‹ uvres de P. et Th. Corneille, précédées de la Vie de P. CorneilleChapitre 660 sur 766 · SCÈNE PREMIERE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIERE

QENARUS, ARCAS.

CENARUS.

Je le confesse, Arcas, ma faiblesse redouble ; Je ne puis voir ici Pirithoùs sans trouble. Quelques maux où ma flamme ait dû me préparer, C'était toujours beaucoup que les voir différer. La princesse avait beau m'étaler sa constance, Son hymen reculé flattait mon espérance ; Et si Thésée avait et son cœur et sa foi, Contre elle, contre lui, le temps était pour moi. De ce faible secours Pirithoùs me prive , Par lui de mon malheur l'instant fatal arrive. Cet ami, si longtemps de Thésée attendu, Pour partager sa joie en ces lieux s'est rendu ; Il vient être témoin du bonheur de sa flamme. Ainsi plus de remise ; il faut m'arracher l'âme, Et me soumettre enfin au tourment sans égal De voir tout ce que j'aime au pouvoir d'un rival.

ARCAS

Ariane vous charme , et sans doute elle est belle ;

1. Ariane eut un succès prodigieux, et balança la réputation de Bajazel de Racine, qu'on jouait en même temps. (V.)

Mais, seigneur, quand l'amour vous a parlé pour Avez-vous ignoré que déjà d'autres feux [elle, La mettaient hors d'état de répondre à vos vœux? Sitôt que dans cette île, où les vents la poussèrent, Aux yeux de votre cour ses beautés éclatèrent, Vous sûtes que Thésée avait par son secours Du labyrinthe en Crète évité les détours, Et, que, pour reconnaître une amour si fidèle, Vainqueur du Minotaure, il fuyait avec elle. Quel espoir vous laissaient des nœuds si bien formés? Ils étaient l'un de l'autre également charmés : Chacun d'eux l'avouait ; et vous-même en cette île, Contre le fier Minos leur promettant asile, Vous les pressiez d'abord d'avancer l'heureux jour Qui devait par l'hymen couronner leur amour.

OENARUS.

Que n'ont-ils pu me croire ! ils m'auraient vu sans Consentir à ces nœuds dont l'image me gêne, [peine Quoique alors Ariane eût les mêmes appas, On résiste aisément quand on n'espère pas ; Et du moins je n'eusse eu, pour sauver ma franchise, Qu'à vaincre de mes sens la première surprise. Mais si mon triste cœur à l'amour s'est rendu, Thésée en est la cause, et lui seul m'a perdu. Sanssongerquelshonneursi'attendaientdans Athè- Ici depuis trois mois il languitdans ses chaînes ;[nes, Et quoi que dans l'hymen il dût trouver d'appas, Pirithoùs absent, il ne les goûtait pas. Pour en choisir le jour il a fallu l'attendre. C'est beaucoup d'amitié pour un amour si tendre. Ces délais démentaient un cœur bien enflammé. Et qui n'aurait pas cru qu'il n'aurait point aimé ? Voilà sur quoi mon âme, à l'espoir enhardie, S'est peut-être en secret un peu trop applaudie. Les plus charmants objets qui brillent dans ma cour Semblaient chercher Thésée, et briguer son amour. Il rendait quelques soins à Mégiste, à Cyane ; Tout cela me flattait du côté d'Ariane; Et j'allais quelquefois jusqu'à m'imaginer

ARIANE, ACTE

Qu'il dédaignait un bien qu'il n'osait me donner.

ARCAS

Dans l'étroite amitié qui depuis tant d'années De deux amis si chers unit les destinées, Il n'est pas surprenant que, malgré de beaux feux, Thésée ait jusqu'ici refusé d'être heureux : C'est de quoi mieux goûter le fruit de sa victoire, Qu'avoir Pirithoùs pour témoin de sa gloire. Mais, seigneur, Ariane a-t-elle en son amant Blâmé pour un ami ce trop d'empressement ? En avez-vous trouvé plus d'accès auprès d'elle ?

OENARUS.

C'est là ma peine, Arcas : Ariane est fidèle. Mes languissants regards, mes inquiets soupirs, N'ont que trop de ma flamme expliqué les désirs. C'était peu ; j'ai parlé. Mais pour l'heureux Thésée D'un feu si violent son âme est embrasée, Qu'elle a toujours depuis appliqué tous ses soins A fuir l'occasion de me voir sans témoins. Phèdre sa sœur, qui sait les peines que j'endure , Soulage en m'écoutant ma funeste aventure ; Et comme il ne faut rien pour flatter un amant, Je m'obstine par elle, et chéris mon tourment.

arcas.

Avec un tel secours vous êtes moins à plaindre. Mais Phèdre est sans amour, et d'un mérite à crain- Vousla voyez souvent ; et j'admire, seigneur, [dre : Que sa beauté n'ait rien qui touche votre cœur.

OENARUS.

Vois par là de l'amour le bizarre caprice. Phèdre dans sa beauté n'a rien qui n'éblouisse; Les charmes de sa sœur sont à peine aussi doux ; Je n'ai qu'à dire un mot pour en être l'époux : Cependant,quoique aimable, et peut-être plus belle, Je la vois, je lui parle, et ne sens rien pour elle. Non, ce n'est ni par choix, ni par raison d'aimer, Qu'en voyant ce qui plaît on se laisse enflammer: D'un aveugle penchant le charme imperceptible Frappe, saisit, entraîne, et rend un cœur sensible ; Et par une secrète et nécessaire loi, On se livre à l'amour sans qu'on sache pourquoi. Je l'éprouve au supplice où le ciel me condamne. Tout me parle pour Phèdre, et tout contre Ariane ; Et, quoi que sur le choix ma raison ait de jour, L'une a ma seule estime, et l'autre mon amour.

