AU MÊME
Saint-Prix, le SO juillet <813.
Tu as bien raison, mon héros était un franc animal. J’ai làdessus des notices {puisque notice y a) fort exactes et sûres. Cela * Langlè*.
ÉCRITES DE FRANCE ET d’itALIE. 669
est vraiment fâcheux. J’en voulais faire l’éloge d’une certaine façon, c’est-à-dire de façon à pouvoir insinuer ce que je pense du métier, en donnant doucement à entendre que mon homme eût été capable de quelque chose de mieux ; mais, ma foi, c'est tout le contraire. Voilà qui est fait , je n’y songe plus. Que ferai-je de mon éloquence? Les élogessont à la mode : il faut hurler avec les loups ; d’autres disent braire avec les ânes. Je trouve ici dans mon voisinage un sujet de panégyrique admirable, une madame de Broc ou du Broc, tombée dans un trou , à la suite de la reine de Hollande. Lis un peu la gazette ; on ne parle d’autre chose. Eh bien! cette dame de Broc, on l’enterre à ma porte. Elle vient de plus de cent lieues s’offrir à ma plume. Lui refuserai-je un compliment, parce qu’elle est morte? elle avait du mérite; beaucoup même, si l’on m’a dit vrai. A vingt-cinq ans, belle comme un ange , elle dépensait en aumônes la moitié de son revenu, ne voulait ni parures ni diamants. Veuve depuis deux ans , c’était une Artémise. !Nulle idée de se remarier, pas l’ombre d’un galant. On l’adorait, jeunes et vieux, pauvres et riches ; tout le monde l’aimait. En un instant la voilà morte , d’une mort horrible , imprévue IJeunesse , beauté , talents , tout s’engloutit dans ce gouffre.
Je ne sais , de tout temps, quelle injuste puissance Laisse le crime en paix et poursuit l’innocence.
Ceux que chacun maudit engraissent. S’il y a quelque maraud qui Casse tout le mal qu’il peut, il vivra, sois-en sûr. Le modèle des grâces, l’exemple des vertus, le refuge du pauvre et l’ornement du monde périt dans sa fleur. Ou je me trompe, ou il y a là tout ce qu’il faut à un orateur, hors les six mille francs.
A propos , je suis fâché de n’avoir pu me trouver l’autre jour chez ton frère ; il m’a fallu partir, ma voiture partait. Ce que c’est
d’étre gueux , on dépend du coche. Si j’avais un carrosse
M’importe ; j’irai te voir lundi avant la paume. Tu as l’air de voo> loir te moquer de ma paume : jeu de grands seigneurs , dis-tu; i:on de ceux d’aujourd’hui.
Faire la cour aux grands , et dans leurs antichambres ,
Le chapeau dans la main , se tenir sur ses membres,
c’est tout ce que la nouvelle noblesse a retenu de l’ancienne. Adieu» je t’embrasse.
LETTRES INÉDITES
A M-"» LA PRINCESSE DE SALM-DYCK
Paris, 29 septembre 1813.
Tout ce que vous me dites, madame, de vos courses à Aix-la- Chapelle et à Spa me donne des regrets, je dirais presque des remords, de vous avoir faussé compagnie; mais sachez, madame, que j’en ai bien été puni. Je suis tombé malade , peu s’en faut , et je crois même que j’ai eu la fièvre. Cette campagne d’où je vous écrivais près de Montmorency est un endroit malsain; et comment ne le serait-il pas , à mi-côte , au midi ,, entouré et couvert par une montagne au nord? C’est le vent du nord seul qui fait la salubrité d’un pays. C’est Borée qui rend le teint frais aiw femmes de Frescati. La remarque est de moi, prenez-y garde. On explique savamment le nom de cette ville par des étymologies qui ne me contentent pas. Je dis qu’on les nomme Frescati 'pane que les filles y sont fraîches comme roses au matin , ce que j’attribue" aux caresses de l’amant d’Orithye; et puis dites que je n’observe pas dans mes voyages!
Vous avez bien raison , madame, nous ne sommes jamais du même avis, vous et moi; il est encore vrai que c’est pour cela précisément que nous sommes bien ensemble. Entendez ce mot comme il faut; c’est-à-dire que nous causons avec plaisir ensemble. Vous aimez la contradiction; vraiment vous n’êtes pas dégoûtée. C’est un des biens parmi tant d'autres qui manquent aux rois. Montaigne fait le conte de je ne sais quel grand qui , fatigué de la complaisance et de l’éternelle approbation de son confident, lui dit un 'jour : « Pour Dieu, conteste-moi quelque chose , afin que nous soyons deux ! » J’en ai long à vous dire làdessus quand nous nous reverrons , pourvu que vous preniez en main l’opinion contraire.
