‹ Œuvres de P.L. Courier précédées de sa vieChapitre 19 sur 141 · I.es hommes assez vils , scélérats et pervers · texte numérisé non relu

I.es hommes assez vils , scélérats et pervers

Pour faire une injustice aux yeux de l'univers '.

Or, comme dans cette opinion qu’il a du monde en général il se trompe visiblement, il pourrait bien se tromper aussi dans son opinion sur le cas particulier dont il s’agit. Ainsi raisonnait Paul-Louis; et cependant écoutait le jeune homme bien disant, auquel à la lin il s'en remet , lui confiant sa cause imperdable. Il la perdit, comme on va le voir; il fut condamné tout d’une voix, déclaré coupable du fait et des circonstances par les jurés, choisis, triés, tous gens de bien, propriétaires, ayant, dit-on, pignon sur rue, et de probité non suspecte. Mais , par la clémence des juges , il n’a que pour deux mois de prison : cela est un peu différent des douze ans de maître .lacquinot, qui, à. ce

< UoliOrc.

PROCES

que l’on dit , en est piqué au vif, et promet de s’en venger sur le premier auteur, ayant quelque talent, qui lui tombera entre les mains. De fait, pour un écrit tel que Simple Discours, goûté aussi généralement et approuvé de tout le monde, on ne pouvait guère en être quitte à meilleur marché aujourd’hui.

Ce fut le 28 août dernier, au lieu ordinaire des séances de la cour d’assises, que, la cause appelée, comme on dit au barreau, l’accusé comparut. La salle était pleine. 0n jugea d’abord un jeune liomme qui avait fait quelques sottises, à ce qu’il paraissait du moins, ayant perdu tout son argent dans une maison prive légiée du gouvernement, avec des femmes protégées, taxées par le gouvernement ; après quoi le gouvernement accusa Paul-Louis, vigneron, d’offense à la morale publique, poui avoir écrit un discours contre la débauche : mais il faut conter tout par ordre. On lut l’acte d’accusation, puis le président prit la parole, et interrogea Paul-Louis.

Le président. Votre nom ?

Courier. Paul-Louis Courier.

Le président. Votre état?

Courier. Vigneron.

Le président. Votre âge?

Courier. Quarante-neuf ans.

Le président. Comment avez-vous pu dire qne la noblesse ne devait sa grandeur et son illustration qu’à l’assassinat , la débuuche, la prostitution?

Courier. Voici ce que j’ai dit : Il n’y a pour les nobles qu’un moyen de fortune , et de même pour tous ceux qui ne veulent rien faire; ce moyen, c’est la prostitution. La cour l’appelle galanterie. J’ai voulu me servir du mot propre, et nommer la chose par son nom.

Le président. Jamais le mot de galanterie n’a eu cette signification. Au reste, si l’histoire a fait quelques reproches à des familles nobles , ils peuvent également s’appliquer aux familles qui n’étaient pas nobles.

Courier. Qu’appelez-vous reproches , M. le président? Tous les Mémoires du temps vantent cette galanterie, et la noblesse en était fière comme de son plus beau privilège. La noblesse prétendait devoir seule fournir des maîtresses aux princes ; et quand

DE PAUL-LOUIS COUBIEll. 12 t

' Louis XV' prit les siennes dans la roture, les femmes titrées se 1 plaignirent.

f Le président. Jamais l’iiistoire n’a fait l’éloge de la prostitution.

I Courier. De la galanterie, 1\I. le président, de la galanterie.

I Le président. Vous avez employé le mot de prostitution. Vous

I savez ce que vous dites; vous êtes un homme instruit. On rend ' justice à vos talents, à vos rares connaissances. •

I Courier. J’ai employé ce mot, faute d’autre plus précis. Il en faudrait un autre; car, à dire vrai, cette espèce de prostitution I n’est pas celle des femmes publiques ; elle est différente, et infiniment pire.

Le président. Comment la souscription pour S. A. R. M»^le duc de Bordeaux ne vous a-t-elle inspiré que de pareilles idées?

Courier. Dans ce que j’ai écrit , il n’y a rien contre la famille royale.

Le président. Aussi n’ est-pas de quoi l’on vous accuse ici.

Courier. Cest qu’on ne l’a pas pu, M. le président. On eilt bien voulu faire admettre cette accusation; mais il n’y a pas eu moyen. On cherchait un délit plus grave; on n’a trouvé que ce prétexte d’offense à la morale publique.

Le président. 'Yoo'i insultez une classe, une partie de la nation.

Courier. Je n’insulte personne. J’ai parlé des ancêtres de la noblesse actuelle, dans laquelle Je connais de fort honnêtes gens qui ne vont point à la cour. J^en ai vu à l’armée faire comme les vilains, défendre leur pays. Serait-ce iusulter les Romains, de dire que leurs aïeux furent des voleurs, des brigands? Ferais-je tort aux Américains, si je les déclarais descendus de malfaiteurs et de gens condamnés à la déportation? J’ai voulu montrer l’origine des grandes fortunes dans la noblesse , et de la grande propriété.

Le président. Vous avez outragé tout le corps de la noblesse, l’ancienne et la nouvelle, et vous ne respectez pas plus l’une que l’autre.

Courier. Sans m’expliquer là-dessus, je vous ferai remarquer, M. le président, que j’ai spécifié, particularisé la noblesse de race et d’antique origine,

PROCÈS

Le président. Eh bien ! dans l'ancienne noblesse II y » des familles sans tache, qui ne doivent rien aux femmes : les Noailies, les Richelieu...

Courier. I,es Richelieu! Tout le monde sait l’histoire du pavillon d'Hanovre, et de la guerre d’Allemagne. Madame de Pompadour étant premier ministre...

Le président. Assez ; point de personnalités.

