ne me parle point de son amour, c'est par délicatesse, par déférence pour son rival. Enfin elle répond à Elpinice qui s'étonne de cette belle humeur :
Il est aisé pou tant d'en deviner les causes.
Je sais comme il faut vivre, et m'en trouve fort bien :
La joie est bonne à mille choses ;
Mais le chagrin n'est bon à rien.
Ne perds-je pas assez, sans doubler l'infortune, Et perdre encor le bien d'avoir l'esprit égal?
Perte sur perle est importune ; Et je m'aime un peu trop pour me traiter si mal. Soupirer quand le sort nous rend une injustice, C'est lui prêter une aide à nous faire un supplice. Pour moi, qui ne lui puis souffrir tant de pouvoir, Le bien que je me veux met sa haine a pis faire.