H est mort un homme de Tfostitut. On m’a parlé de me présenter pour le remplacer. Je ne puis encore m’y résoudre. Je ne suis point du tout fait pour remplir un fauteuil , et par bonheur je me trouve fort bien sur une escabelle. Il n’est pire compagnie, selon moi , qu’une compagnie de gens de lettres ; et puis leurs habits , leurs visites , leurs cérémonies , tout cela me ferait crever derii^; d’autres choses me feraient mal au coeur. Vous penses peut-être que c’est *•* qui veut me pousser là ; point du toat :
ÉCRITES DE FRANCE ET d’iTALIE. .571
il ne m’en dit mot , lui qui me tourmentait l’autre fois , vous vous en souvenez. Il me fait la mine depuis quelque temps. Je devine pourquoi; il a tort. Mais dites-moi, madame, comment faisait mou père.* Il avait des amis, et même il les garda jusqu’à la fin de sa vie. On valait mieux alors.
Tout le monde ici lit la gazette et parle de nouvelles. Je vois des gens qui suivent les armées sur la carte, et ne les perdent non plus de vue que s’ils répondaient de l’événement. Dieu me fait la grâce d’étre là-dessus d’une parfaite indifférence; mais je crains que tout ce vacarme , dont vous êtes plus près que nous , ne vous cause quelque inquiétude, et ne vous empêche devenir ici cet hiver.
Trouvez bon, madame, que je me rappelle au souvenir-de M. le comte, et agréez l’assurance de mon très-humble respect.
[Au mois de mars 1814, Courier, vivement affecté des événements politiques auxquels il ne pouvait plus prendre part, projetait de quitter Paris pour échapper à l’odieuse nécessité de voir partout chez lui des figures russes et allemandes ; mais le hasard l’ayant rapproché d’une famille qu’il aimait, celle de M. Clavier, il s’avisa de penser qu’il pourrait être heureux, marié avec la fille aînée de son ami; et cependant , un peu indécis de caractère , il voulait parce qu’il était amoureux , puis ne voulait plus, craignant de perdre sa liberté. Dans ces alternatives, ses parents ayant fait beaucoup pour le détourner, lé mariage fut rompu. Mais au bout de deux jours Courier revint suppliant , obtint grâce, et le mariage fut conclu le 12 mai, sans que Courier fût encore bien décidé sur ce qu’il voulait faire. La lettre qui suit est écrite pendant la rupture, et exprime le repentir auquel la famille Clavier céda.
. M. Lemontey était camarade de collège de feu M. Clavier, et ami intime de la famille. ]
A MADAME CLAVIER
Madame,
Paris, le mercredi, avril 1814.
Je vous prie de vouloir bien me renvoyer par le porteur ma canne, que j'ai laissée ehez vous. J’ai un mouchoir à vous que Je vous renverrai , si vous me défendez de vous le porter moiméme.
Il y a quinze jours aujourd’hui que je vous dis ce mot dont vous vous souvenez : Tout ce que faime est ici ; cela était par*
LETTBES INÉDITES,
faitement vrai. Vous alors, madame, vous voyiez en moi un homme destiné à faire le bonheur de votre fille , et par là le vôtre et celui dé toute votre famille. M. Clavier pensait comme vous. Sa sœur, me disait-il , allait être contente. M. Lemontey paraissait également satisfait. Tout le monde approuvait une union qui semblait de longtemps préparée et fondée sur mille rapports. Pour moi, je fus heureux ces huit jours que je me crus votre gendre. J’aimais, Dieu me pardonne , tout comme à vingt-cinq ans , et d’un amour que personne ne pouvait blâmer. Cette fois mon plaisir et mon devoir se trouvaient d’accord ; j’éprouvais , dans cette passion qui a fait le tourment de ma vie , un sentiment nouveau de calme et à'innocence. N’en riez pas, non. C’est le mot, et je voyais s’offrir à moi un bonheur durable. Qui m’a enlevé tout cela en si peu de temps? ce qui perdit la pauvre Psyché : conseils de parents.
