E, ACTE I, SCENE III. V
Mais un accueil si froid et si plein de surprise M'apprend trop ce qu'il faut que pour vousje me dise; Je n'ai plus à douter qu'un honteux repentir Ne vous ait, sans rien dire, obligé de partir. J'en veux pourtant, j'en veux, dans mon malheur
[extrême, Entendre les raisons de votre bouche même. Parlez donc, et sachons par où j'ai mérité Ce qu'ose contre moi voire infidélité.
D. JUAN
Si mon éloignement m'a fait croire infidèle, J'ai mes raisons, madame; et voilà Sganarelle Qui vous dira pourquoi...
SGANARELLE
Je le dirai ? Fort bien !
Il sait...
SGANARELLE
Moi ? s'il vous plaît, monsieur, je ne sais rien .
ELVIRE
Eh bien, qu'il parle; il faut souffrir tout pour vous
d. juan. [plaire.
Allons, parle à madame; il ne faut point se taire.
SGANARELLE
Vous vous moquez, monsieur.
ELVIRE, à Sganarelle.
Puisqu'on le veut ainsi , Approchez, et voyons ce mystère éclairci. Quoi! tous deux interdits! Est-ce là pour confond re. . .
D. JUAN
Tu ne répondras pas?
SGANARELLE
Je n'ai rien à répondre.
D. JUAN
Veux-tu parler? te dis-je.
SGANARELLE
Eh bien, allons tout doux.
Madame...
ELVIRE
Quoi?
SGANARELLE, à D. Juan.
Monsieur...
D. JUAN
Redoute mon courroux.
SGANARELLE
Madame, unautre monde, avec quelque autre chose, Comme les conquérants, Alexandre est la cause Qui nous a fait en hâte, et sans vous dire adieu, Décamper l'un et l'autre, et venir en ce lieu. Voilà pour vous, monsieur, tout ce que je puis faire.
ELVIRE
Vous plaît-il, Don Juan, m'éclaircir ce mystère?
D. JUAN
Madame, à dire vrai, pour ne pas abuser...
ELVIRE
Ah ! que vous savez peu l'art de vous déguiser!
LE FESTIN DE P1EK
Pour un homme de cour, qui doit, avec étude, De feindre, de tromper, avoir pris l'habitude, Demeurer interdit, c'est mal faire valoir La noble effronterie où je vous devrais voir. Que ne me jurez-vous que vous êtes le même, Que vous m'aimez toujours autant que je vous aime ; Et que la seule mort, dégageant votre foi, Rompra l'attachement que vous avez pour moi? Que ne me dites-vous qu'une affaire importante A causé le départ dont j'ai pris l'épouvante; Que, si de son secret j'ai lieu de m'offenser, Vous avez craint les pleurs qu'il m'aurait fait verser; Qu'ici d'un long séjour ne pouvant vous défendre, Je n'ai qu'à vous quitter, et vous aller attendre; Que vous me rejoindrez avec l'empressement Qu'a pour ce qu'il adore un véritable amant; Et qu'éloigné de moi l'ardeur qui vous enflamme Vous rend ce qu'est un corps séparé de son âme ? Voilà par où du moins vous me feriez douter D'un oubli que mes feux devraient peu redouter.
D. JUAN
Madame, puisqu'il faut parler avec franchise, Apprenez ce qu'en vain mon trouble vous déguise. Je ne vous dirai point que mes empressements Vous conservent toujours les mêmes sentiments, Et que, loin de vos yeux, ma juste impatience Pour le plus gran d des maux me fait compter l'absen- Si j'ai pu me résoudre à fuir, à vous quitter, [ce : Je n'ai pris ce dessein que pour vous éviter, [mes, Non que mon cœur encor, trop touché de vos char- N'ait le même penchant à vous rendre les armes ; Mais un pressant scrupule, à qui j'ai dû céder, M'ouvrant les yeux de l'âme, a su m'intimider, Et fait voir qu'avec vous, quelque amour qui m'enga- Je ne puis, sans péché, demeurer davantage, [ge, .J'ai fait réflexion que, pour vous épouser, Moi-même trop longtemps j'ai voulu m'abuser; Que je vous ai forcée à faire au ciel l'injure De rompre en ma faveur une sainte clôture Où par des vœux sacrés vous aviez entrepris De garder pour le monde un éternel mépris. Sur ces réflexions, un repentir sincère M'a fait appréhender la céleste colère : J'ai cru que votre hymen, trop mal autorisé, N'était pour tous les deux qu'un crime déguisé ; Et que je ne pouvais en éviter les peines [nés. Qu'en tâchant de vous rendre à vos premières chaî- N'en doutez point : voilà, quoique avec mille ennuis, Et pourquoi je m'éloigne, et pourquoi je vous fuis. Par un frivole amour voud riez-vous, madame, Combattre le remords qui déchire mon âme, Et qu'en vous retenant j'attirasse sur nous Du ciel toujours vengeur l'implacable courroux?
ELVIRE
Ah! scélérat, ton cœur, aussi lâche que traître, Commence tout entier à se faire connaître;
RE, ACTE II, SCÈNE I
Et ce qui me confond dans tout ce que j'attends, Je le connais enfin, lorsqu'il n'en est plus temps. Mais sache, à me tromper quand ce cœur s'étudie, Que ta perte suivra ta noire perfidie; Et que ce même ciel, dont tu t'oses railler, A me venger de toi voudra bien travailler.
SGANARELLE, bas.
Se peut-il qu'il résiste, et que rien ne l'étonné ?
( Haut.) Monsieur. . .
D. JUAN
De fausseté je vois qu'on me soupçonne; Mais, madame...
ELVIRE
Il suffit : je t'ai trop écouté ; En ouïr davantage est une lâcheté :
Et, quoi qu'on ait à dire, il faut qu'on se surmonh\ Pour ne se faire pas trop expliquer sa honte. Ne te figure point qu'en reproches en l'air Mon courroux contre toi veuille ici s'exhaler; Tout ce qu'il peut avoir d'ardeur, de violence, Se réserve à mieux faire éclater ma vengeance. Je te le dis encor, le ciel, armé pour moi, Punira tôt ou tard ton manquement de foi ; Et si tu ne crains point sa justice blessée, Crains du moins la fureur d'une femme offensée. (Elle sort, et D. Juan la regarde partir.)
Il ne dit mot, il rêve, et les yeux sur les siens... Hélas ! si le remords le pouvait prendre ! n. JUAN.
Viens ; Il est temps d'achever l'amoureuse entreprise Qui me livre l'objet dont mon âme est éprise. Suis-moi.
SGANARELLE, à part.
Le détestable! A quel maître maudit, Malgré moi, si longtemps, mon malheur m'asservit !