‹ Œuvres de P.L. Courier précédées de sa vieChapitre 137 sur 141 · I*. L. COURIER · texte numérisé non relu

I*. L. COURIER

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LETTBES IJJÉDITES,

c’était un vacarme d’enfer. L’autre curé, qui était le plus ivre des deux , voulait se battre avec moi. Ayant appris que j’avais une femme Jeune et jolie, il lit la-dessus des commentaires à la housarde qui réjouirent fort la compagnie.

A MADAME COURIER

Paris , 23 à 28 décembre 1813.

Ayant reçu la lettre de M. Lamaze, tu auras pensé, j’imagine, à envoyer les affiches au garde pour la coupe que nous voulons vendre cette année. Si tu ne l’as poinf fait, va voir Bidaut, « dis lui de faire parvenir ces affiches dans les villages d’Azay-sar- Cher, Montbazon, Saint-Avertin, Véretz èt Larçai. Les trois premiers sont les plus importants. Je ne puis te dire encore quand je partirai; je voudrais que ce fdt après-demain, eu au plus tard dimanche. Je dînai hier chez ta mère, qui me fit dire le matin par Édouard de venir de bonne heure, parce qu’elle allait au spectacle; toutœla comme si elle m’eût invité et que j’eusse accepté : dans le fait, il n’en avait pas été question. Je répondis qu’on ne m’attendît pas , et je vins à quatre heures et demie. J’y trouvai Paye * , qui me paraît assez attentif auprès de Zaza. On les mit côte à côte à table. Ta mère le choie; Zaza ne le néglige pas. Il comprend à merveille ce que cela veut dire. On voit qu’ils pensent à quelque chose. Moi je n’y nuis pas non plus; je les fais causer ensemble tant que je puis. Je serais enchanté que cela réussît, et toi aussi, je crois. Zaza est bonne personne; je trouve qu’elle gagne beaucoup depuis quelque temps. Elle est bien faite, quoique un peu forte : il y a de l'étoffe pour faire une belle et bonne femme, et le drôle ne serait pas malheureux. Il est aussi fort bon enfant, et plus uni, à ce qu’il me semble, que la plupart des jeunes gens. Enfin, il en sera ce qui est écrit au ciel.

A MADAME COURIER

Tours, le 29 janvier I8i6.

J’ai passé hier la soirée chez madame de la Beraudière. 11 y avait une douzaine de femmes et quelques hommes, la plupart

' Oeveau depuis beau-frérc de Courier.

ÉCRITES DE FRANCE ET d’iTALIE. 579

jeunes gens dont je serais le père. Cela ne m’a pas empêché de faire beaucoup de folies avec eux. Deux tables de boston et un coliii-maillard dans leur salon que tu connais, outre iVI. Raj'mond et une petite fille de son âge; tu peux t’imaginer comme on était à l’aise. Colin-maillard l’a emporté. Le boston a été culbuté, deux carreaux cassés dans le vacarme. M. d’Autichamp en était, sans uniforme et sans aucune décoration. Il est vraiment aimable , tout uni et fi.rt à la main. Enfin , nous étions là huit ou dix jeunes gens en train de nous divertir. .le suis sorti à minuit; personne ne songeait encore à s’en aller. Ils ont Joué vingt sortes de petits Jeux fort drôles , qui la plupart m’étaient nouveaux. Cela n’était point ennuyeux , comme sont d’ordinaire les petits Jeux. Les Jeunes personnes sont élevées on ne peut pas mieux , dans le ton à peu près des petites de la Beraudière. Celles-ci, ma foi, sont très-bien : décence, parfaite, sans nulle es- *pèce de gêne. -Point de politique, tout le monde en bottes; quel délice! Ce qui m’a le plus amusé, c’est l’histoire d’un bal donné ces jours passés. 11 y a eu des gens invités qui n’ont pas voulu y venir, aimant mieux donner aux pauvres l’argent que cela leur eût coûté. C’est l’épigramme qu’ils ont faite, et qui a porté coup. On la leur garde bonne. D’autres, au contraire, s’attendaient à être invités, et ne l’ont point été : ceux-là ne sont pas les plus contents. Selon eux. c’est un bal d'épurés. Tu entends ce que cela veut dire. D’autres invités y sont venus, et s’en sont allés parce qu’ils n’ont pas trouvé le bal assez épuré. Toute la capacité du gouverneur et des principaux magistrats a été employée à arranger ce bal, qui, définitivement, n’a contenté personne. Si tu t’étais trouvée ici, aurais-tu été assez pure.^ Tu es de race un peu suspecte. On t’eût admise à cau.se de moi , qui suis la pureté même; car J’ai été pur dans un temps où tout étai. embrené. C’est une Justice qu’on me rend : madame de la Beraudière ne tarit point là-dessus. La conclusion que j’ai tirée de tout cela, c’est que quand nous serons nichés dans nos bois, sur les bords du Cher, il faudra nous y tenir, et n'avoir de liaison , d’amis ni de connai.ssances , qu’à Paris. Tu sais là-dessus mon système , dans lequel Je me confirme par tout ce que j’observe ici.

