ACTE 111, SCÈNE III
Le comte est fier, madame.
ÉLTSABETH,
Ah! tu me désespères.
Quoi qu'osent contre moi ses projets téméraires, Dût l'état par ma chute en être renversé, Qu'il fléchisse, il suffit, j'oub) irai le passé : Mais quand tout attachée à retenir la foudre Je frémis de le perdre, et tremble à m'y résoudre, Si, me bravant toujours, il ose m'y forcer, Moi reine, lui sujet, puis-je m'en dispenser ? Sauvons-le malgré lui. Parle et fais qu'il te croie; Vois-le, mais cache-lui que c'est moi qui t'envoie ; Et ménageant ma gloire en t'expliquant pour moi, Peins-lui mon cœur sensible à ce que je lui doi : Fais-lui voir qu'à regret j'abandonne sa tête, Qu'au plus faible remords sa grâce est toute prête; Et si, pour l'ébranler, il faut aller plus loin, Du soin de mon amour fais ton unique soin; Laisse, laisse ma gloire, et dis-lui que je l'aime, Tout coupable qu'il est, cent fois plus que moi-même; Qu'il n'a, s'il veut finir mes déplorables jours, Qu'à souffrir que des siens on arrête le cours. Presse, prie, offre tout pour fléchir son courage. Enfin, si pour ta reine un vrai zèle t'engage, Par crainte, par amour, par pitié de mon sort, Obtiens qu'il se pardonne, et l'arrache à la mort : L'empêchant de périr, tu m'auras bien servie. Je ne te dis plus rien, il y va de ma vie. Ne perds point de temps, cours, et me laisse écouter Ce que pour sa défense un ami vient tenter.
ELISABETH, SALSBURY.
SALSEURY.
Madame, pardonnez à ma douleur extrême, Si, paraissant ici pour un autre moi-même, Tremblant, saisi d'effroi pour vous, pour vos états, J'ose vous conjurer de ne vous perdre pas. Je n'examine point quel peut être le crime; Mais si l'arrêt donné vous semble légitime, Vous le paraîtra- t-il quand vous daignerez voir Par un funeste coup quelle tête il fait choir? C'est ce fameux héros dont cent fois la victoire Par les plus grands exploits a consacré la gloire, Dont partout le destin fut si noble et si beau, Qu'on livre entre les mains d'un infâme bourreau. Après qu'à sa valeur que chacun idolâtre L'univers avec pompe a servi de théâtre, Pourrez-vous consentir qu'un échafaud dressé Montre à tous de quel prix il est récompensé? Quand je viens vous marquer son mérite et sa peine, Ce n'est point seulement l'amitié qui m'amène ; C'est l'état désolé, c'est votre cour en pleurs,
LE COMTE D'ESSEX
Qui, perdant son appui, tremble de ses malheurs. Je sais qu'en sa conduite il eut quelque imprudence ; Mais le crime toujours ne suit pas l'apparence ; Et dans le rang illustre où ses vertus l'ont mis, Estimé de sa reine, il a des ennemis.
Pour lui, pour vous, pour nous, craignez les artifices De ceux qui de sa mort se rendent les complices; Songez que la clémence a toujours eu ses droits, Et qu'elle est la vertu la plus digne des rois.
ELISABETH
Comte de Salsbury, j'estime votre zèle, J'aime à vous voir ami généreux et fidèle, Et loue en vous l'ardeur que ce noble intérêt Vous donne à murmurer d'un équitable arrêt : J'en sens, ainsi que vous, une douleur extrême; Mais je dois à l'état encor plus qu'à moi-même. Si j'ai laissé du comte éclaircir le forfait, C'est lui qui m'a forcée à tout ce que j'ai fait : Prête à tout oublier, s'il m'avouait son crime, On le sait, j'ai voulu lui rendre mon estime ; Ma bonté n'a servi qu'à redoubler l'orgueil Qui des ambitieux est l'ordinaire écueil. Des soins qu'il m'a vu prendre à détourner l'orage, Quoique sur d'y périr, il s'est fait un outrage : Si sa tête me fait raison de sa fierté, C'est sa faute; il aura ce qu'il a mérité.
SALSBURY.
Il mérite, sans doute, une honteuse peine, Quand sa fierté combat les bontés de sa reine : Si quelque chose en lui vous peut, vous doit blesser, C'est l'orgueil de ce cœur qu'il ne peut abaisser, Cet orgueil qu'il veut croire au péril de sa vie; Mais, pour être trop fier, vous a-t-il moins servie? Vous a-t-il moins montré dans cent etcentcombats Que pour vous il n'est rien d'impossible à son bras ? Par son sang prodigué, par l'éclat de sa gloire, Daignez, s'il vous en reste encor quelque mémoire, Accorder au malheur qui l'accable aujourd'hui Le pardon qu'à genoux je demande pour lui : Songez que, si jamais il vous fut nécessaire, Ce qu'il a déjà fait, il peut encor le faire ; Et que nos ennemis, tremblants, désespérés, N'ont jamais mieux vaincu que quand vous le perdez.
ELISABETH
Je le perds à regret : mais enfin je suis reine; Il est sujet, coupable, et digne de sa peine. L'arrêt est prononcé, comte; et tout l'univers Va sur lui, va sur moi tenir les yeux ouverts. Quand sa seule fierté, dont vous blâmez l'audace, M'aurait fait souhaiter qu'il m'eût demandé grâce ; Si par là de la mort il a pu s'affranchir, Dédaignant de le faire, est-ce à moi de fléchir ? Est-ce à moi d'endurer qu'un sujet téméraire A d'impuissants éclats réduise ma colère, Et qu'il puisse, à ma honte, apprendre à l'avenir Que je connus son crime, et n'osai le punir?
SALSBURY.
On parle de révolte et de ligues secrètes ; Mais, madame, on se sert de lettres contrefaites : Les témoins, par Cécile, ouïs, examinés, Sont témoins que peut-être on aura subornés. Le comte les récuse; et quand je les soupçonne...
ELISABETH
Le comte est condamné; si son arrêt, l'étonné, S'il a pour l'affaiblir quelque chose à tenter, Qu'il rentre en son devoir, on pourra l'écouter. Allez. Mon juste orgueil, que son audace irrite, Peut faire grâce encor; faites qu'il la mérite.