Il est fort assuré que vous ne trouverez personne qui vous soit aussi sincèrement attaché que je le suis , ni qui vous estime avec la même connaissance de cause , personne qui vous convienne aussi bien à tous égards , hors un point que vous ne regardez pas comme essentiel : et pouvez-vous sacrifier tant de convenances à un petit ressentiment de vanité offensée , lorsque vous savez que l’offense ne vient pas de moi , et que vous la voyez réparée par un si prompt retour? Toutes les autres raisons que vous et M. Clavier me donnâtes l’autre jour, franchement sont misérables; car tout se réduit à dire que je l’aime trop, et que je suis trop facile à me laisser conduire; fâcheuses dispositions dans un homme qui doit l’épouser, et vivre avec vous.
Je ne sais vraiment qu’imaginer pour vous faire changer de résolution. Dites à M. Clavier, madame, je vous prie, que je ferai pour lui toutes les traductions , recherches , notes , mémoires, qu’il lui plaira me commander. Je tâcherai d’être de l’Institut. Je ferai des visites et des démarches pour avoir des places , comme ceux qui s’en soucient. En un mot , je serai à lui , à ses ordres , en tout et partout. Trop heureux s’il nie rend ce qu’il m’a déjà donné , et qui , à vrai dire , m’appartient. L’autre ne travailla que sept ans pour Rachel; moi je travaillerai aussi longtemps que M. Clavier voudra , et ce ne sera pas trop de lui consacrer toute ma vie , s’il la rend heureuse.
ÉCRITES DE FBARCB ET d’itALIE. 57S
[ L’irrésolution qui avait retardé le mariage de Courier dura quelques mois encore après. Son caractère indépendant se plia difficilement à l’idée d’ètre lié pour jamais. Un beau jour ü partit, disait-il, pour la Touraine, et de fait il y fut. Mais de là revenant sans s’arrêter à Paris, il alla sur les côtes de la Normandie. Il y oublia mariage et famille , pour se livrer encore à cette vie aventureuse qu’il avait menée si longtemps ; et, tenté par l’occasion d’un vaisseau frété pour le Portugal , il allait s’embarquer. Le souvenir et les lettres de sa jeune femme l’ayant rappelé, il se contenta d’une course à Rouen, le Havre, Dieppe, Amiens, Honfleur, etc. ; et enfin , revenu à Paris , il se fit à sa nouvelle situation. Il ne quittait plus sa femme qu’à regret, et pour des affaires indispensables.
Madame Montgolfier était la femme de Joseph Montgolfier, fils du célèbre Montgolfier l’aéronaute.
La lettre qui suit est datée de ce voyage. ]
A MADAME COURIER
Au Havre, le 25 août 1814.
Je relis ta lettre du 14, car je n’en ai point d’autres de toi. Tu m’en as sûrement écrit depuis , qui viendront , j’espère; mais je n’ai reçu que celle-là. Ton sermon me fait grand plaisir. Tu me prêches sur la nécessité de plaire aux gens que l’on voit, et de faire des frais pour cela ; et comme s’il ne tenait qu’à moi , tu m’y engages fort sérieusement et le plus joliment du inonde. Tu ne peux rien dire qu’avec grâce. Mais je te répondrai, moi : Ne forçons point notre talent; c’est la Fontaine qui l’a dit. Si Dieu m’a créé bourru, bourru je dois vivre et mourir; et tous les efforts que je ferais pour paraître aimable ne seraient que des contorsions qui me rendraient plus maussade. D'ailleurs , veuxtu que je te dise? Je suis vieux maintenant, je ne puis plus changer; c’est toi qui pourrais te corriger, si quelque chose te manquait pour plaire. Et remarque encore , tu me compares à des gens IVIais parions d’autre chose.
Ma façon de vivre est assez douce, quoique je ne connaisse personne ici ; ou peut-être est-ce pour cette raison que je m’y trouve bien. Je me promène, je griffonne pour passer le temps ; mais surtout je nage deux fois par jour avec un plaisir infini; j’ai fait de grands progrès dans cet art. Mon école de natation à Paris m’a bien profité ; j’y ai fait de nouvelles études en regar-
LETTRES IMEDITËS,
dant les grands nageurs, et me voilà un tout autre homnae, comme Raphaël quand il eut vu les peintures de Michel-Ange. Il me faut maintenant si peu de mouvement pour me tenir sur l’eau, que j’y reste des heures entières sans me fatiguer, ni penser seulement où je suis, et que j’ai sous moi un abîme, car je me fais conduire en pleine mer : là je suis bercé par les vagues; j’oublie.-, et mes chagrins et mes sottises, pires que tout le reste.