Courier. Je Réponds à vos questions, M. le président. Sans madame de Maintenon, les Koailles...

Le président . On ne vous demande pas ces détails historiques.

Courier. La prostitution, M. le président, toujours la prostitution.

Le président. Les faveurs de la cour s’obtiennent sur le champ de bataille, par des services...

Courier. Fardes femmes, M. le président.

Le président. Votre décoration de la Légion d’honneur, l’avez-vous donc eue par les femmes.^

Courier. Ce n’est pas une faveur, et je n’ai pas fait fortune : il s'agit des fortunes. Je n'ai Jamais eu rien de commun avec la cour, et puis Je ne suis pas noble.

Le président. Vous avez la noblesse personnelle, vous été* noble.

Courier. J’en doute, M. le président, permettez-moi de vous le dire; Je doute fort que Je sois noble. Mais enfin Je veux bien m’en rapporter à vous.

( A chaque réponse de l’accusé, il s’élevait dans l’assemblée un murmure qui peu à peu se changeait en applaudissements. — L’avocat général crut devoir mettre ordre à cela. M. le président, dit-il , ce bruit est contraire à la loi. )

Le président. Messieurs, poiut d’applaudissements. Vous n’étes pas au spectacle. Je ferai sortir d’ici tous les perturbateurs. — Prévenu, vous avez dit que la cour mangerait Chambord.

Courier. Oui. Qu’y a-t-il en cela qui offense la morale.^

Le président. Mais qu’entendez- vous par la cour?

Courier. La définir serait difficile. Toutefois Jedirai que la cour est composée des courtisans, des gens qui n’ont point d'autre état que de faire valoir leur dévouement, leur soumission respectueuse, leur fidelité inviolable.

DE PAUL-LOUIS COUBIEE

Le président. 11 n’y a point chez nous de courtisans en titre. La cour , ce sont les généraux, les maréchaux , les hommes qui entourent le roi. Et que veut dire encore : Les prêtres donnent tout à Dieu? Cela est contre la religion.

Courier. Contre les prêtres tout au plus. Ne confondons point les prêtres avec la religion, comme on veut toujours faire.

l.e président. Les prêtres sont désintéressés; ils ne veulent rien que pour les pauvres.

Courier. Oui ; le pape se dit propriétaire de la terre entière; c’est donc pour la donner aux pauvres. Au reste, ce que J’ai écrit n’offense pas même les prêtres ; car il signifie simplement ; Les prêtres voudraient que tout fût con.sacré à Dieu.

Après cet interrogatoire , où le public ne parut pas un seul moment indifférent , l’avocat général , maître Jean de Broë , prit la parole, ou, pour mieux dire, prit son papier, car il lisait. C’est un homme de petite taille , qui parle de grands magistrats, et assure que la noblesse leur appartient de droit avec ce qui s’ensuit, honneurs et privilèges; d’où l’on peut sans faute conclure que, dans cette affaire, croyant plaider sa propre cause et coiut battre pour ses foyers, il y aura mis tout son savoir. Il prononça un discours long, et que peu de gens auront lu imprimé dans le Moniteur , mais que personne ne comprendrait si on le rapportait ici , tant les pensées en sont obscures , le langage impropre. C’est vraiment une chose étrange à concevoir que cette barbarie d’expression dans les apôtres du grand siècle. Les amis de Louis XIV ne parlent pas sa langue. On entend célébrer Bossuet , Racine, Fénelon, en style de Marat ; et la cour polie, en Jargon des antichambres des Foucbé. H y en a chez qui cette bizarrerie passe toute créance ; et si Je citais une phrase comme celle-ci , par exemple : Qui profitera d'un bon coup? Les honnêtes yens ? Laissez donc ; ils sont si bêtes ! vous la croiriez de quelque valet , et des moins éduqués. Elle est du marquis de Castelbajac , imprimée sous son nom dans le Conservateur. Ainsi parlent ces gens nés autrement que nous, c’est-à-dire, bien nés , qui se rangent à part, avec quelque raison; classe privilégiée, supérieure, distinguée. Voilà leur langage familier. Veulentils s’exprimer noblement? ce ne sont qu’altesses . maje.stés, excellences , éminences. Ils croient que le style noble est celui

PBOCES

du blason. Malheur des courtisaus, ne point connaître le peuple, qui est la source de tout bon sens. Us ne voient en leur vie que des grands et des laquais ; leur être se compose de manières et de bassesses.

Je dis donc , revenant à maître de Broë, que pour ceux qui l’emploient,

C’est un homme impaj'al)lc, et qui, par son adreæe,

E6t fait mettre en prison septsasesdc Grèce,

comme mauvais sujets, perturbateurs. Sa prose est bonne pour les jurés , s’ils sont amis de M. Régley. Mais à moins de cela , on ne saurait y prendre plaisir. Son discours , qui d’abord ennuie dans la Gazette officielle, assomme au second paragraphe; et, par cette considération , je renonce à le placer ici , comme je voulais , si je n’eusse craint d’arrêter tout court mes lecteurs ; car qui pourrait tenir à ce style : Un exécrable forfait avait privé la France d’un de ses meilleurs princes. Un espoir restait toutefois. Un prodige, une royale naissance , bien plus miraculeuse que celle dont nos aïeux furent témoins , se renouvela. Un cri de reconnaissance et d'admiration se fit entendre. Une antique et auguste habitation avait fait partie des apanages de la couronne. Une pensée noble se présenta tout à coup , et elle fut répétée; elle fut suivie de texécution : ce fut a l'amour qu’un appel fut adressé.

