A FAB1S
Thionville, le io septembre 4793.
Toutes vos lettres me font plaisir et beaucoup , mais non pas toutes autant que la dernière, parce qu’elles ne sont pas toutes aussi longues, et parce que vous m’y racontez en détail votre vie et ce que vous faites. C’est une vraie pâture pour moi que ces petites narrations, dans lesquelles il ne peut guère arriver que je n’entre pour beaucoup.
Il n’y a aucune apparence qu’on nous tire d’ici cette année ni peut-être la suivante, en sorte que je n’en partirai que quand je me trouverai lieutenant en premier; car il me faudra peut-être passer dans une autre compagnie, ce qu’à Dieu ne plaise!
Mon camarade est employé à Metz aux ouvrages de l’arsenal. Il m’a quitté ce matin ; et son absence, qui cependant ne saurait être longue, me donne tant de goût pour la solitude, que je suis déjà tenté de me chercher un logement particulier. Mon travail souffre un peu de notre société , et c’est le seul motif qui puisse m’engager à la rompre ; car du reste je me suis fait une étude et un mérite de supporter en lui une humeur fort inégale, qui, avant moi , a lassé tous ses autres camarades, .l’ai fait presque comme Socrate , qui avait pris une femme acariâtre pour s’exercer à la patience ; pratique assurément fort salutaire , et dont j’avais moins besoin que bien des gens ne le croient, moins que je ne l’ai cru moi-même. Quoi qu’il en soit , je puis certifier à
tout le monde que mon susdit compagnon a , dans un degré éminent , toutes les qualités requises pour faire faire de grands progrès dans cette vertu a ceux qui vivront avec lui.
Si vous n’avez pas encore fait partir mes livres qui sont achetés , joignez-y celui-ci , qui me sera fort utile, à ce que me disent les ingénieurs d’ici : OEuvres diverses de Bélidor sur le génie et l’artillerie. Ces ingénieurs sont de rudes gens : ils ont en manuscrit des ouvrages excellents sur leur métier ; je les ai priés de me les communiquer, ils m’ont refusé sous de mauvais prétextes; ils craignent apparemment que quelqu’un n’en sache autant qu’eux.'
Cherchez parmi mes livres deux volumes in-8", c’est-à-dire du format de l’Almnnah royal , brochés en carton vert ; l’un est tout plein de grec, et l’autre de latin : c’est un Démosthène qu’il faut m’envoyer avec les autres livres. Ces deux volumes sont assez gros l’un et l’autre, et assez sales aussi.
Mes livres font ma joie, et presque ma seule société. Je ne. m’ennuie que quand on me force à les quitter, et je les retrouve toujours avec plaisir. J’aime surtout à relire ceux que j’ai déjà los nombre de fois, et par là j’acquiers une érudition moins étendue, mais plus solide. A la vérité, je n’aurai jamais une grande connaissance de l’histoire , qui exige bien plus de lectures ; mais je gagnerai autre chose qui vaut autant , selon moi , et que je n’ai guère l’envie de vous expliquer; car je ne flnirais pas si je me laissais aller à je ne sais quelle pente qui me porte à parler de mes études. Je dois pourtant ajouter qu’il manque à tout cela une chose dont la privation suffit presque pour en ôter tout l’agrément à moi, qui sais ce que c’est ; je veux parler'de cette vie tranquille que je menais auprès de vous. Babil de femmes, folies de jeunesse , qu’êtes-vous en comparaison ! Je puis dire ce qui en est, moi qui, connaissant l’un et l’autre, n’ai jamais regretté, dans mes moments de tristesse , que le sourire de mes parents , pour me servir des expressions d’un poète.
A SA MÈRE