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A MADAME COURIER

Tours, le.... 1816.

Mes marcliands de bois m'ont promis de m'apporter aujourd’hui le.s cinq mille francs, mais je n'ai garde d’y compter; il faudra en venir aux coups, c'est-à-dire aux assignations. Ils seront bien étonnés, car jamais je n’ai fait rien de pareil. Mais je vais les étonner bien plus, en leur demandant en justice des dommages et intérêts pour l’exécrable massacre de mon pauvre bois. Je comprends maintenant pourquoi mon père avait toujours quelque procès; c’était pour ne pas se laisser manger la laine sur le dos. Moi, je suis tombé dans l’autre excès, et'on me dévore depuis vingt-cinq ans. Croirais-tu bien que d’une pièce de quatorze arpents de bois il ne m’en reste plus que six? les huit autres sont passés du côté de mes voisins. Il y a des morceaux plus petits qui ont disparu entièrement ; on sait seulement par tradition que je dois avoir là quelque chose. J’ai fait toutes ces découvertes dans l’énorme fatras des papiers de mon père. On ne me croyait pas homme à mettre le nez là-dedans. J’ai fait bien d’autres découvertes. Par exemple, je croyais mes ferme* au même prix que du temps de mon père ; cela me donnait de l’humeur. Le fait est qu’elles sont beaucoup plus bas. Il en est résulté cependant une sorte de bien, en ce que les fermiers, se regardant comme chez eux, ont beaucoup amélioré le fonds. Un seul m’a défriché , sans en être prié, six arpents de terre qui autrefois étaient incultes et inutiles; un autre a rebâti une grange. Aussi me garderai-je bien de les dégoûter par des augmentations trop fortes. Je veux seulement les engager à me faire meilleure part de mon bien.

Voici la nouvelle deLuynes : Le curé allait avec un mort, un homme venait avec son cheval. Le curé lui crie de s’arrêter ; il n’en a soüci, et passe outre sans ôter son chapeau, note bien. Le prêtre se plaint, six gendarmes s’emparent du paysan , l’emmènent lié et garrotté entre deux voleurs de grand chemin. Il est au cachot depuis trois semaines, et depuis autant de temps sa famille se passe de pain

Autre nouvelle du même pays. Le curé a défendu de boire pendant la messe; tous les cabarets à cette heure doivent être

ÉcaiTES DE FR4NCE ET d’iTALIE. 581

fermés. Le maire y tient la main. L’autre jour mon ami Bourtiou , lionncte cabaretier, s’avise de donner à déjeuner à son beau-frère : or c’était un dimanche, et on disait la messe; le maire arrive, les voit, et les met à l’amende , qu’ils ont trèsbleu payée. Mais voici bien pis. Le curé a défendu aux vignerons , qui voulaient célébrer la fête de saint Vincent leur patron , d’aller ce jour-là au cabaret. J’ai vu le curé , et je lui ai dit : Vous avez bien raison; c’est une chose horrible d’aller au cabaret , un jour de fête surtout ; et vous faites très-bien , vous , monsieur le curé, de ne jamais vous griser qu’en bonne compagnie dans le courant de la semaine. Cependant raisonnons, s’il vous plaît. Saint Vincent aime les vignerons, puisqu’il est leur patron : aimant les vignerons, il doit aimer la vigne, et par conséquent le vin, et aussi le cabaret, car tout cela se suit. Comment donc trouve t-il mauvais que le jour de sa fête on aille au cabaret? 11 n’a su que me répondre.