Ouf! demeurons-en là sur l’appel à l’amour. Si vous ne dormez pas, cherchez-moi , je vous prie, par plaisir, inventez, imaginez quelque chose de plus lourd, de plus maussade et de plus monotone que cette psalmodie de maître de Broë , par laquelle il exprime pourtant son allégresse. L’auteur de la brochure n’y a point mis d’allégresse , dit maître de Broë , qui , pour celte omission , le condamne à la prison. Lui , de peur d’y manquer , il commence par là , et d’abord se réjouit.

D'aise on entend sauter la |>c$ante tuleine '.

Mais il a un peu l’air de se réjouir par ordre , par devoir, par étal ; et on lui dirait presque comme le*président disait à Paul-

' Honjére.

DK PAUL-LOUIS COUBIEB.

Louis : Sont-ce là les pensées qu’a pu vous iuspirer la royale naissance ? Est-ce ainsi que le cœur parle ? une si triste joie , un hymne si lugubre, sont plus suspects que le silence. Ne poussons pas trop cet argument , de peur d’embarrasser le pauvre magistrat ; car il ne faudrait rien pour faire de son allégresse une belle et bonne offense à la morale publique , et même à la personne du prince, s’il est vrai

Qu'un froid panégyrique ^

Déshonore à la fois le héros et l'auteur.

Abrégeons son discours , au risque de donner quelque force à ses raisons en les présentant réunies. Voici ce notable discours , brièvement, compendieusement traduit de terajoam en français, comme dit Panurge.

Il commence par son commencement; car on assure qu’il n’en a qu’un pour toutes les causes de ce genre ; Le duc de Berry est mort; le duc de Bordeaux est né. On a voulu offrir Chambord au jeune prince. Éloge de Chambord et de la souscription.

A cet exorde déjà long , et qui remplirait plusieurs pages , il en fait succéder un autre non moins long, pour fixer , dit-il, le terrain, c’est-à-dire le point de la question , comme on parle communément.

Il ne s’agit pas d’un impôt dans la souscription proposée pour l’acquisition de Chambord , et le mot même indique un acte volontaire. De quoi donc s’avise Paul-Louis de contrarier la souscription , qui ne l’oblige point, ne lui coûtera rien? C’est fort mal fait à lui , cela le déshonore, f^ous ne voulez pas souscrire^ eh bien ! ne souscrivez pas. Qui vous Jorcef Un moment , de grâce, entendons-nous, M.^l’avocat général. Je ne souscrirai pas , sans doute , si je ne veux ; car je n’ai point d’emploi , de place qn’on me puisse ôter. Je ne cours aucun risque , en ne souscrivant pas , ôl" être, destitué. Mais je payerai pourtant, si ma commune souscrit; je payerai malgré moi, si mon maire veut faire sa cour à mes dépens. Et quand je dis doucement : Je ne veux pas payer , vous, monsieur de Broë, vous criez : En prison, ajoutant que je suis maître, qu’il dépend bien de moi, que la souscription est toute volontaire , que ce n’est pas un impôt. Comment l’entendez-vous?

PROCÈS

Or cette />enséc noble, cette récompense noble, cette souscription noble et libre, comme on voit, l’auteur entreprend de l’arrêter. Il veut empêcher de souscrire les gens qui en seraient Tentés, paralyser l'élan, glacer l'élan des coeurs un peu plus généreux que le sien, tandis que maître Jean, par de nobles discours, chauffe l’élan des cœurs. Mais ne le copions pas; j’ai promis de le traduire , et de l’abréger surtout , afin qu’on puisse le lire.

Voilà l’objet de la brochure. Elle est écrite contre Y élan, et 011 ne saurait s’y méprendre. Puis il y a des accessoires , des diatribes contre les rois , les prêtres et les nobles.

11 est vrai que l'auteur ne parle pas des prêtres ; on n’en dit qu’un seul mot bien simple , et que partout il loue les princes. Mais ce sont des parachutes. 11 ne pense pas ce qu’il dit des princes , et pense ce qu’il ne dit pas des prêtres.

Deux remarques ensuite : 1“ L’auteur ne s’afflige point de la mort du duc de Berry, ne se réjouit point de la naissance du duc de Bordeaux. Il n’a pas dit un mot de mort ni de naissance. 11 n’y a ni allégresse , ni désolation dans sa brochure. 2® I/auteur parle du jeune prince comme d’un enfant à là mamelle. Il dit !« maillot simplement , sans dire {'auguste maillot; la bavette, et non pas la royale bavette. Il dit , chose horrible! de ce prince, qu'un jour son métier sera de régner.

Après s’être étendu beaucoup sur tous ces points , maître de Broë déclare enfin qu’il ne s’agit pas de tout cela. Ce n’est pas là-dessus que porte l’accusalion , dit-il. On n'attaque pas le fond de la brochure , ni même les accessoires dont nous venons de parler , mais des propositions incidentes seulement. Là-dessus il s’écrie : P'oila le terrain fixé.

Puis il entame un autre exorde.

Dans les affaires de cette nature , on n’examine que les passages déterminés suivant la loi par l’acte même d’accusation. Or il y eu a quatre ici.

La loi est fort insuffisante. Les écrivains sont si adroits , qu’ils échappent souvent au procureur du roi. Il faut leur appliquer, d'une manière frappante, la loi ( style de Broë ). La liberté (F écrire -jouit de tous ses droits , elle est libre (Broë tout pur ) , bien qu’elle aille en prison quelquefois. Elle en-

DB PADL-LODIS COURIER. 127

jambe sur la Hcenee{ Broë! Broë! ) par l’excessive indulgence ' des magistrats.

‘ On avait d’abord essayé, dans le premier réquisitoire, d’ac- ' cuser l'auteur de cet écrit d’offense à la personne du roi. On y a

• renoncé par réflexion.

