‹ uvres de P. et Th. Corneille, précédées de la Vie de P. CorneilleChapitre 761 sur 766 · SCÈNE VI · texte numérisé non relu

SCÈNE VI

ELISABETH, SALSBURY, TILNEY.

ELISABETH

Le comte ne vit plus ! 0 reine ! injuste reine ! Si ton amour le perd, qu'eût pu faire ta haine ? Non, le plus fier tyran, par le sang affermi...

(Le comte de Salsbury entre.) Eh bien, c'en est donc fait ! vous n'avez plus d'ami !

SALSBURY.

Madame, vous venez de perdre dans le comte Le plus grand...

ELISABETH

Je le sais, et le sais à ma honte.

Mais si vous avez cru que je voulais sa mort, Vous avez de mon cœur mal connu le transport. Contre moi, contre tous, pour lui sauver la vie, Il fallait tout oser ; vous m'eussiez bien servie. Et ne jugiez-vous pas que ma triste fierté Mendiait pour ma gloire un peu de sûreté ? Votre faible amitié ne l'a pas entendue ; Vous l'avez laissé faire, et vous m'avez perdue. Me faisant avertir de ce qui s'est passé, Vous nous sauviez tous deux.

SALSBURY.

Hélas ! qui l'eût pensé ?

Jamais effet si prompt ne suivit la menace. N'ayant pu le résoudre à vous demander grâce, J'assemblais ses amis pour venir à vos pieds, Vous montrer par sa mort dans quels maux vous

[tombiez, Quand mille cris confus nous sont un sûr indice Du dessein qu'on a pris de hâter son supplice. Je dépêche aussitôt vers vous de tous côtés.

ELISABETH

Ah ! le lâche Coban les a tous arrêtés. Je vois la trahison.

SALSBURY.

Pour moi, sans me connaître, Tout plein de ma douleur, n'en étant plus le maître, J'avance et cours vers lui d'un pas précipité. Au pied de l'échafaud je le trouve arrêté, lime voit, il m'embrasse; et, sans que rien l'étonné, « Quoiqu'à tort, me dit-il, la reine me soupçonne, « Voyez-la de ma part, et lui faites savoir « Que rien n'ayant jamais ébranlé mon devoir, « Si contre ses bontés j'ai fait voir quelque audace, « Ce n'est point par fierté que j'ai refusé grâce. «Las de vivre, accablé des plus mortels ennuis, « En courant à la mort, ce sont eux que je fuis ; « Et s'il m'en peut rester quand je l'aurai soufferte, «C'est de voir que, déjà triomphant de ma perte, « Mes lâches ennemis lui feront éprouver... »

Page 1