‹ uvres de P. et Th. Corneille, précédées de la Vie de P. CorneilleChapitre 748 sur 766 · ELISABETH , LA DUCHESSE · texte numérisé non relu

ELISABETH , LA DUCHESSE

ELISABETH

Venez, venez, duchesse, et plaignez mes ennuis. Je cherche à pardonner, je le veux, je le puis, Et je tremble toujours qu'un obstiné coupable Lui-même contre moi ne soit inexorable.

Ciel, qui me fis un cœur et si noble et si grand, Ne le devais-tu pas former indifférent?

Fallait-il qu'un ingrat, aussi fier que sa reine, Me donnant tant d'amour fût digne de ma haine? Ou, si tu résolvais de m'en laisser trahir, Pourquoi ne m'as-tu pas permis de le haïr? Si ce funeste arrêt n'ébranle point le comte, Je ne puis éviter ou ma perte ou ma honte : Je péris par sa mort; et, le voulant sauver, Le lâche impunément aura su me braver.

Que je suis malheureuse !

LA DUCHESSE

On est sans doute à plaindre Quand on hait la rigueur et qu'on s'y voit contrain- Maissilecomteosait,toutcondamnéqu'il est, [dre: Plutôt que son pardon accepter son arrêt. Au moins de ses desseins, sans le dernier supplice, La prison vous pourrait...

ELISABETH

Non, je veux qu'il fléchisse ; Il y va de ma gloire, il faut qu'il cède.

LA DUCHESSE

Hélas!

Je crains qu'à vos bontés il ne se rende pas ; Que, voulant abaisser ce courage invincible, Vos efforts...

ELISABETH

Ah ! j'en sais un moyen infaillible.

Rien n'égale en horreur ce que j'en souffrirai; C'est le plus grand des maux ; peut-être j'en mour- Mais si toujours d'orgueil son audace est suivie, [rai : Il faudra le sauver aux dépens de ma vie, M'y voilà résolue. 0 vœux mal exaucés !

50V LE COMTE D'ESSEX

O mon cœur! est-ce ainsi que vous me trahissez?

L4 DUCUESSE.

Votre pouvoir est grand ; mais je connais le comte ; Il voudra...

ELISABETH

Je ne puis le vaincre qu'à ma honte ; Je le sais : mais enfin je vaincrai sans effort, Et vous allez vous-même en demeurer d'accord. Il adore Suffolk; c'est elle qui l'engage A lui faire raison d'un exil qui l'outrage. Quoi que coûte à mon cœur ce funeste dessein, Je veux, je souffrirai qu'il lui donne la main; Et l'ingrat, qui m'oppose une fierté rebelle, Sûr enfin d'être heureux, voudra vivre pour elle.

LA. DUCHESSE

Si par là seulement vous croyez le toucher, Apprenez un secret qu'il ne faut plus cacher. De l'amour de Suffolk vainement alarmée, Vous la punîtes trop ; il ne l'a point aimée : C'est moi seule, ce sont mes criminels appas Qui surprirent son cœur que je n'attaquais pas. Par devoir, par respect, j'eus beau vouloir éteindre Un feu dont vous deviez avoir tant à vous plaindre ; Confuse de ses vœux j'eus beau lui résister : Comme l'amour se flatte, il voulut se flatter: Il crut que la pitié pourrait tout sur votre âme, Que le temps vous rendrait favorable à sa flamme ; Et quoique enfin pour lui Suffolk fût sans appas, Il feignit de l'aimer pour ne m'exposer pas. Son exil étonna cet amour téméraire ; Mais, si mon intérêt le força de se taire, Son cœur, dont la contrainte irritait les désirs, Ne m'en donna pas moins ses plus ardents soupirs. Par moi qui l'usurpai vous en fûtes bannie ; Je vous nuisis, madame, et je m'en suis punie. Pour vous rendre les vœux que j'osais détourner, On demanda ma main, je la voulus donner. Éloigné de la cour, il sut cette nouvelle : Il revient furieux, rend le peuple rebelle, S'en fait suivre au palais dans le moment fatal Que l'hymen me livrait au pouvoir d'un rival; Il venait l'empêcher, et c'est ce qu'il vous cache. Voilà par où le crime à sa gloire s'attache. On traite de révolte un fier emportement, Pardonnable peut-être aux ennuis d'un amant : S'il semble un attentat, s'il en a l'apparence, L'aveu que je vous fais prouve son innocence. Enfin, madame, enfin, par tout ce qui jamais Put surprendre, toucher, enflammer vos souhaits ; Par les plus tendres vœux dont vous fûtes capable, Par lui-même, pour vous l'objet le plus aimable, Sur des témoins suspects qui n'ont pu l'étonner, Ses juges à la mort l'ont osé condamner. Accordez-moi ses jours pour prix du sacrifice Qui m'arrachant à lui vous a rendu justice ; Mon cœur en souffre assez pour mériter de vous

