PIERHE, ACTE 1, SCENE IL
Vous fassiez vanité partout d'être infidèle.
Quoi ! si d'un bel objet je suis d'abord touché, Tu veux que pour toujours j'y demeure attaché ; Qu'un éternel amour de ma foi lui réponde, Et me laisse sans yeux pour le reste du monde! Le rare et doux plaisir qui se trouve en aimant, S'il faut s'ensevelir dans un attachement, Renoncer pour lui seul à toute autre tendresse, Et vouloir sottement mourir dès sa jeunesse ! Va, crois-moi, la constance était bonne jadis, Où les leçons d'aimer venaient des Amadis; Mais à présent on suit des lois plus naturelles ; On aime sans façon tout ce qu'on voit de belles ; Et l'amour qu'en nos cœurs la première a produit N'ôte rien aux appas de celle qui la suit. Pour moi, qui ne saurais faire l'inexorable, Je me donne partout où je trouve l'aimable ; Et tout ce qu'une belle a sur moi de pouvoir Ne me rend point ailleurs incapable de voir. Sans me vouloir piquer du nom d'amant fidèle, .l 'ai des yeux pour une autre aussi bien que pour elle; Et dès qu'un beau visage a demandé mon cœur, Je ne puis me résoudre à l'armer de rigueur. Ravi de voir qu'il cède à la douce contrainte Qui d'abord laisse en lui toute autre flamme éteinte, Je l'abandonne aux traits dont il aime les coups, Et si j'en avais cent, je les donnerais tous.
SGANARELLE
Vous êtes libéral.
D. JUAN
Que de douceurs charmantes Font goûter aux amants les passions naissantes ! Si pour chaque beauté je m'enflamme aisément, Le vrai plaisir d'aimer est dans le changement : Il consiste à pouvoir, par d'empressés hommages. Forcer d'un jeune cœur les scrupuleux ombrages, A désarmer sa crainte, à voir, de jour en jour, Par cent petits progrès avancer notre amour; A vaincre doucement la pudeur innocente Qu'oppose à nos désirs une âme chancelante, Et la réduire enlin, à force de parler, A se laisser conduire où nous voulons aller. Mais, quand on a vaincu, la passion expire, Ne souhaitant plus rien, on n'a plus rien à dire; A l'amour satisfait tout son charme est ôté ; Et nous nous endormons dans sa tranquillité, Si quelque objet nouveau, par sa conquête à faire, Ne réveille en nos cœurs l'ambition de plaire. Enfin, j'aime en amour les exploits différents, Et j'ai sur ce sujet l'ardeur des conquérants, Qui, sans cesse courant de victoire en victoire, Ne peuvent se résoudre à voir borner leur gloire De mes vastes désirs le vol précipité Par cent objets vaincus ne peut être arrêté : Je sens mon cœur pUis loin capable de s'étendre,
V62 LE FESTIN DE PIERRE
Et je souhaiterais, comme fit Alexandre, Qu'il fut un autre monde encore à découvrir, Où je pusse en amour chercher à conquérir.
SGANABELLE.
Comme vous débitez ! ma foi, je vous admire ! Votre langue...
D. JUAN
Qu'as-tu là-dessus à me dire?
SGANABELLE.
A vous dire, moi ? J'ai... Mais, que dirais-je? Rien ; Car, quoi que vous disiez, vous le tournez si bien, Que, sans avoir raison, il semble, à vous entendre. Qu'on soit, quand vous parlez, obligé de se rendre. T'avais, pour disputer, des raisons dans l'esprit... Je veux une autre fois les mettre par écrit : Avec vous, sans cela, je n'aurais qu'à me taire; Vous me brouilleriez tout.
Tu ne saurais mieux faire.
SGANABELLE.
Mais, monsieur, par hasard, me serait-il permis De vous dire qu'à moi, comme à tous vos amis, Votre genre de vie un tant soit peu fait peine?
D. JUAN
Le fat ! Et quelle vie est-ce donc que je mène?
SGANABELLE.
Fortbonne assurément; mais enfin... quelquefois... Par exemple, vous voir marier tous les mois !
D. JUAN
Est-il rien de plus doux, rien qui soit plus capable. . .
SGANABELLE.
Il est vrai, je conçois cela fort agréable ; Et c'est, si sans péché j'en avais le pouvoir, Un divertissement que je voudrais avoir; Mais sans aucun respect pour les plus saints mysd. juan. [tères...
?se t'embarrasse point, ce sont là mes affaires.
SGANARELLE
On doit craindre le ciel ; et jamais libertin N'a fait encor, dit-on, qu'une méchante fin.