Je te conte des balivernes; l’heure de la poste arrive; adieu.

A MADAME COURIER

Tours, le 30 Janvier 1816.

Tes lettres me ravissent. Tu as bien raison de dire qu’il ne faut point d’économie sur cet article. Le plaisir qu’elles me font ne peut se comparer aux dix sous qu’elles me coûtent.

J’ai vu I Sa maison est bien ce qu’il nous faudrait. Elle

est plus simple que je ne l’aurais cru en la voyant de loin. Il dit qu’il ne veut point la vendre. Cependant il me l’a fait voir dans le plus grand détail, et il me la vantait du ton d’un homme qui veut faire valoir sa marchandise. Moi je l’ai fort approuvé de ne point vouloir s’en défaire , et j’ai refusé de voir les appartements, qu’il voulait aussi me montrer. C’est l’histoire de Vaslin. Il s’est mis en tête que je voulais avoir sa maison.

Demain je fais encore une course à Larçay, et puis une autre à Luynes pour mes marchands de bois , qui linalement se moquent de moi. Je m’en vais leur lâcher des huissiers, ce qui ne m’est jamais arrivé , sans compter un procès-verbal que je vais faire faire du dommage causé à mes bois. Je ne veux plus, ma foi , passer pour un benêt , et je vais leur montrer les dents. Je

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LETTBES INÉDITES,

dis comme madame de Pimbêche : Ces coquins viendront nous manger jusqu'à l’âme, et nous ne dirons mot! ils vont nw trouver bien changé. Ils t’attribueront ce changement; tu ne seras pas aimée de tes vassaux. Tu as pourtant une grande réputation dans le pays. Tu passes pour une beauté parfaite : heureux ceux qui t’ont vue ! A propos de beauté , un de nos fermiers a un fils qui passe avec raison pour le plus beau garçon du pays. H est blond, et a dix-huit ans. Ce ne sont point ces gros traits des Anglais et des Allemands : sa tête est toute grecque. Il est loin de s'en douter, et cela lui donne une grâce et un naturel que n’ont point vos messieurs de Paris. Avec sa blouse et ses sabots, il a tout à fait l’air d’Apollon chez Admète.

Quand je serai revenu de Luynes, il faudra retourner à Larçay pour mes impositions. Tu vois quelle vie. Je me donne au diable, mais J’espère que cela finira. Le pis est que je ne puis m’occuper d’aucune étude, et que j’ai beaucoup de moments où je ne sais que faire. Alors je meurs d’ennui. J'ai trop ou trop peu d’occupations.

Je t’entretiens de mes sottes affaires: qui ne peuvent que t’ennuyer. Il vaut mieux répondre à tes lettres. Je suis bien aise que tu aies remarqué le monsieur en pantoufles. Rien n’est plus choquant, je t’assure.

Je veux croire qu'au fond il ne se passe rien •,

Mais enfin on en cause, et cela n'est pas bku.

Je t’assure que tu fais trop d'avances à ces gens, qui n’y répondent pas. Il faut se garder d’êtredupe en amitié, c’est-à-dire, d’y mettre trop du sien. On joue un mauvais personnage.

Tu peins madame S. C’est une pauvre étude et un maigre sujet, mais cela vaut mieux que de ne rien faire. Je ne m’étonne pas que tu aies de la peine à te mettre au travail : j’éprouverais la même chose. Nous nous prêcherons l’un l'autre. J’ai des projets admirables, et je les exécuterai en dépit de la paume.

A MADAME COURIER

Tours, le 6 février 1816.

Je me lève matin pour t’écrire. Il me faut aujourd’hui voir les gens du domaine pour réclamer la maison du garde, oui réell*-

ÉCKITES DK FliANCE ET D’ITALIE. 583

ment nous appartient comme ayant de tout temps fait partie de la forêt. C’est une raillerie de prétendre avoir vendu le pot, et non l'anse. J'aurai encore une course à faire pour revoir cette maison à vendre , et puis je partirai pour Paris ; je ne compte me reposer que dans la voiture.

