‹ uvres de P. et Th. Corneille, précédées de la Vie de P. CorneilleChapitre 90 sur 766 · CURIACE , CAMILLE · texte numérisé non relu

CURIACE , CAMILLE

CAMILLE

Iras-tu, Curiace ? et ce funeste honneur

Te plaît-il aux dépens de tout notre bonheur?

CURIACE

Hélas ! je vois trop bien qu'il faut, quoi que je fasse, Mourir, ou de douleur ou de la main d'Horace. Je vais comme au supplice à cet illustre emploi ; Je maudis mille fois l'état qu'on fait de moi ; Je hais cette valeur qui fait qu'Albe m'estime. Ma flamme au désespoir passe jusques au crime ; Elle se prend au ciel, et l'ose quereller. Je vous plains, je me plains; mais il y faut aller.

CAMILLE

Non ; je te connais mieux, tu veux que je te prie, Et qu'ainsi mon pouvoir t'excuse à ta patrie. ■ Tu n'es que trop fameux par tes autres exploits : Albe a reçu par eux tout ce que tu lui dois. Autre n'a mieux que toi soutenu cette guerre ; Autre de plus de morts n'a couvert notre terre : Ton nom ne peut plus croître, il ne lui manque rien ; Souffre qu'un autre aussi puisse ennoblir le sien.

CURIACE

Que je souffre à mes yeux qu'on ceigne une autre tête Des lauriers immortels que la gloire m'apprête, Ou que tout mon pays reproche à ma vertu Qu'il aurait triomphé si j'avais combattu, Et que sous mon amour ma valeur endormie Couronne tant d'exploits d'une telle infamie ! Non, Albe, après l'honneur que j'ai reçu de toi, Tu ne succomberas ni vaincras que par moi : Tu m'as commis ton sort, je t'en rendrai bon compte, Et vivrai sans reproche, ou périrai sans bonté.

CAMILLE

Quoi ! tu ne veux pas voir qu'ainsi tu me trahis !

CURIACE

Avant que d'être à vous je suis à mon pays.

Mais te priver pour lui toi-même d'un beau-frère, Ta sœur de son mari !

CURIACE

Telle est noire misère, Le choix d'Albe et de Rome ôte toute douceur Aux noms jadis si doux de beau-frère et de sœur.

CAMILLE

Tu pourras donc, cruel, me présenter sa tête, Et demander ma main pour prix de ta conquête !

CURIACE

Il n'y faut plus penser ; en l'état où je suis,

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