Mon bonheur dépend de toi... douces paroles dont peut-être à présent tu ne te souviens plus. C’est pourtant de ta dernière lettre. Ce ne sont pas seulement ces choses-là qui me les font aimer, tes lettres; mais c’est que vraiment tu écris bien, et beaucoup mieux que ceux ou celles qui ont cette prétention. Ton expression est toujours juste, et tu as de certaines façons de dire.... Tu te peins toi-raéme dans ton style; et moi qui te connais, je vois dans chaque motion geste, ton regard , et ce parler si doux, et ces manières qui m’ont conduit au 12 mai. Il y a cependant quelque chose à dire à cette lettre : c’est que tu ne me parles guère de toi. Tu n'entres dans aucun détail ; tu ne me dis point ce que tu fais , ce que tu vois , et sans doute tu ne peux pas tout me dire. Me conterais-tu, par exemple, tout ce qui s’est passé depuis mon départ jusqu’au jour où vous partîtes pour la campagne? Non, sûrement; et je n’ai garde d’exiger cela. J’imagine que quelque jour tu te tromperas d’adresse, et que je recevrai une lettre écrite pour madame Montgollier, ou pour quelque autre personne de tes amis. Je le voudrais; mais non, toute réflexion faite, j’aime mieux que cela n’arrive pas, et je te prie d’y prendre garde.
Quand je dis que je reste ici, c’est une façon de parler; je vais bientôt retourner à Rouen, d’où je compte aller à Amiens; mais écris-moi toujours à Rouen , poste restante.
[Nous avons, dans ce qui précède , conduit Courier jusqu’à son mariage , qui fut comme le dénoûment de cette vie si inquiète et si remplie de mouvement. Les lettres qui vont suivre nous le montrent dans ce nouvel état , avec scs afToctions de famille , mais poursuivant toujours ses études et prenant part aux événements publics avec les mêmes inquiétudes d’esprit. Les deux premières mêlent au récit d’un voyage d’alTaires une peinture rapide des désordres qui afnigeaieatla Touraine,
ÉCBITEfa DE FBANCE ET d’iTALIE. 57»
le Maine et l’Anjou , pendant les cent jours. On y voit que Courier prévoyait un mois d’avance la catastrophe de Waterloo.]
A MADAME COURIER
Luyncs, le U juiatSiS.
Je vins ici avant-hier; le bien de Bourgueil est vendu. On m’assure que c’eût été pour moi une mauvaise acquisition. Je le crois, et je me console; c’est le meilleur parti, et puis, ils son</ropperfo. Jedemandeàtout le monde de l’argent ; personne ne m’en veut donner. Bidaut ‘ se moque de moi; quand je lui parle d’affaires, il me parle politique. Cest la scène de M. Dimanche. Je n’ose lui rompre en visière, parce que je suis dans ses griffes; mais je tâche de m’en tirer tout doucement. Quel malheur de ne rien entendre à ce chien de grimoire! Je voudrais, comme M. Jourdain, avoir le fouet devant tout le monde, et savoir non pas le latin , mais quelque peu de chicane , assez pour ma provision.
Je ne m’ennuie point; Plutarque m’est d'un grand secours pour pas-ser le temps : je serais heureux si je t’avais; mais, en bonne foi, je ne crois pas que tu puisses, dans un pays tel que celui-ci, être une semaine sans mourir. Il est vrai que tu t’occuperais. Enfin nous verrons quelque jour. Je me promène, je vais courir au haut et au loin, je revois les endroits où j’ai joué à la fossette et au cerf-volant : ces souvenirs me font plaisir.
Je ne sais que te marquer encore : rien de ce que je vois ne t’est connu. Quand je te dirai que la petite Bourdon mourut il y a quelques mois , n’en seras-tu pas bien fâchée? C’était la fille du boulanger, jeune, fraîche et gentille, petite blonde d’environ dix-neuf ans, mariée à un homme de vingt-deux ; cela devait être heureux. Point du tout : au bout de cinq ou six mois de ménage , il lui prend un chagrin. La voilà qui ne dit mot, et maigrit à vue d’œil. Et mère de l’interroger, et voisines de la tourmenter, pour savoir où le mal la tient. Qu’a-t-elle? rien. Que veut-elle? que lui manque-t-il ? on ne sait. Elle languit et meurt. Le mari n’en a cure ; et c’est là , dit-on , ce qui l’a tuée. Il est le seul qui ne la regrette pas.
' Notaire de Tour».