Tu te rappelles ces gens qui ne veulent pas qu’un paysan mange , boive et porte une cliemise. J’allai l’autre jour chez M. Précontais de la Renardière, qui est un de nos débiteurs; je le trouvai en famille. Il n’avait point d’argent, me dit-il ; ce sont les paysans qui ont tout, et si cela continue , la noblesse mourra de faim, ou sera obligée de faire quelque chose. Qu’il se vende un quartier de pré, c’est un paysan qui l’achète; chacun a maintenant sa gaulée de hemce. Ces gens-là mangent de la viande , boivent du vin, ont des souliers : cela se peut-il souffrir.? J’abondai dans son sens, et je le fis frémir en lui racontant une chose dont je venais d'être témoin. Croiriez-vous bien , lui dis-je, que Jean Coudray le vigneron...? Écoutez ceci, je vous prie. Je viens de chez Jean Coudray; il me devait quelque argent, qu’il m’a payé sur-le-cliamp. Sa femme m’a voulu donner à déjeuner. Mais elle , que pensez- vous qu’elle prenne à déjeuner? du café à la crème. Cela leur fit dresser les cheveux à la tête. Du café à la crème! Tout le monde s’écria ; Du café à la crème! Kous convînmes tous que les choses ne pouvaient- durer ainsi ; et je les quittai en faisant des vœux bien sincères pour le retour du bon temps; car ils me payeront, j’imagine, quand les paysans mourront de faim et seront couverts de haillons.

Je voulais t’en dire plus long, mais Bidaut m’a envoyé chercher dès huit heures du matin. Je suis comme Petit-Jean , je n’aime pas qu’on m’interrompe. Adieu.

A MADAME COURIER

Tours, le 7 novembre 18IG.

Je ne poursuis point les marchands de bois, parcÆ que Doré a un fils qui va , dit-on, faire un mariage fort avantageux ; et mes poursuites contre le père empêcheraient , dit-on , ce mariage , qui pourra aider au payement de ce qu’on me doit. Je n’en crois rien, mais, pour ne pas empêcher ces gens de coucher ensemble, j’attends le lendemain de la noce pour lâcher contre eux les huis-

LETTRES INÉDITES

siers. J’ai la réputation d’un Iiomme qu’on ne pa)’e que quand on veut. Cela nie faifdonner au diable.

Je n’ai point vu les la Bcraudière : la mère est malade. Ils se sont fort bien conduits dans une infâme affaire qui n eu lieu dernièrement à Luynes. Dans ce village d’environ 1200 habitants , douze personnes ont été arrêtées pour propos séditieux ou conduite suspecte. C’étaient les ennemis du curé et du maire. I-es uns sont restés en prison six mois, les autres y sont encore. Une jeune fille se meurt des suites de la peur qu’elle a eue en voyant arrêter son père. Or, dans cette affaire , il paraît que M. de la Beraudière s’est employé tant qu’il a pu en faveur de ces pauvres diables. Cela fait qu’ou en dit beaucoup de bien dans le pays. Dans le fait, ce sont des gens fort estimables.

Un curé me disait à Luynes qu’il ne voulait pas m^ fleustrer du plaisir Mets cela avec le dénaturer du médecin ’.

A MADAME COURIER

* Le Q février ISIS.

Tu vois comme je t’écris. Je te parle de moi. Cest comme il faut que tu fasses. Tout ce que tu fais , ce que tu penses , tout ce qui te vient à l’esprit sans- examen , il me le faut coucher par écrit. Visconti est mort; je viens de recevoir son billet d’enterrement. Voilà trois places à l’Institut. En aurai-je une.!* Je ne sais. S’ils me reçoivent, j’en serai bien aise; s’ils me refusent, j’en rirai : je ne vaudrai ni plus ni moins , et le public sera pour moi. Je crois que je serai reçu. Mon Ane va paraître , je crois, la semaine prochaine. Il semble que Bobée ait envie d’en finir.

I Adieu. Je m’arrange avec Rosine on ne peut mieux. Elle jouit du bonheur de voie son fils ne rien faire du tout. J’ai voulu hier l’envoyer porter quelques livres chez ta mère. Rosine s’en est emparée, et les a portés elle-même. Il ne faut pas qu'un gentilhomme sache rien faire, dit Molière. Adieu.

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