‹ Œuvres de P.L. Courier précédées de sa vieChapitre 76 sur 141 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

phnis et à sa Chloé. Car incontinent la neige, tombant en grande abondance, cou\Tit les chemins, et enferma les laboureurs en leurs maisons ; les torrents impétueux tombaient aval du haut des montagnes, l’eau se gelait, les arbres semblaient morts; on ne voyait plus la terre, sinon alentour des fontaines et de quel* ques ruisseaux. Ainsi ne se pouvaient plus mener les bêtes aux champs , ni n’osaient les gens mettre seulement le nez hors la porte; mais , demeurant tous au logis, faisaient un grand feu, alentour duquel, dès que les coqs avaient chanté le matin, chacun venait faire sa besogne. Les uns retordaient du (il , les autres tissaient du poil de chèvre, ou faisaient des collets à prendre les oiseaux. Le soin qu’il fallait lors avoir des bœufs était de leur donner de la paille à manger en la bouverie, aux chèvres et brebis de la feuillée en la bergerie, aux pourceaux de la faîne et du gland en la porcherie.

Étant ainsi chacun contraint de garder la maison pour la rudesse du temps, les autres, tant laboureurs que pasteurs, en étaient aises , parce qu’ils avaient un peu. de relâche en leurs travaux, faisaient bons repas et long somme; tellement que l'hiver leur semblait plus doux que non pas l’été, ni l'automne, ni le printemps avec. Mais Daphnis et Chloé se souvenant des plaisirs passés, comme ils s’entre-baisaient, comme ilss’entr’embrassaient, et de leurs joyeux passe-temps emmi ces champs et ces prairies, toute nuit soupiraient en grande peine sans pouvoir dormir, attendant la saison nouvelle ne plus ne moins qu'une se conde vie après la mort. Chaque fois qu’ils trouvaient sous leur main la panetière dont ils soûlaient tirer leur manger, cela leur mettait deuil au cœur; apercevant la sébile où ils étaient coutumiers de boire l’un après l’autre, ou bien la (liite, qui était un don d'amourette, jetée à terre quelque part sans que' l’on eu tint compte, cela renouvelait leur regret. Si priaient aux Nymphes et à Pan qu’ils les délivrassent de ces maux, et leur remontrassent enfin à eux et à leurs bêtes le soleil beau et clair; et quand et quand faisant ces prières aux dieux, cherchaient quelque invention par laquelle ils se pussent entrevoir. Chloé de soi n’y eût su que faire, et aussi n’avait guère moyen; car celle qu’on estimait sa mère était tout le jour auprès d’elle, lui montrant à carder la laine et à tourner le fuseau, et lui parlant

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de la marier ; mais Daphnis , comme celui qui avait plus de loisir et plus de sens aussi que la fillette, trouva pour la voir une telle finesse.

Devant lelogisde Dryas, tout contre le murde la cour, étaient deux grands myrtes et un lierre; les myrtes bien près l’un de l’autre et quasi joints par le pied, tellement que le lierre les embrassant tous deux, et s’étendant en guise de vigne sur l’un et sur l’autre , y faisait une manière de loge fort couverte , tant 1^ feuilles étaient épaisses et tissues, s'il faut ainsi dire, les unes avec les autres; par dedans pendaient forcegrappes noires, comme raisinà latreille;à l’occasion de quoi y avait toujours, mémement riiiver , grande multitude d’oiseaux qui lors ne trouvaient rien ailleurs , force merles , force grives, force ramiers , force bisets , et de tous autres oiseaux aimant à manger grains de lierre. Daphnis sortit de la maison sous couleur d’aller tendre à ces oiseaux, ayant plein son bissac de fouaces et de gâteaux au miel, et portant aussi, afin qu’on le crût mieux , de la glu et des (filets. La distance de l’une des maisons à l’autre était d’environ demi-lieue; et la neige, non encore durcie parle froid , lui eût fait avoir bien de la peine, n’eût été qu’Amour passe partout, et franchit le feu. l'eau , la neige, voire même celle de la Scythie. Daphnis fit le chemin tout d’une course, et arrivé devant la demeure de Drj’as, secoua la neige qu'il avait aux pieds, tendit ses collets, englua de longues verges , puis se mit en aguet là auprès, épiant quand viendraient les oiseaux, et, à l'aventure, Chloc.

Or, quant aux oiseaux, il en vint grande compagnie, et en prit tant qu'il avait assez affaire à les amasser, à les tuer, et à les plumer; mais de la maison ne sortait personne, homme ni femme, ni coq , ni poule ; ains se tenaient tous en dedans clos et cois au long du feu ; dont le pauvre Daphnis était en grand émoi d'être venu si mol 5 point et à heure si malheureuse. Si osa bien penser de trouver un prétexte pour tout droit entrer déans, discourant en lui même quelle couleur serait la plus croyable. « Je viens quérir du feu. Comment? n’avez-vous point de plus « proches voisins? Je demande du pain. Ton bissac est plein de « vivres. Du vin. Il n’y a que trois Jours que vous avez fait ven- « danges. Le loup ni'c poursuivi. Et où en est la trace? Je suis

LIYBE Ht.