D. JUAN
Je hais la remontrance, et, quand on s'y hasarde...
SGANABELLE.
Oh ! ce n'est pas à vou s que j'en fais ; Dieu m'en garde ! J'aurais tort de vouloir vous donner des leçons : Si vous vous égarez, vous avez vos raisons ; Et quand vous faites mal, comme c'est l'ordinaire, Du moins vous savez bien qu'il vous plaît de le faire. Bon cela : mais il est certains impertinents, Adroits, de fort esprit, hardis, entreprenants, Oui, sans savoir pourquoi, traitent de ridicules Tes plus justes motifs des plus sages scrupules; Et qui font vanité de ne trembler de rien, Par l'entêtement seul que cela leur sied bien. Sij'avais, par malheur, un tel maître : « Ame crasse,» Lui dirais-je tout net, le regardant en face,
Osez-vous bien ainsi braver à tous moments Ce que l'enfer pour vous amasse de tourments? Un rien, un myrmidon, un petit ver de terre, Au ciel impunément croit déclarer la guerre ! Allez, malheur cent fois à qui vous applaudit! C'est bien à vous (je parle au maître que j'ai dit A vouloir vous railler des choses les plus saintes; A secouer le joug des plus louables craintes ! Pour avoir de grands biens et de la qualité, Une perruque blonde, être propre, ajusté, [de, Tout en couleur de feu , pensez-vous . . . (prenez gai- Ce n'est pas vous, au moins, que tout ceci regarde ; Pensez-vous en avoir plus de droit d'éclater Contre les vérités dont vous osez douter ? De moi, votre valet, apprenez, je vous prie, Qu'en vain les libertins de tout font raillerie, Que le ciel tôt ou tard, pour leur punition... »
D. JUAN
Paix.
SGANABELLE.
Çà, voyons : de quoi serait-il question ?
D. JUAN
De te dire en deux mots qu'une flamme nouvelle Ici, sans t'en parler, m'a fait suivre une belle.
SGANABELLE.
Et n'y craignez-vous rien pour ce commandeur mort?
D. JUAN
Je l'ai si bien tué ! chacun le sait.
SGANABELLE.
D'accord, On ne peut rien de mieux ; et, s'il osait s'en plaindre, Il aurait tort : mais...
D. JUAN
Quoi?
SGANABELLE.
Ses parents sont à craindre.
D. JUAN
Laissons là tes frayeurs, et songeons seulement
A ce qui me peut faire un destin tout charmant.
Celle qui me réduit à soupirer pour elle
Est une fiancée aimable, jeune, belle,
Et conduite en ces lieux, où j'ai suivi ses pas,
Par l'heureux à qui sont destinés tant d'appas.
Je la vis par hasard, et j'eus cet avantage
Dans le temps qu'ils songeaient à faire leur voyage.
Il faut te l'avouer ; jamais jusqu'à ce jour
Je n'ai vu deux amants se montrer tant d'amour.
De leurs cœurs trop unis la tendresse visible,
Me frappant tout à coup, rendit le mien sensible :
Et, les voyant céder aux transports les plus doux,
Si je devins amant, je fus amant jaloux.
Oui, je ne pus souffrir, sans un dépit extrême,
Qu'ils s'aimassent autant que l'un et l'autre s'aime.
Ce bizarre chagrin alluma mes désirs :
Je me fis un plaisir de troubler leurs plaisirs,
De rompre adroitement l'étroite intelligence
LE FESTIN DE PIERR
Dont mon cœur délicat se faisait une offense. N'ayant pu réussir, plus amoureux toujours, C'est au dernier remède, enfin, que j'ai recours : Cet époux prétendu, dont le bonheur me blesse, Doit aujourd'hui sur mer régaler sa maîtresse; Sans t'en avoir rien dit, j'ai dans mes intérêts Quelques gens qu'au besoin nous trouverons tout Ils auront une barque où la belle enlevée [prêts ; Rendra de mon amour la victoire achevée.
SGANARELLE
Ah! monsieur!
D. JUAN
Hé?
SGANABELLE.
C'est là le prendre comme il faut , Vous faites bien.
L'amour n'est pas un grand défaut.
SGANARELLE
Sottise ! il n'est rien tel que de se satisfaire.
(à part.) La méchante âme !
D. JUAN
Allons songer à cette affaire :
Voici l'heure à peu près où ceux. . . Mais qu'est ceci ? Tu ne m'avais pas dit quElvire était ici !
SGANARELLE
Savais-je que si tôt vous la verriez paraître !