LIVRE III
■ plinis ; le soleil sera chaud , mais que vienne primevère. Ah ! « le fdt-il déjà comme le feu qui brûle mon cœur! Badin, tu « te moques de moi, et tu me tromperas quelque Jour. Non «« ferai , par mes chèvres, que tu m’as fait jurer.»
Ainsi que (>hloé répondait en cette sorte à son Daphnis ne plus ne moins que l'écho, Napé les appela : ils s’y en coururent, portant avec eux leur prise , bien plus grande que celle de la veille; et après avoir fait des libations à Bacchus , se mirent à manger, ayant sur leurs têtes des couronnes de lierre ; et à la fin , -ayant bien repu et chanté l’hymne à Bacchus, renvoyèrent Daphnis , en lui garnissant très-bien son bissac de pain et de chair; et si lui rendirent ses grives et ramiers , disant que quant à eux ils en prendraient bien toujours quand ils voudraient, tant que durerait l’hiver, et que les grappes ne faudraient au lierre. Ainsi se partit Daphnis , en les baisant tous premier que Chloé, afin que son baiser lui restât pur et net. Depuis , il y revint plusieurs fois par autres subtilités; de sorte que l’hiver ne se passa point tout pour eux sans quelque plaisir amoureux.
Kt sur le commencement du printemps, que la neige se fondait , la terre se découvrit et l’herbe dessous poignait, les bergers alors sortirent et menèrent leurs bêtes aux champs, mais devant tous Daphnis et Chloé, comme ceux qui servaient eux mêmes à un bien plus grand pasteur ; et d’abord s’en coururent droit aux Nymphes dans la caverne , ensuite à Pan sous le pin , puis sous le chêne , où ils s’assirent en regardant paître leurs troupeaux, ét s’eatre-baisant quant et quant, puis allèrent chercher des fleurs pour en faire des couronnes aux dieux. Mais les fleurs à peine commençaient d’éclore, par la douceur du petit béat de Zéphyre qui les ranimait, et la chaleur du soleil qui les entr’ouvrait. Toutefois encore trouvèrent-ils de la violette, des narcisses, du muguet , et autres telles premières fleurs que produit la saison nouvelle , dont ils firent des chapelets, et en couronnèrent les têtes aux images, en leur offrant du laitnou\;gau de leurs brebis et de leurs chèvres ; puis essayèrent à jouer un peu de leurs chalumeaux, comme s’ils eussent voulu provoquer les rossignols à chanter, lesquels leur répondaient de dedans les buissons, commençaiît petit à petit à lamenter encore Itys et recorder leur ramage, qu’un long silence leur avait fait oublier.
LES PASTORALES DE LONGÜS
Kt alors aussi les brebis bêlaient, les agneaux sautaient , et se courbaient sous le ventre de leur mère; les béliers poursuivaient les brebis qui n’avaient point encore agnelé , et les ayant arrêtées, saillaient puis l’une, puis l'autre; autant en faisaient les boucs après les chèvres, sautant àl’environ, combattant et se cossant fièrement pour l’amour d’elles. Chacun avait les siennes à soi, et gardait qu’autre ne fit tort à ses amours; toutes choses dont la vue aurait, en des vieillards éteints, rallumé le feu de Vénus, et trop mieux échauffait ces deux jeunes personnes, qui, de longtemps inquiets, pourchassant le dernier but du contentement d’amour, brûlaient et se consumaient de tout ce qu’ils entendaient et voyaient , cherchant quelque chose qu’ils ne pouvaient trou ver outre le baiser et l’embrasser. Mêmement Daphnis, qui, devenu grand et en bon point, pour n’avoir bougé tout l’hiver de la maison à ne rien faire, frissait après le baiser, et était gros , comme l’on dit, d’embrasser, faisant toutes choses plus curieusement et plus hardiment que paravant, pressant Chloé de lui accorder tout ce qu’il voulait, et de se coucher nue à nu avec lui plus longuement qu’ils n’avaient accoutumé.» Car « il n’y a, disait-il, que ce seul point qui nous manque des ensei- « gnements de Philétas, pour la dernière et seule médecine qui « apaise l’amour. »
Et Chloé lui demandant ce qu’il y pouvait avoir outre se baiser, s’embrasser et se coucher tout vêtus , et ce qu’il pensait faire plus quand ils seraient couchés nus : « Cela, lui dit-il , que « les béliers font aux brebis et les boucs aux chèvres. Vois-tu « comment après cela les brebis ne s’enfuient plus, ni les béliers « ne se travaillent plus à courir après, mais paissent tous les « deux amiablement ensemble , comme étant l’un et l’autre as- « sou vis et contents? et doit bien être quelque chose plus douce « que ce que nous faisons, et dont la douceur surpasse l’amer- « tumc d’amour. — Et mais, fit-elle, vois-tu pas que les béliers « et les brebis , les boucs et les chèvres, faisant ce que tu dis, se « tiennent debout? les mâles montent dessus, les femelles sou- (« tiennent les mâles sur le dos. Et toi tu veux que Je me couche K avec toi à terre, et toute nue. Sont-elles donc pas plus vêf tues de leur laine ou bien de leur poil* que moi de ce qui me X couvre ? »
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Il la crut, et, comme elle voulut, se coucha près d’elle, où il fut longtemps, ne sachant comment faire pour venir à bout de ce qu’il désirait. Il la fit relever, l’embrassa par derrière en imitant les boucs; mais il s’en trouvait encore moins satisfait que (levant. Si se rassit à terre , et se prit à pleurer de ce qu’il savait moins que les bélins accomplir les œuvres d’amour.