« venu chasser aux oiseaux. Que ne t’en vas-tu donc , après que « tu en as assez pris? Je veux voir Chloé. » Telle chose ne se pouvait bonnement confesser à un père et à une mère. Ainsi , n’y avait-il pas unede toutes ces occasions-là qui ne i>ort;it quelque soupçon. « Mieux vaut, disait-il, que je m’en aille. Je la reverrai « au printemps: non cet hiver, puisque les dieux, comme je « crois, ne veulent pas. » Ayant fait en lui-mème ces devis, et serrant jà ce qu’il avait pris de grives et autres oiseaux , il s’en allait partir. IVIais comme si expressément Amour edi eu pitié de lui, voici qu’il avint.

Dryas et sa fiimille à table, le pain et la viande toute prête, ehacuu entendait à boire et à manger; et cependant un des chiens de lal'ergerie, voyant qu’on ne se donnait point de garde de lui, happe un lopin de chair, et s’enfuit hors de la maison ; de quoi Dryas courroucé, pour autant mêmement que c’était sa part, prend un biitou et court après. Kn le poursuivant , il vint à passer au long de ce lierre où Daphnis avait tendu ses gluaux , et le vit comme il chargeait déjà sa prise sur ses épaules, prêt à s’en retourner; et sitôt qu’il l’aperçut, oubliant et chair et chien: Dieu te gard, mon lils; s’écria-t-il ; puis le vient accoler et baiser, le prend par la main et le mène en sa maison.

Quand ils se virent l’un l’autre, à peine qu’ils ne tombèrent tous deux , de grande aise qu’ils eurent. Ils se forcèrent toutefois de se tenir sur leurs pieds, s’entr’appelèrent, se donnèrent le bonjour, et se baisèrent, ce qui leur fut comme un étai et appui qui leur vint à point pour les engarder de tomber.

Ayant ainsi Daphnis contre son espérance vu , et davantage ayant baisé sa Chloé, s’assit auprès du feu, et déchargea sur la table ses grives et ses ramiers, contant à la compagnie comment, ennuyé de tant demeurer à la maison , il s’en était venu chasser ^ aux oiseaux, et comment il en avait pris aucuns avec des collets, d’autres avec des gluaux, ainsi qu’ils venaient aux grains de lierre et de myrte. Ceux de la maison le louèrent grandement de son bon esprit, et le prièrent de manger à bonne chère de ce que le mdtin leur avait laissé, commandant à Chloé qu’elle leur versât à boire, ce qu’elle fit bien volontiers, à tous les autres premièrement, et puis à Daphnis le dernier; car elle faisait semblant d’être fâchée contre lui , de ce qu’étant venu si près , il s’en

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était voulu aller sans la voir ni parlera elle; et néanmoins avant que lui présenter à boire , elle but un trait en la tasse, puis lui bailla le demeurant; et lui, encore qu’il edt graud’ soif, but lentement et à longue baleine , pour en avoir tant plus de plaisir.

Si fut tantôt la table vide de pain et chair, et, lors assis, ils lui demandèrent nouvelles de Myrtale et Lamon , disant qu’ils étaient bien heureux d’avoir un tel bâton de leur vieillesse ; desquelles louanges Daphnis n'était pas marri , mômement qu’on les lui donnait en présence desa Chioé. Mais quand ils lui dirent qu’ils le relenaientcejouret celui d'après, à cause qu’ils devaient le lendemain faire un sacriüce à Bacchus, peu s’en fallut qu’il ne les adorât au lieu de Bacehus. Si tira de son bissac force gâteaux , et des oiseaux qu’ils habillèrent pour le souper. Ainsi fut derechef le feu allumé , le vin tiré , la table dressée ; et sitôt qu'il fut nuit close se mirent à manger; après quoi ils passèrent le temps, partie à faire de plaisants contes, et partie à chanter, jusqu’à ce que sommeil leur vînt ; et lors ils s’en allèrent coucher, Chioé avec sa mère, Daphnis avec Dryas. Chioé n’eut autre bien la nuit que de penser à son Daphnis , qu’elle verrait le lendemaintout le jour, et lui se repaissait d’une vaine volupté, tenant à grand heur de coucher seulenjent avec le père de sa Chioé; de sorte que plus d'une fois il l’embrassa et baisa , croyant en rêve embrasser et baiser Chioé.

Le matin, il fit un froid extrême, et tira un vent de bise si âpre, qu’il hrdiait et perçait tout. Quand ils furent levés, Dryas sacrifia à Bacchus un chevreau d’un an, alluma un grand feu, et apprêta le dîner. Adonc, cependant que Napéentendait à cuire le pain , et Dryas à faire bouillir le chevreau , Chioé et Daphnis étant de loisir , sortirent tous deux de la maison , et s'en allèrent sous le lierre, où ils dre.ssèrent des collets, tendirent des gluaux et prirent encore grand nombre d’oiseaux, en s’entre-baisant parmi coutinuellement,et tenant tels propos amoureux: «Je suis • venu pour toi , Chioé. Je sais bien, Daphnis. A «luse de toi ,

« belle, je tue ces pauvres oiseaux. Qu’est-il de nos amours « m’as-tu point oublié ? Non , par les Nymphes que je t’ai ju- « rées , dans cette grotte où nous nous reverrons dès que la « neige sera fondue. .Ah ! Chioé , qu’elle est haute cette neige?

" ne fondrai-je point moi-tnême avant elle.'* Ne te soucie , Da-

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