Contre un si cher coupable un peu moins de cour-

ÉLTSABETH. [rOUX.

Ai-je bien entendu? le perfide vous aime,

Me dédaigne, me brave ; et, contraire à moi-même,

Je vous assurerais, en l'osant secourir,

La douceur d'être aimée et de me voir souffrir!

Non, il faut qu'il périsse, et que je sois vengée;

Je dois ce coup funeste à ma flamme outragée :

Il a trop mérité l'arrêt qui le punit;

Innocent ou coupable, il vous aime, il suffit.

S'il n'a point de vrai crime, ainsi qu'on le veut croi-

Sur le crime apparent je sauverai ma gloire; [re,

Et la raison d'état, en le privant du jour,

Servira de prétexte à la raison d'amour.

LA DUCHESSE

Juste ciel ! vous pourriez vous immoler sa vie ! Je ne me repens point de vous avoir servie ; Mais, hélas ! qu'ai-je pu faire plus contre moi, Pour le rendre à sa reine, et rejeter sa foi? Tout parlait, m'assurait de son amour extrême ; Pour mieux me l'arracher, qu'auriez-vous fait vousélisabeth. [même?

Moins que vous ; pour lui seul, quoi qu'il fût arrivé, Toujours tout mon amour se serait conservé. En vain de moi tout autre eût eu l'âme charmée, Point d'hymen. Mais enfin je ne suis point aimée; Mon cœur de ses dédains ne peut venir à bout; Et dans ce désespoir, qui peut tout ose tout.

LA DUCHESSE

Ah! faites-lui paraître un cœur plus magnanime. Ma sévère vertu lui doit-elle être un crime ? Et l'aide qu'à vos feux j'ai cru devoir offrir Vous le fait-elle voir plus digne de périr?

ELISABETH

J'ai tort, je le confesse ; et, quoique je m'emporte, Je sens que ma tendresse est toujours la plus forte. Ciel, qui me réservez à des malheurs sans fin, Il ne manquait donc plus à mon cruel destin Que de ne souffrir pas, dans cette ardeur fatale, Que je fusse en pouvoir de haïr ma rivale ! Ah! que de la vertu les charmes sont puissants ! Duchesse, c'en est fait, qu'il vive, j'y consens. Par un même intérêt, vous craignez, et je tremble. Pour lui, contre lui-même, unissons-nous ensem- Tirons-le du péril qui ne peut l'alarmer, [ble, Toutes deux pour le voir, toutes deux pour l'aimer. Un prix bien inégal nous en paîra la peine ; Vous aurez tout son cœur, je n'aurai que sa haine : Mais n'importe, il vivra, son crime est pardonné ; Je m'oppose à sa mort. Mais l'arrêt est donné, L'Angleterre le sait, la terre tout entière D'une juste surprise en fera la matière. Ma gloire, dont toujours il s'est rendu l'appui, Veut qu'il demande grâce; obtenez-le de lui. Vous avez sur son cœur une entière puissance. Allez; pour le soumettre usez de violence.

LE COMTE D'ESSEX

Sauvez-le, sauvez-moi : dans le trouble où je suis, M'en reposer sur vous est tout ce que je puis.

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