* Vient enfin l’examen des passages inculpés , dont le premier f est celui-ci :

« Car la cour donne tout au prince , comme les prêtres tout à > « Dieu; et ces domaines, ces apanages, ces listes civiles, ces ' « budgets , ne sont guère autrement pour le roi que le revenu des « abbayes n’est pour Jésus-Cbrist. Achetez, donnez Chambord, « c’est la cour qui le mangera;, le prince n’en sera ni pis ni I « mieux. »

Les prêtres, tout à Dieu? Ah! oui, demandez aux pauvres. Ti. rade d’éloquence Des abbayes ! Oh! non. Il n’y a plus d’abbayes. Tirade de haut style sur la révolution. De morale, pas un mot, ni des phrases inculpées.

l^e second passage est celui-ci :

« Mais à Chambord qu’apprendra-t-il? Ce que peuvent eno seigner et Chambord et la cour. Là, tout est plein de ses aïeux. « Pour cela précisément je ne l’y trouve pas bien , et j’aimerais « mieux qu’il vécût avec nous qu’avec ses ancêtres... »

Maître de Broë n’examine point non plus ce passage, ni ce qu’il peut avoir de contraire à la morale. 11 le cite et le laisse là, sans autrement s’en occuper. Mais, dit-il, ensuite de ces phrases , il y en a d’autres horribles. Il ne les lira pas , parce qu’il n’en est point parlé dans l’acte d’accusation. Cependant elles sont horribles. Beau mouvement d’éloquence à propos de ces phrases, dont il n’est pas question et qu’on n’accuse pas. L’auteur, dit maître Jean , représente nos rois , ou du moins quelques-uns, comme ayant mal vécu, et donné en leurtemps defort mauvais exemples. Il les peint corrompus, dissolus, pleins de vices, et condamne leurs départements sans avoir égard aux connenances. Les tableaux qu’il en fait (non de sa fantaisie, mais d’après les histoires) sont scandaleux, d’accord, et en outre immoraux , licencieux, déshonnêtes. Le scandale abonde de nos jours, et la brochure y ajoute encore, mettant les vieux scandales à côté des nouveaux. Chapitre le plus long de tous, et

PBOCES

le meilleur par conséquent, sur la différence qu’il y a de Thistorien au pamphlétaire, qu’il appelle aussi libelliste. L’un peut dire la vérité, parce qu’il fait de gros volumes qu’on ne lit pas. L’autre ne doit pas dire vrai, parce qu’on le lit en petit volume. L’auteur de la brochure va vous conter qu’il a copié les historiens; mensonge, messieurs, mensoiuje odieux, aussi dangereux que coupable; car l’histoire n’est pas toute dans sa brochure. Il devait copier tout, ou rien. Il montre le laid , cache le beau. Louis eût des bâtards ; mensonge; car ce n’est pas le l>eau de son histoire. Il y avait bien d’autres choses à vous dire de Lo.uis le Grand. Ke les pas dire toutes, selon maître Broë, c’est mentir, et de plus insulter la nation. Qui ne sent, dit -il, qui ne sent...? Il croit que tout le monde sent cela. Vengez, messieurs, vengez la nation , la morale.

Outre les historiens , Paul-Louis cite les Pères et les prédicateurs, morts il y a longtemps. Maître de Broë lui répond par une autorité vivante; c’est celle de monseigneur le garde des sceaux actuel , dont il rapporte (eu s’inclinant) les propres paroles extraites d’un de ses discours , page 10 , sans songer que peut-être ailleurs monseigneur a dit le contraire.

Et puis l’Écriture, et les Pères, et les sermons de Î^Iassillon appartiennent aux honnêtes gens. Les écrivains ne doivent pas s’en servir pour se justifier. Développement de cette proposition, appliquée à l’auteur d’un roman condamné, qui osa dernièrement alléguer l’Évangile.

Nota que cet épisode sur les horribles phra.ses dont ou ne parle pas occupe deux colonnes entières du Moniteur.

Troisième passage :

« Sachez qu’il n’y a pas en France une seule famille noble , « mais Je dis noble de race et d’antique origine, qui ne doive sa « fortune aux femmes ; vous m’entendez. Les femmes ont fait « les grandes maisons; ce n’est pas, comme vous croyez bien, « en cousant les chemises de leurs époux, ni en allaitant leurs « enfants. Ce que nous appelons, nous autres, honnête femme, it mère de famille , à quoi nous attachons tant de prix , trésor «■ pour nous, serait la ruine du courtisan. Que voudriez-vous « qu’il fit d’une dame Jlonesta , sans amant, sans intrigue, qui, ■ sous prétexte de vertu, claquemurée dans sou ménage, s’at-

« tacherait à son mari? Le pauvre homme verrait pleuvoir les «• grâces autour de lui, et n’attraperait jamais rien. De la fortune « des familles nobles, il en paraît bien d’autres causes, telles « que le pillage, les concussions, l’assassinat , les proscriptions, « et surtout les confiscations. Mais qu’on y regarde, et on verra « qu’aucun de ces moyens n’eût pu être mis en œuvre sans la « faveur d’un grand, obtenue par quelque femme; car, pour « piller, il faut avoir commandements, gouvernements, qui ne «. s’obtiennent que par les femmes; et ce n’était pas tout d’assas- « siner Jacques Cœur ou le maréchal d’Ancre, il fallait, pour « avoir leurs biens, le bon plaisir, l’agrément du roi , c’est-à-dire, « des femmes qui gouvernaient alors le roi ou son ministre. Les « dépouilles des huguenots , des frondeurs , des traitants , autres « faveurs, bienfaits qui coulaient, se répandaient par les mêmes « canaux aussi purs que la source. Bref, comme il n’est, ne fut, « ni ne sera jamais, pour nous autres vilains , qu’un moyen de n fortune, c’est le travail ; pour la noblesse non plus il n’y en a

« qu’un, et c’est c’est la prostitution , puisqu’il faut, mes

« amis, l’appeler par son nom. »

Quatrième exorde pour fixer encore le terrain.