Or y avait-il non guère loin de là un qui cultivait son propre héritage, et s’appelait Chromis, hommeayantjà passé le meilleur de son âge, et étant tout à l’heure cassé. Il tenait avec soi certaine petite femme , jeune et belle , et délicate , pour autant mémement qu’elle était de la ville, et avait nom Lycenion ; laquelle, voyant passer tous les matins Daphnis, qui menait ses bêtes en pâture, et le soir les ramenait au tect, eut envie de s’accointer de lui pour en faire son amoureux, et tant le guetta, qu’une fois le trouva seulet; elle lui donna unefiûte, une gauffre à miel, et une panetière de peau de cerf; mais elle n’osa lui rien dire, se doutant qu’il aimait Chloé, parce qu’il était toujours avec elle; et néanmoins n’en savait autre chose, sinon qu’elle les avait vus sourire l’im à l’autre et se faire des signes. Si fit entendre à Chromis , un matin , qu’elle s’en allait voir une sienne voisine en travail d’enfant , suivit les jeunes gens pas à pas , et se cachant entre des buissons pour n’étre point aperçue, vit de là tout ce qu’ils faisaient, entendit tout ce qu’ils disaient et très-bien sut remarquer comment et pour quelle cause pleurait le pauvre Daphnis. Par quoi ayant pitié de leur peine, et quand et quand considérant que double occasion de bien faire se présentait à elle , l’une de les instruire de leur bien , l’autre d’accomplir sou désir, elle usa d’une telle finesse.
Le lendemain, feignant d’aller voir sa voisine qui travaillait d’enfant , elle vient droit au chêne sous lequel était Daphnis avec Chloé, et contrefaisant la marrie troublée : » Hélas ! mon ami , « dit-elle, Daphnis, je te prie, aide-moi. De mes vingt oisons, « voilà un aigle qui m’en emporte le plus beau. IMais parce qu'il « est trop pesant , l’aigle ne l’a pu enlever jusque sur cette roche « là-haut, ouest son aire, ains est allé choir avec au fond du « vallon, dedans ce bois ici : et pour ce, je te prie, mon Daph- « nis , viens-y avec moi , car toute seule j’ai peur, et m’aide à le « recourir. Ne veuille souffrir que mon compte demeure impar-
LES PASTORALES DE LOKGUS
« fait. A 1 aventure pourras-tu bien tuer l’aigle même , qui ainsi « ne ravira plus vos agneaux ni vos chevreaux; et Chloé, œ « temps pendant, gardera vos deux troupeaux. Tes chèvres la « connaissent aussi bien comme toi ; car vous êtes toujours • ensemble. »
Dapliüis, ne se doutant de rien , se leva incontinent, {H-it sa honlette en sa main , et s’en fut avec Lycenion. Elle le mena loin de Chloé, dans le plus épais du bois, près d’une fontaine, où, l’ayant fait seoir : « Tu aimes, lui dit-elle, Dapbnis, tu aimes « la Chioé. Les Nymphes me l’ont dit cette nuit. Elles me sont « venues, ces Nymphes, conter endormant les pleurs que tu « faisais hier, et si m’ont commandé quejet’ôtasse de cette peine, « en t’apprenant l’œuvre d'amour, qui n’est pas seulement baiser « et embrasser, ni faire comme les béliers et boucquins; c’est « bien autre chose, et bien plus plaisante que tout cela. Par quoi.
