‹ uvres de P. et Th. Corneille, précédées de la Vie de P. CorneilleChapitre 746 sur 766 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

ELISABETH, CÉCILE, TILNEY

ELISABETH

Le comte est condamné?

CÉCILE

C'est à regret, madame, Qu'on voit son nom terni par un arrêt infâme : Ses juges l'en ont plaint; mais tous l'ont à la fois Connu si criminel, qu'ils n'ont eu qu'une voix. Comme pour affaiblir toutes nos procédures Ses reproches d'abord m'ont accablé d'injures; Ravi, s'il se pouvait, de le favoriser, J'ai de son jugement voulu me récuser.

La loi le défendait; et c'est malgré moi-même Que j'ai dit mon avis dans le conseil suprême, Qui, confus des noirceurs de son lâche attentat, A cru devoir sa tête au repos de l'état.

ELISABETH

Ainsi sa perfidie a paru manifeste?

CÉCILE

Le coup pour vous, madame, allait être funeste : Du comte de Tyron, de l'Irlandais suivi, Il en voulait au trône, et vous l'aurait ravi.

ELISABETH

Ah! je l'ai trop connu, lorsque la populace Seconda contre moi son insolente audace : A m'ôter la couronne il croyait l'engager. Quelle excuse à ce crime? et par où s'en purger ? Qu'a-t-il répondu?

CÉCILE

Lui ? qu'il n'avait rien à dire ; Que, pour toute défense, il nous devait suffire De voir ses grands exploits pour lui s'intéresser ; Et que sur ces témoins on pouvait prononcer.

ELISABETH

Que d'orgueil! Quoi! toutprêt à voir lancer la foudre, Au moindre repentir il ne peut se résoudre ! Soumis à ma vengeance, il brave mon pouvoir! Il ose...

CÉCILE

Sa fierté ne se peut concevoir :

On eût dit, à le voir plein de sa propre estime, Que ses juges étaient coupables de son crime, Et qu'ils craignaientpourlui, dans cepas hasardeux, Ce qu'il avait l'orgueil de ne pas craindre d'eux.

ELISABETH

Cependant il faudra que cet orgueil s'abaisse. Il voit, il voit l'état où son crime le laisse : Le plus ferme s'ébranle après l'arrêt donné.

CÉCILE

Un coup si rigoureux ne l'a point étonné. Comme alors on conserve une inutile audace, J'ai voulu le réduire à vous demander grâce. Que ne m'a-t-il point dit! J'en rougis, et me tais.

ELISABETH

Ah ! quoiqu'il la demande, il ne l'aura jamais. De moi tantôt, sans peine, il l'aurait obtenue : J'étais encor pour lui de bonté prévenue ; Je voyais à regret qu'il voulût me forcer A souhaiter l'arrêt qu'on vient de prononcer ; Mon bras, lent à punir, suspendait la tempête ; Il me pousse à l'éclat, il paîra de sa tête. Donnez bien ordre à tout. Pour empêcher sa mort, Le peuple, qui la craint, peut faire quelque effort; II s'en est fait aimer : prévenez ces alarmes; Dans les lieux les moins sûrs faites prendre les ar- N'oubliez rien. Allez. [mes;

CÉCILE

Vous connaissez ma foi.

Je réponds des mutins, reposez-vous sur moi.

ELISABETH, TILNEY

ELISABETH

Enfin, perfide, enfin ta perte est résolue;

C'en est fait, malgré moi, toi-même l'as conclue.

De ma lâche pitié tu craignais les effets :

Plus de grâce, tes vœux vont être satisfaits.

Ma tendresse emportait une indigne victoire,

Je l'étouffé : il est temps d'avoir soin de ma gloire;

11 est temps que mon cœur, justement irrité,

Instruise l'univers de toute ma fierté.

Quoi ! de ce cœur séduit appuyant l'injustice,

De tes noirs attentats tu l'auras fait complice ;

J'en saurai le coup près d'éclater, le verrai,

Tu m'auras dédaignée; et je le souffrirai!

Non, puisqu'en moi toujours l'amante te fit peine,

Tu le veux, pour te plaire il faut paraître reine,

Et reprendre l'orgueil que j'osais oublier

Pour permettre à l'amour de te justifier.

TILNEY

A croire cet orgueil peut-être un peu trop prompte , Vous avez consenti qu'on ait jugé le comte. On vient de prononcer l'arrêt de son trépas ;

LE COMTE D'ESSEX

Chacun tremble pour lui, mais il ne mourra pas.

ÉLTSABETH.

H ne mourra pas, lui ? Non, crois-moi, tu t'abuses : Tu sais son attentat ; est-ce que tu l'excuses? Et que de son arrêt blâmant l'indignité, Tu crois qu'il soit injuste ou trop précipité? Penses-tu, quand l'ingrat contre moi se déclare, Qu'il n'ait pas mérité la mort qu'on lui prépare, Et que je venge trop, en le laissant périr, Ce que par ses dédains l'amour m'a fait souffrir?

TILINEY.

Que cet arrêt soit juste ou donné par l'envie, Vous l'aimez, cet amour lui sauvera la vie; Il tient vos jours aux siens si fortement unis, Que par le même coup on les verrait finis. Votre aveugle colère en vain vous le déguise :~ Vous pleureriez la mort que vous auriez permise; Et le sanglant éclat qui suivrait ce courroux Vengerait vos malheurs moins sur lui que sur vous.

ELISABETH

Ah! cruelle, pourquoi fais-tu trembler ma haine? Est-ce une passion indigne d'une reine?

Et l'amour qui me veut empêcher de régner Ne se lasse-t-il point de se voir dédaigner ? Que me sert qu'au dehors, redoutable ennemie, Je rende par la paix ma puissance affermie, Si mon cœur, au dedans tristement déchiré, Ne peut jouir du calme où j'ai tant aspiré? Mon bonheur semble avoir enchaîné la victoire ; J'ai triomphé partout ; tout parle de ma gloire; Et d'un sujet ingrat ma pressante bonté Ne peut, même en priant, réduire la fierté? Par son fatal arrêt plus que lui condamnée, A quoi te résous-tu, princesse infortunée? Laisseras-tu périr, sans pitié, sans secours, Le soutien de ta gloire, et l'appui de tes jours?

TILAEY.

Ne pouvez-vous pas tout? Vous pleurez !

ELISABETH

Oui, je pleure, Et sens bien que s'il meurt, il faudra que je meure. O vous, rois que pour lui ma flamme a négligés, Jetez les yeux sur moi, vous êtes bien vengés. Une reine intrépide au milieu des alarmes, Tremblante pour l'amour, ose verser des larmes ! Encor s'il était sur que ces pleurs répandus, En me faisant rougir, ne fussent pas perdus ; Que le lâche, pressé du vif remords que donne... Qu'en penses-tu? dis-moi. Le plus hardi s'étonne; L'image de la mort, dont l'appareil est prêt, Fait croire tout permis pour en changer l'arrêt. Réduit à voir sa tête expier son offense, Doutes-tu qu'il ne veuille implorer ma clémence? Que, sur que mes bontés passent ses attentats...

T1LXEY.

Il doit y recourir : mais s'il ne le fait, pas?

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