La Charte fait des nobles qui descendent de leurs pères , et d’autres nobles qui ne descendent de personne, et puis de grands magistrats qui sont nobles aussi. Longue dissertation, à la fin de laquelle il déclare qu’il ne s’agit pas de la noblesse, qu’il ne la défend pas.

Mais l’auteur outrage uneclas.se, une généralité (Cimlividus. Il offense la morale évidemment. L'honneur de certaine.'» familles fait partie de la morale; et l’auteur blesse ces familles, quand il répète mot à mot ce que l’histoire en dit, et qui est imprimé partout. Il blesse la morale; et le pis, c’est qu’il empêche toutes les autres familles d’imiter celles-là, de vivre noblement. Réprimez, messieurs, réprimez. Oui, punissons, punissons. Ne souffrons pas , ne permettons pas , etc.

Maître Jean, qui appelle toujours l’auteur de la brochure libelliste, et l’associe, dans sa réplique, aux écrivains les plus déslionorés en ce genre, ajoute que c’est Vavidité qui a faitécrire Paul-Louis , qu’il écrit par spéculation, qu’il est fabricant et marchand de libelles diffamatoires : et quand il disait cela, mai-

ISO PBOCÈs

tre Jean de Broë venait de lire a haute voix une déclaration de l’imprimeur Bobée, portant que jamais Paul-Louis n'a tiré nulle rétribution des ouvrages par lui publiés. N’importe, c’est un compte à régler du libelliste à l’imprimeur. £h quoi! maître Jean, selon vous rien ne se fait gratis au monde, rien par amour? tout est payé? Je vous crois; même les réquisitoires , même le zèle et le dévouement.

Quatrième passage inculpé :

« O vous, législateurs nommés parles préfets, prévenez, ce B malheur (celui du morcellement des grandes propriétés) ; faites « des lois , empêchez que tout le monde ne vive ! ôtez la terre au B laboureur et le travail à l’artisan, par de bous privilèges, de B bonues corporations. Hâtez-vous; l’industrie, aux champs B comme à la ville, envahit tout, chasse partout l’antique et B noble barbarie. On vous le dit, on vous le crie : que tardez- « vous encore? Qui vous peut retenir? peuple, patrie, honneur?

B lorsque vous voyez là emplois, argent, cordons, et le baron de B Ffimont. »

Il y a ici injure à la nation entière : car on l’accuse de se laisser mener par les préfets , et ceux-ci de mener la nation. Quelle insigne fausseté î Voyez la médisance ! Accuser la nation d’une si lâche faiblesse , les préfets d'une telle audace, n’est-ce pas outrager à la fois et la morale publique et celle des préfets? Il faut donc venger la morale, qui est, dit maître de Broë , le patrimoine du peuple. Oui , que le peuple ait la morale; c’est sou vrai patrimoine. Cela vaut mieux que des terres ; et vengeons , .

punissons. Variations sur cet air : oui, punissons, vengeons.

Pour conclure, maître de Broë prie, dans son patois, les jurés de réprimer vigoureusement tous ceux qui écrivent en français, et se font lire avec plaisir. Sôr de son affaire, il s’écrie :

La société sera satisfaite! (C’est la société de Jésus. )

Tel fut , en substance, le dire de M. l’avocat général ; et toutes ses raisons, si longuement déduites que personne, hors les intéressés, n’eut la patience de l’écouter, furent encore étendues, développées, amplifiées dans le résumé très-prolixe qu'en fit M. le président, où même il ajouta du sien, disant que l’auteur de la brochure ticrivaitpour encourager la prostitution, et gâter, par ce vilain mot, l'innocence des courtisans. Mais ceci vint en-

suite : il s’a^il à présent de la belle harangue de maître de Broè.

Ce discours , in’a-t-on dit , n'est pas extraordinaire au barreau, où l’on entend des choses pareilles, chaque jour, en plein tribunal , prononcées avec l’assurance que n’avaient pas les d’Aguessequ. Nous en sommes surpris , nous à qui cela est nouveau, et concevons malaisément qu’un homme si^eant, comme on dit, sur les (leurs de lis, sachant lire, un homme ayant reçu l’éducation commune , puisse manquer assez de sens , d'instruction, de goût , pour ne trouver dans ces paroles d’un paysan à un grand , ton métier sera de régner, qu’une injure, et ne pas sentir que ce mot vulgaire de métier relève, ennoblit l’expression, par cela même qu’il est vulgaire; tellement qu'elle ne serait pas déplacée dans un poëme, une composition du genre le plus élevé, une ode à la louange du prince. Si on n’en saurait dire autant des autres termes employés par l’auteur dans le même endroit, ils ont tous du moins le ton de simplicité naïve , wnvenahie au personnage qui parle; et le public ne s'y est pas trompe, souverain juge en ces matières. Personne, ayant le sens comimin, n’a vu là dedans rien d’offensant pour le jeune prince, auquel il serait à souhaiter qu’on fît entendre ce langage de nonne heure, et toute sa vie. Mais il ne faut pas l'espérer ; car tous les courtisans sont des Jean de Broë , qui croient ou font sp.nblant de croire qu’on outrage un grand, quand d’abord, pour lui parler, on ne se met pas la face dans la boue. Us ont leurs bonnes raisons, comme dit la brochure, pour prétendre cela, et trouvent leur compte à empêcher que jamais front d homme n’apparaisse à ceux qu'ils obsèdent. Cependant, il faut l’avouer, quelques-uns peuvent être de bonne foi, qui, habitués comme, tous le sont aux sottes- exagérations de la plus épaisse flagornerie, finissent par croire insultant tout ce qui est simple et um , insolent tout ce qui n’est pas vil. C’est par là , je crois , qu’on pourrait excuser maître de Broë ; car il n'était pas né peut-être avec cette bassesse de sentiments. Mais une place , uuc cour à faire ■ ,

Le meme jour qui met un homme libre aux fers

Lui ravit la moitié de sa vertu première.