ARCAS

Mais d'un pareil amour n'êtes-vous pas le maître? Qui peut tout ose tout.

OENARUS.

Que me fais-tu connaître !

L'ayant reçue ici, j'aurais la lâcheté De violer les droits de l'hospitalité ! Quand je m'y résoudrais, quel espoir pour ma flam- En la tyrannisant, toucherais-je son âme ? [me ? Thésée est un héros fameux par tant d'exploits, Qu'auprès d'elle en mérite il efface les rois.

Son cœur est tout à lui, j'en connais la constance : Et nous ferions en vain agir la violence. Ainsi par mon respect, au défaut d'être aimé, Méritons jusqu'au bout de m'en voir estimé, [sent ; Par d'illustres efforts les grands cœurs se connais* Et malgré mon amour. . .Mais lesprinces paraissent.

OENARUS, THÉSÉE, PIRITHOUS, ARCAS.

OENARUS.

Enfin voici ce jour si longtemps attendu : Pirithoùs dans Naxe à Thésée est rendu ; Et quand un heureux sort permet qu'il le revoie, Il n'est pas malaisé de juger de sa joie. Après un tel bonheur rien ne manque à sa foi.

PIRITHOUS.

Cette joie est encor plus sensible pour moi, Seigneur ; et plus Thésée a pendant mon absence D'un destin rigoureux souffert la violence, Plus c'est pour ma tendresse un aimable transport D'embrasser un ami dont j'ai pleuré la mort. Qui l'eût cru, que, du sort le choix illégitime L'ayant au Minotaure envoyé pour victime, Il dût, par un triomphe à jamais glorieux, Affranchir son pays d'un tribut odieux?

Sur le bruit qui rendait ces nouvelles certaines, L'espoir de son retour m'attira dans Athènes ; Et par un ordre exprès ce fut là que je sus Qu'il attendait ici son cher Pirithoùs.

Soudain je vole à Naxe, où de sa renommée Mon âme à le revoir est d'autant plus charmée, Que, tout comblé qu'il est des faveurs d'un grand Même zèle toujours l'intéresse pour moi. [roi,

OENARUS.

Que Thésée est heureux ! Tandis qu'il peut attendre Tous les biens que promet l'amitié la plus tendre, Du plus parfait amour les favorables nœuds N'ont rien qu'un bel objet n'abandonne à ses vœux.

THÉSÉE

Il ne faut pas juger sur ce qu'on voit paraître, [être. Seigneur : on n'est heureux qu'autant qu'on le croit Vous m'accablez de biens ; et quand je vous dois tant, Ne pouvant m'acquitter, je ne vis point content.

OENARUS.

Ce que j'ai fait pour vous vaut peu que l'on y pense. Mais si j'en attendais quelque reconnaissance, Prince, me dussiez-vous et la vie et l'honneur, Il serait un moyen...

THÉSÉE

Quel ? achevez, seigneur.

J'offre tout ; et déjà mon cœur cède à la joie Dépenser...

OENARUS.

Vous voulez en vain que je le croie.

WO AKIANE, ACTE I

Cessez d'avoir pour moi des soins trop empressés ; Il vous eu coûterait plus que vous ne pensez.

THÉSÉE

Doutez- vous de mon zèle? et...

oenabus.

Non; je me condamne.

Aimez Pirithoûs, possédez Ariane.

Un ami si parfait... de si charmants appas... J'en dis trop. C'est à vous à ne m'entend re pas : Ma gloire le veut, prince, et je vous le demande.

PIRITHOUS, THÉSÉE.

PIBITHOUS.

Je ne sais si le roi ne veut pas qu'on l'entende: Mais au nom d'Ariane un peu trop de chaleur Me fait craindre pour vous le trouble de son cœur. Songez-y. S'il fallait qu'épris d'amour pour elle...

THÉSÉE

Sa passion est forte, et ne m'est pas nouvelle ; Je la sus dès l'instant qu'il s'en laissa charmer : Mais ce n'est pas un mal qui me doive alarmer.

PIBITHOUS.

Il est vrai qu'Ariane aurait lieu de se plaiudre, Si, chéri sans réserve, elle vous voyait craindre. Je viens de lui parler, et je ne vis jamais Pour un illustre amant de plus ardents souhaits. C'est un amour pour vous si fort, si pur, si tendre, Que,quoi que pour vous plaire il fallût entreprendre, Son cœur, de cette gloire uniquement charmé...

Hélas ! et que ne puis-je en être moins aimé ! Je ne me verrais pas dans l'état déplorable Où me réduit sans cesse un amour qui m'accable, Un amour qui ne montre à mes sens désolés... Le puis-je dire?

PIBITHOUS.

O dieux ! est-ce vous qui parlez?

Ariane en beauté partout si renommée, Aimant avec excès, ne serait point aimée ! Vous seriez insensible à de si doux appas !

THÉSÉE

Ils ont de quoi toucher; je ne l'ignore pas : Ma raison, qui toujours s'intéresse pour elle, Me dit qu'elle est aimable, et mes yeux qu'elle est L'amour sur leur rapport tâche de m'ébranler. [belle. Mais, quand le cœur se tait, l'amour a beau parler ; Pour engager ce cœur les amorces sont vaines, S'il ne court de lui-mâme au-devant de ses chaînes, Et ne confond d'abord, par ses doux embarras, Tous les raisonnements d'aimer ou n'aimer pas.

PIBITHOUS.

Mais vous souvenez-vous que, pour sauver Thésée, La fidèle Ariane à tout s'est exposée?

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