S7C LETTBES INÉDITES,
Mais M. üe Ferrières regrette trop la sienne. Cest un gentilhomme que tu connais comme Jean de Werth. Elle était jeune, belle et bonne. Elle lui laisse deux enfants. Il l’a tant soignée, tant veillée dans sa dernière maladie , et tant pleurée depuis , qu’il s’en va mourir, le pauvre homme, à quarante-cinq ans. Ceci a l’air d’un conte inventé à la gloire des quadragénaires; mais demande au petit Gasnault, quand tu le verras.
Veux-tu de la politique? Les chouans, les Vendéens , les brigands , les insurgés, les royalistes , les bourbonistes, sont à douze lieues d’ici, au Lude. Quand ils yentrèrent, un parentdeM. Vaslin, qui demeure là, patriote, jacobin, terroriste, républicain, bonapartiste, comme tu voudras, fit feu sur eux, leur tua un homme. Ils l’ont pris, lui , et ne l’ont pas tué ; mais ils ont pillé sa maison et quelques autres. Toute la gentilhommerie se sauve des campagnes, de peur des paysans. M. de la Beraudière s’est retiré à Tours avec sa famille ; les petites en sont ravies , parce qu’elles s’amusent. Ce sont des gens qui de leur vie n’ont fait mal à qui que ce soit : ils font bien d’être sur leurs gardes.
Je ne sais, de tout temps, quelle injuste puissance Laisse le crime en paix, et poursuit l'innocence.
C’est Racine qui dit cela , et il dit bien vrai.
Tours, le mercredi.
Voilà tes lettres de samedi, dimanche, lundi, mardi, mercredi. Je les ai lues avec grand plaisir et beaucoup plus de raison que je n’eusse imaginé. Continue, je t’en prie, ce journal, le seul qui me puisse intéresser. Je ne t’en écris pas davantage, parce que le temps me manque. Je ne suis pas non plus si bien ici qu’à Luynes pour causer avec toi : une maudite auberge, dts allants et venants, un vacarme d’enfer. Et puis, de quoi te parlerais-je? d’hypothèques , décentrât, de principal, d’intérêts, et de cent autres misères auxquelles tu n’entends rien , et moi fort peu de chose. Que n’ai-je cent mille livres de rentes! j’en iai.sserais quatre-vingt-dix aux honnêtes gens qui me viennent dire :
J'étais fort ser\itcur de monsieur votre père,
t je vivrais sans soins peut-être avec le reste. Mais quoi! on mé
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le volerait encore, et il faudrait livrer bataille pour garder un morceau de pain. Je ne serais pas plus tranquille.
A MADAME COURIER
Tours, le 17 juin.
Je reçois ta lettre de mercredi soir et jeudi , bien bonne et bien longue. Que te dirai-je? il faudrait t’adorer. Ta pauvre santé m’afflige bien. Je suis sûr que la campagne te rétablira. Mais ne songe point à venir ici , par cent raisons. D’abord , le pays n’est pas tranquille , et il y a tel événement qui pourrait nous en~ goufjrer dans une bagarre effroyable. Moi seul je m’échappe aisément. Et puis tu me générais dans mes courses. Cette raison ne m’arrêterait pas , si ta santé y devait gagner. Mais Luynes est un endroit malsain dans cette saison-ci; j’y reste le moins que je puis, de peur de la fièvre, et je me sauve sur les hauteurs , où l’air est plus pur, mais où je ne pourrais me loger avec toi. Sitôt que je serai de retour, nous irons, situ veux, nous établir quelque part, à Sceaux, à Saint-Germain. Au reste, attends quelques jours. Si l’empereur gagne la partie , ce pays-ci sera bientôt calme.
Je retourne à Luynes, et j’y achèverai mes affaires. Je visiterai mes biens, et ferai du tapage aux gens qui me doivent. Malheureusement ils me connaissent, et ne s’effrayent pas de mes menaces ; ils finissent toujours par me payer quand ils veulent.
A MADAME COURIER
(fragment.)
Tours, novembre 1815.
J’ai aîné chez M. de Chavaignes en grande compagnie, avec des chouans , des Vendéens , etc. , plus extravagants royalistes que tout ce que tu as jamais vu, mais du reste bonnes gens. On a porté ta santé avec enthousiasme. Tu as une grande réputation. 11 y avait là deux curés qui se sont enivrés tous les deux. Un d’eux avait ce jour-là un enterrement à faire ; c’est la première chose qu’il a oubliée. A son retour il a trouvé, à dix heures du soir, le mort et sa sequelle qui l’attendaient depuis midi. Il s’esl mis à les enterrer. Il chantait à tue-téte, il sonnait ses cloches ;