Et voilà comme généralement on explique la persécution éle-

PUOCÈS

vée contre cette brochure, au grand étonnement des gens les plus sensés du parti même qu’elle attaque. Répandue dans le public, elle est venue aux mains de quelques personnages comme Jean deBroë, mais placés au-dessus et eu pouvoir de nuire, qui, aux seuls mots de métier, de layette, Ae bavette , sans examiner autre chose, aussi incapables d’ailleurs de goût et de discernement que d’aucune pensée tant soit peu généreuse, crurent l’occasion belle pour déployer du zèle, et crièrent outrage aux personnes sacrées. Mais on se moqua d’eux , il fallut renoncer à cette accusation. Un duc, homme d’esprit, quoique infatué de son nom, trouva ce pamphlet piquant, le relut plus d’une fois, et dit : Voilà un écrivain qui ne nous flatte point du tout. Mais d’autres ducs ou comtes, et le sieur Siméon, qui ne sont pas gens arien lire, ayant ouï parler seulement du peu d’étiquette observée dans cette brochure, prirent feu là-dessus, tonnèrent contre l’auteur, comme ce président qui jadis voulut faire prendre un poète pour avoir tutoyé le prince dans ses vers. Si maître Jean a des aïeux, s’il descend de quelqu’un, c’est de ce bon président; et si vous n'en sortez, vous en devez sortir », maître Jean Broc.

Mais qu’est-ce donc que la cour, où des mots comme ceux-là soulèvent, font explosion? et quelle condition que celle des souverains entourés, dès le berceau, de pareilles gens? Pauvre enfant! O mon fils, né le même jour, que ton sort est plus heureux! Tu entendras le vrai, vivras avec les hommes; tu connaîtras qui t’aime; ni fourbes ni flatteurs n’approcheront de toi.

Après l’avocat général , M' Bnrville parla pour son client , et dit :

Messieurs les jurés.

Si , revêtus du ministère de la parole sacrée , vous veniez annoncer aux hommes les vérités de la morale , on ne vous verrait point sans doute, timides censeurs, faciles moralistes, compo- .seravec la corruption, et dégrader, par des ménagements prévaricateurs, votre auguste caractère. Vous sauriez vous armer, pour remplir vos devoirs, d’indépendance et d’austérité. La haine du vice ne se cacherait point sous les frivoles délicatesses d’un lan-

* Boileau.

DE PAÜL-LOUIS COURIEB.

gage adulateur; vos paroles, animées d’une vertueuse énergie, lana'raieut tour à tour sur les liotnmes dépravés les foudres de l’indignation et les traits pénétrants du sarcasme. Vous n’iriez point contrister le pauvre, alarmer la conscience du faible, et I baisser, devant le vice puissant, un œil indignement respec- ' tueux; mais votre voix, généreuse autant que sévère, flétrirait t jusque sous la pourpre les bassesses de la flatterie et de la corruption des cours. Faudrait-il vous applaudir, ou vous plaindre.’ ! Je sais quel prix vous serait dû ; sais-je quel prix vous serait ( réservé! Seriez-vous offerts à l’estime publique en apôtres des ) mœurs, de la vérité? Seriez-vous traduits en criminels devant I la cour d’assises?

Qu’a fait de plus l’auteur que je défends? A l’exemple des écri- ! vains les plus austères , il a opposé aux vices brillants des cours f la simplicité des vertus rustiques; on a pris contre lui la défense t des cours : il s’est indigné contre des scandales, on s’est scan- , dalisé de son indignation ; il a plaidé la cause de la morale pu- I bliqnenient outragée, on l’accuse d’avoir outragé la morale pu- ( blique.

Je ne dois point vous dissimuler, messieurs les jurés, l’embarras extrême que j’ai éprouvé lorsqu’il s’est agi de préparer la ( défense de cette cause. Ordinairement, l’expérience des doctri- . nés du ministère public, que nous partageons rarement, mais I que du moins nous avons appris à connaître, nous permet de prévoir, en quelque façon, le système de l’accusation, d’en dé- . mêler l’erreur, et de méditer nos réponses. Ici, je l’avoue, j’ai vainement cherché à deviner le système du ministère accusateur; il m’a été impossible de concevoir par quels arguments, je ne dis pas raisonnables, mais du moins soutenables, on pourrait trouver dans les pages incriminées un délit (foutrage à la morale publique; et l’accusation doit à l’excès même de son absurdité l’avantage de surprendre son adversaire, et de le trouver désarmé.

Soyons justes toutefois, et, après avoir écouté l’orateur du ministère public, reconnaissons que l’embarras de l’accusation a dû surpas.ser encore l’embarras de la défense. Vous en pouvez juger par le soin avec lequel on a constamment évité d’aborder la question. Vous aviez imaginé sans doute que, dans une accusation A' outrage à la morale publique , on allait commencer

PROCES

\iar (ïéfimt la morale publique , et puis expliquer comment Tau- Jeur l'avait outragée. Point du tout. Vous avez entendu de nombreux mouvements oratoires, d’éloquentes amplifications sur le clergé, sur la noblesse, sur François 1®', sur Louis XIV, sur le duc de Bordeaux , sur Chambord ; des personnalités amères (et beaucoup trop amères) contre l’écrivain inculpé...; mais de la morale publique, pas un mot : tout se trouve traité dans le réquisitoire du ministère accusateur, hormis l’accusation.