« si tu veux être quitte du déplaisir que tu en as, et trouver l’aise a que tu y cherches , ne fais seulement que te donner à moi ap- « prenti joyeux et gaillard; et moi , pour l’amour des Ny’mphes,
« je te montrerai ce qui en est. »
Daphnis perdit toute contenance, tant il fut aise, comme un pauvre garçon de village, jeune et amoureux. Si se met à genoux devant Lycenion , la priant à mains jointes de tôt lui montrer ce doux métier, afin qu’il pût faire à Chioé ce qu’il désirait; et comme si c’eût été quelque grand et merveilleux secret, lui promit un chevreau de lait , des fromages frais , de la crème , et plutôt la chèvre avec. Adonc le voyant Lycenion plus naïf et plus simple encore qu’elle n’avait imaginé, se prit à l’instruire en cette façou. Elle lui commanda de s’asseoir auprès d’elle , puis de la baiser tout ainsi qu’ils avaient de coutume entre eux , et en la baisant de l’embrasser, et finablement de se coucher à terre au long d'elle. Comme il se fut assis, qu’il l’eut baisée, se fut couché, elle, le trouvant en état, le souleva un peu, et se glissa sous lui; puis elle le mit dans le chemin qu’il avait jusque-là cherché , où chose ne fit qui ne soit en tel cas accoutumée , nature elle-même du reste l’instruisant assez.
Finie l'amoureuse leçon, Daphnis, aussi simple que devant, s’en voulut courir vers Chioé, pour lui faire tout aussitôt ce qu’il venait d’apprendre, comme s'il eût eu peur de l’oublier. Mais
UTBB III.
L.ycenion le retint » et lui dit ; « Il faut que tu saches encore « ceci, Dapbnis : c’est que, comme j’étais déjà femme, tu ne « m’as point fait mal à ce coup ; car un autre homme , il y a déjà « quelque temps , m’enseigna cela que je te viens d’apprendre , et « en eut mon pucelage pour son loyer. Mais Cliloé, lorsqu’elle « luttera cette lutte avec toi, la première fois elle criera , elle « pleurera , et si saignera, comme qui l'aurait tuée ; mais n'aie point de peur, et quand elle voudra se prêter à toi , amène-la ici , « afin que, si elle crie, personne ne l’entende, et si elle pleure, « personne ne la voie , et si elle saigne , qu’elle se puisse laver « en cette fontaine. Et te souvienne cependant que je t’ai fait « homme premier que Chloé. »
Après lui avoir donné ces avis , Lycenion s’en alla d'un autre côté du bois , faisant semblant de chercher encore son oison ; et Daphnis alors, songeant à ce qu’elle lui avait dit, ne savait plus s'il oserait rien exiger de Chloé outre le baiser et l’embrasser. 11 ne voulait point la faire crier, cas ce lui semblait acte d’ennemi; ni la faire pleurer, car c’eût été signe qu’elle eût senti mal ; ou la faire saigner, car, étant novice , il craignait ce sang , et pensait être impossible qu’il sortît du sang, sinon d'une blessure. Si s’en revint du bois , en résolution de prendre avec elle les plaisirs accoutumés seulement ; et venu à l’endroit où elle était assise , faisant un chapelet de violettes , lui controuva qu’il avait arraché des serres mêmes de l’aigle l’oison de Lycenion ; puis , l’embrassant , la baisa comme Lycenion l’avait baisé durant le déduit, car cela seul lui pouvait-il, à son avis, faire sans danger; et Chloé lui mit sur la tête le chapelet qu’elle avait fait , et en même temps lui baisait les cheveux, comme sentant à son gré meilleur que les violettes ; puis lui donna de sa panetière à repaître du raisin sec et quelques pains , et souventefois lui prenait de la bouche uu morceau, et le mangeait, elle, comme petits oiseaux prennent la becquée du bec de leur mère.
Ainsi qu’ils mangeaient ensemble, ayant moins de souci de manger que de s’entre-baiser, une barque de pêcheur parut, qui voguait au long de la côte. Il ne faisait vent quelconque , et était la mer fort calme , au moyen de quoi ils allaient à rames , et ramaient à la plus grande diligence qu’ils pouvaient , pour porter en quelque riche maison de la ville leur poisson tout frais pêché;
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et <*e que tous mariniers ont accoutumé de faire pour alléger leur travail, ceux-ci le faisaient alors; c’est que l’un d’eux chantait une chanson marine, dont la cadence réglait le mouvement des rames, et lés autres, de même qu’en un chœur de musique, unissaient par intervalles leur voix à celle du chanteur. Or, tant qu’ils voguèrent en pleine mer, le son, dans cette étendue, se perdait, et la voix s’évanouissait en l’air; mais quand ils vinrent à passer la pointe d’un écueil et entrer en une baie profonde en forme de croissant , on ouït bien plus fort le bruit des rames , et bien plus distinctement le refrain de leur chanson; pource que le fond de la baie se terminait en un vallon creux , lequel recevant le son , comme le vent qui s’entonne dedans une fldte, rendait un retentissement qui représentait à part le bruit des rames, et la voix des chanteurs à part , chose plaisante à ouïr. Car, comme une voix venait d’abord de la mer, celle qui répondait de terre résonnait d’autant plus tard , que plus tard avait commencé l’autre.
Daphnis, qui savait que c’était de ce retentissement, ne regardait rien qu’en la mer, et prenait singulier plaisir à voir la barque voguer vite, comn)e volerait un oiseau , tâchant à retenir quelque chose de la chanson qu’il pût jouer après sur sa flûte. Mais Chloé n’ayant jamais ouï ce résonnement de la voix, qu’on appelle écho , tournait la tête tantôt du côté delà mer, lorsque les pêcheurs chantaient, tantôt vers le bois, cherchant qui leur répondait. Eux passés, tout se tut en la mer et dans le vallon ; et Chloé demandait à Daphnis si derrière l’écueil y avait point une autre mer, une autre barque, et d'autres rameurs qiii chantassent. Il se prit doucement à sourire, et plus doucement encore la baisa; puis, lui mettant sur la tête le chapelet de violettes, commença à lui conter la fable d'Écho, lui demandant, pour loyer de lui faire ce beau conte , dix autres baisers. Si lui dit : « Il y a, ma mie, plusieurs sortes de Nymphes : les unes « sont Nymphes des bois , les autres des prés et des eaux , toutes « belles , toutes savantes en l’art de chanter ; et fille d’une d’elles. « fut jadis Écho , mortelle, pource qu’elle était née d’un père ■ mortel ; belle , comme fille de belle mère. Elle fut nourrie par « les Nymphes et apprise par les Muses, qui lui montrèrent à « jouer de la flûte, à former des sons sur la lyre et sur la cithare.
LIVBE III.
« et lui enseignèrent toute sorte de chant; si qu’étant jà venue en « la fleur de son âge, elle chantait avec les Nymphes et chan* « tait avec les Muses : mais elle fuyait les mâles , autant les dieux « que les hommes, aimant la virginité. Pan se courrouça con- « tre elle, jaloux de ce qu’elle chantait si bien ; et dépité de ne » pouvoir jouir de sa beauté. 11 rendit furieux les pâtres et « chevriers du pays , qui , comme loups oq chiens enragés , se « jetèrent sur la pauvre fille, la déchirèrent chantant encore, « et çàetlà dispersèrent ses membres pleins d’harmonie. Terre « les reçut en faveur des Nymphes, conserva son chant, retint K sa musique , et depuis , par le vouloir des Muses , imite les voix « et les sons, représente , comme faisait la pucelle de son vivant , « hommes, dieux, bétes, instruments, et Pan quand il joue « de la flûte ; lequel , entendant contrefaire son jeu , saute et « court par les montagnes , non pour autre envie , mais cherchant « où est l’écolier qui se cache et répète son jeu , sans qu’il le voie « ni connaisse. »
Daplinis ayant fait ce conte,' Chloé le baisa , non-seulement dix fois , comme il avait demandé , mais beaucoup plus. Car Écho redit, peu s’en faut, tout ce qu'il avait dit, comme pour témoigner qu’il n’avait point menti.
La chaleur allait tous les jours de plus en plus augmentant , parce que le printemps finissait et l’été commençait ; et aussi avaient-ils de nouveaux passe-temps convenables à la saison d’été. Daphnis nageait dans les rivières , Chloé se baignait dans les fontaines ; il jouait de la flûte à l'envi des pins que les vents faisaient résonner; elle chantait à l’encontre des rossignols à qui mieux mieux. Ensemble ils chassaient aux cigales , prenaient des sauterelles, cueillaient les fleurs, croulaient les arbres, mangeaient les fruits ; et à la fin se couchèrent tous deux sous une même peau de chèvre , nue à nu ; et lors eût Chloé facilement été faite femme , si Daphnis n’eût craint de lui faire sang ; de quoi il avait si belle peur, qu’appréhendant de n’être pas toujours maître de soi , souvent il empêchait Chloé de se dépouiller toute nue , tellement qu’elle-même s’en étonnait ; mais elle avait honte de lui en demander la cause.
11 y eut durant cet été grande presse et pourchas amoureux auteur de Chloé pour l’avoir en mariage ; et venait-on de tous