Ainsi , je me félicitais d’avoir enfin à défendre , en matière de délits de la presse, une cause étrangère à la politique. « Du moins, me disais-je, je ne serai plus condamné à traiter ces questions si délicates, que l’on n’aborde qu’avec inquiétude , que l’on ne discute jamais avec une entière liberté. Je n’aurai plus à redouter dans mes juges la dissidence des opinions, rinfluenee des préventions politiques. Tout le monde est d’accord sur les principes de la morale; nous parlerons, le ministère public et moi, un langage commun, que tontes les opinions pourront comprendre et juger... »

Et voilà qu’on nous fait une morale politique! Voilà qu’on s’efforce encore , dans une cause où la politique n’a rien à démêler, de parler aux passions politiques! On commence par reprocher à M. Courier d’avoir dit irrespectueusement, en parlant da duc de Bordeaux, que ao« métier ext de régner wi jour, et d’avoir employé d'autres expressions également familières , sans songer que c'est un villageois que l’auteur a mis en scène , et que le langage d’un villageois ne peut pas être celui d’un académicien! On lui impute à crime A' avoir traité un pareil sujet sans dire un seul mot de F auguste naissance du jeune prince; de sorte que désormais les écrivains devront répondre à la justice, non-seulement de ce qu’ils auront dit, mais encore de ce qu'ils n’auront pas dit! Enfin , par une réflexion un peu tardive, ; on reconnaît que ce n’est pas là l’objet de l’accusation; et cependant on a cru pouvoir se permettre d’en faire un sujet d’accusation!

Vous le voyez, messieurs les jurés, la marche incertaine de /'accusation trahit à chaque pas sa faiblesse et sa nullité. Aux définitions qu’on n’ose donner, on substitue les lieux communs oratoires; à défaut de la raison qu’on ne peut convaincre , on

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clierche à soulever les passions; au délit de la loi qu'on ne peut établir, on s’efforce de substituer le délit d’opinion.

Ce n’est point ainsi que procédera la défense; tout, chez elle, sera clair et précis. Mais avant d’aborder la discussion relative à l’écrit, qu’il nous soit permis de rappeler les considérations personnelles à l’écrivain. Ces considérations ne sont pas indifférentes. Dans les délits purement politiques, la criminalité peut, jusqu’à certain point , être indépendante du caractère de l’auteur : la passion, l’erreur, le préjugé, peuvent faire d’un honnête homme un citoyen coupable ; mais l’auteur d’un outrage a la morale publique est nécessairement un homme immoral : il y a incompatibilité entre la moralité de la conduite et l’immoralité des principes; et justifier l’auteur, c’est déjà justifier l’ouvrage.

Paul-Louis Courier, un de nos savants les plus estimés et de nos plus spirituels écrivains, entra, au sortir de ses études, dans le corps du génie militaire. Officier d’artillerie, distingué par ses talents, il pouvait fournir une carrière brillante; mais lorsqu’il vit le chef de l’armée envahir le pouvoir et dévorer la liberté, il refusa de servir la tyrannie, il s’éloigna. Retiré à la campagne , il partagea ses journées entre les utiles travaux de l’agriculture et les nobles travaux des lettres et des arts. Gendre d’un helléniste célèbre *, il marcha sur ses traces avec honneur; nous devons à ses recherches le complément d’un des pré<àeux monuments de la littérature ancienne. L’ouvrage de Longus offrait une lacune importante; M. Courier, dans un manuscrit vainement exploré par d’autres mains, découvrit le passage jusqu’alors inconnu, etdonnq un nouveau prix à sa découverte par l’habileté avec laquelle, imitant le vieux style et les grâces naïves d’Amyot, il compléta la traduction en même temps que l’original. Ce succès eut pour lui des suites assez fâcheuses : • par un bizarre effet de la fatalité qui semble le poursuivre , l’auteur, qu’on accuse aujourd’hui pour unécrit moral , fut alors persécuté à l’occasion d'un roman pastoral. Sa fermeté triompha de la persécution. Depuis ce temps, retiré à la campagne, cultivateur laborieux, père, époux, citoyen estimable, il a constam-

' M. cuvier, «le l'institut.

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ment vécu loin de la capitale, étranger aux partis, quelquetoi' persécuté, jamais persécuteur; refusant, pour garder son indépendance, les places qu’on loi offrit plus d'une fois; sedélassaut, par l'étude des lettres, de ses travaux agricoles, et ne tirant aucun profit de scs ouvrages, que les applaudissements du public et l’estime des juges éclairés. C’est là qu’il s’occupait encore d’un nouveau travail honorable pour sa patrie, lorsqu’une a<æusation, bien imprévue sans doute, est venue l’arracher à ses, | études, à ses champs, à sa famille ; étrange récompense des hommes qui font la gloire de leur pays! j

■Voilà l’écrivain immoral que l’on traduit devant vous ! voilà i le llbelliste qu’on signale à votre indignation! Certes , il con- | viendrait que l’accusation y regardât à deux fois avant de s’atta- i quer à de tels hommes.

Par quelle inconcevable, fatalité tout ce qu’il y a de plus honorable dans la littérature française semble-t-il successivement appelé à siéger sur le banc des accusés? Tour à tour le spirituel rédacteur de la Correspondance administrative , et l’ingénieux Ermite de la Chaussée iV Antin, l’auteur des Deux Gendres, e! l’auteur des Délateurs, ont porté sur ce banc leurs lauriers; les Bergasse et les Lacretelle, leurs cheveux blancs; l’archevêque de Malines, sa toge épiscopale; le peintre de Marius, ses longues iih fortunes. La cour d’assises semble être devenue une succursale

de l’Académie française Messieurs, cette exubérance de

poursuites , celte succession d’attaques , non pas contre d’obscurs pamphlétaires, mais contre les plus distingués de nos écrivains, cette guerre déclarée par le ministère public à la partie la plus éclairée de la nation française , révèle nécessairement une erreur fondamentale dans les doctrines de l’accusation. Lorsqu’en dépit des persécutions, des emprisonnements, des amendes, les meilleurs esprits s’obstinent à comprendre la loi , à user de la loi dans un sens opposé au pouvoir quiJes accuse, il est évi-’ dent que ce pouvoir entend mal la loi, et se fait illusion par un faux système. Cette erreur , involontaire sans doute , le ministère public nous saura gré de la lui signaler. Elle consiste à considérer comme coupable , non ce qui est qualifié délit par la loi . mais ce qui déplaît aux organes de l’accusation; sans réfléchir que la liberté de la presse n’est pas la liberté de dire ce qui plaît

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au pouvoir , mais ce qui peut lui déplaire. Une proposition nous blesse; nous commençons par poser en principe qu’il faut mettre l’auteur en jugement. Ensuite, comme pour mettre un homme en jugement il faut bien s’appuyer sur un texte de loi , nous cherchons dans la loi pénale quelque texte qui puisse, tant bien que mal, s’ajuster à l’écrit en question. Les uns sont trop précis; il n’y a pas moyen d’en faire usage, d’autres sont rédigés d’une manière plus vague , et par conséquent plus élastique ; on s’en empare , et c’est ainsi que , dans les procès de la presse, nous voyons revenir sans cesse ces accusations banales d’attaque contre Pautorité conatitutionnelle du roi et des chambres , de provocation à la désobéissance aux lois, d’outrages à la morale publique.

’Voilà précisément ce qui est arrivé dans le procès de M. Courier. On ne l’accusait pas seulement, dans le principe, d’o«trage à la morale publique: d’autres textes avaient été essayés ; mais leur rédaction, trop précise, n’a pas permis de s’en servir ; il a fallu les abandonner. V outrage à la morale publique est resté seul , parce que le sens de ces termes , fixé , à la vérité, aux yeux des jurisconsultes , offre pourtant, aux personnes qui n’ont point étudié la législation , une sorte de latitude et d’arbitraire dont l’accusation peut profiter.

Aussi , remarquez avec quel soin l’accusation a évité de définir la morale publique. En bonne logique, pourtant , c’est par cette définition qu’elle aurait dû commencer : la première chose à faire, quand on signale un délit, c’est d’expliquer en quoi consiste ce délit : et c’est la première chose que l’accusation ait oubliée ! Cela s’explique facilement : son intérêt est d’éluder les définitions , afin que le vague qui peut exister dans les termes de la loi favorise l’extension illimitée qu’elle cherche à leur donner. Nous , dont l’intérêt , au contraire , est de tout éclaircir , nous suivrons une marche opposée, et nous nous demanderons , avant d’entrer dans la discussion , ce que la loi entend par le délit éHouirage à la morale publique.

Pourquoi lisons-nous dans la loi ces mots : Outrage à la morale publique 1 Pourquoi le législateur n’a-t-il pas dit simplement : Les outrages à la morale? Que signifie cette épithète (joublique) qu’il a cru devoir ajouter ?

i'BOCES

Messieurs, il faut le reconnaître : ees expressions sont un avertissement donné par ie législateur aux fonctionnaires chargés de poursuivre les délits ; un avertissement de ne point intenter d’accusations téméraires , de ne point faire du Code pénal le vengeur de leurs doctrines personnelles , de ne point voir une infraction dans ce qui pourrait contrarier leurs opinions particulières. La morale du législateur n’est point la morale d’uo homme, d’une secte, d’une école : c’est cette morale absolue , universelle, immuable, contemporaine de la société ellemême; toujours constante au milieu des vicissitudes sociales, j émanée de la Divinité, et supérieure à toutes les opinions hu- | maines ; qui n’est point de réflexion, mais de sentiment ; point de raisonnement, mais d’inspiration; qu’on ne trouve point *■ autre à Paris , autre à Philadelphie. C’est cette morale qui sanctionne la foi des engagements, consacre la couche conjugale, unit par un lien sacré les pères et les enfants ; c’est elle qui flétrit le mensonge , le larcin , le meurtre , l’impudicité ; c'est cellelà seule qui prend le nom de Vüord\& publique , parce que , fondée sur l’assentiment de tous les hommes, elle a son témoignage, sa garantie , dans la conscience publique.

Quel est donc l’écrivain qui outrage la morale publique ? C’est celui qui ose mentir à l’honnêteté naturelle , à la conscience universelle; celui dont le langage soulève dans tous les cœurs le mépris et l’indignation. N’allez point chercher ailleurs les caractères d’un tel délit. Ici, toute argumentation est vaine : le cri de la conscience outragée , voilà le témoignage que l’accusation doit invoquer; c’est la voix du genre humain qui doit prononcer ' i la condamnation.

Si l’écrit qui vous est déféré outrageait en effet la morale publique, vous n’eussiez point supporté de sang-froid la lecture des passages inculpés. Vos murmures auraient à l’instant même I révélé votre horreur et votre indignation ; un cri de réprobation se serait élevé parmi vous ; vos regards se seraient détournés avec dégoût de l’auteur immoral ; et votre conscience n’aurait pas attendu, pour se soulever, les syllogismes d’un orateur.

Est-ce là , j’ose vous le demander, l’impression qu’a produite sur vos esprits la lecture de l’ouvrage? Avez-vous ressenti du | dégoût , de l’indignation ? De l’horreur excitée par l’écrit , avez-

DE PATL-LOUIS COURIER

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