‹ Œuvres de P.L. TchebychefChapitre 102 sur 374 · Causeries du tuudi^ tome VII, p. 5ai · texte numérisé non relu

Causeries du tuudi^ tome VII, p. 5ai

SUR LA FONTAINE. ge.tii

tout oe qu'il faul pour y rëussir, au moins en causant. » Quiconque sent, comme le pénétrant critique, toute k grâce du charmant écrivain, serait bien tenté de faire, à son exemple, ces habiles corrections aux témoignages les plus anciens et les plus concordants ; mais, quand on les a contre soi sur quelques points, quand, malgré l'emploi des nuances les plus délicates, on ne parvient pas à nous les faire oublier, il faudrait avouer que l'on n'y peut opposer qu'une sorte de divination de psychologue. Elle n'a rien d*absolument sûr. La Bruyère, profond observateur, n'avait-il pas raison d'admettre de prodigieuses contradictions des esprits ?

Ne doutons pas que, dans la conversation de la Fontaine, il ne lui échappât souvent des traits heureux, piquants, des saillies à la fois naïves et fines ; mais ne doutons pas non plus qu'après quelques lueurs qui le faisaient reconnaître, il ne s'éteigntt bien vite, et que, la plupart du temps, ennuyé des entretiens, il n'y fût ennuyeux. Il causait certainement, et fort bien parfois, nuds pour lui-même, et comme avec lui-même, ce qui n'est point la perfection de l'esprit de société. Il semble avoir été peint d'après nature dans une lettre de Yergier, oà l'on ne peut soupçonner, comme dans le livre de la Bruyère, le parti pris de mettre en relief une singularité. Yergier, ayant su de la Fontaine qu'il allait faire une visite à Mme d'Hervart et passer six semaines à sa campagne, écrivait à cette dame :

Je Toadrois bien le voir aussi, Dans ces charmants détours que rotre parc enserre.

Parler de paix, parler de guerre, Parler de vers, de r'm et d^amourenx souci. Former d'un Tain projet le plan imaginaire, Changer en cent façons Tordre de TUnirers ; Sans douter, proposer mille doutes divers : Puis tout seui s'ëoarter, comme il fait d*ordinaire, Non pour rérer à tous qui réTez tant à lui,

Non pour rêTer à quelque affaire,

Uab pour Tarier son ennui*.

I. OBupns Açtnes dêtPVergier^ Amsterdam, Z731 (a vol. in-^), supplément du tome II, p. 44 ®t 4S.

CLTiii NOTICE BIOGRAPHIQtJE

Le voilà, noas le mroyons bien, tel qae nous devons nous le représenter. Ce n'est plus cet homme stopidement muet : 3 parle an contraire sur toutes choses, donne carrière à sa capricieuse imagination, mais comme dans un monologue; et, le monologue fini, il va dans la solitude se livrer à ses songes et, sinon se soustraire à Pennui, chercher au moins à le a varier ».

Après ces traits qui paraissent avoir été pris sur le vif, nous n'avons rien à apprendre dans le récit qu'a fait Vigneul-Marville (le chartreux Bonaventure d'Argonne) d'un dhier, peutttre imaginaire, où il dit avoir invite la Fontaine avec quelques amis» curieux d'entendre causer un si bel esprit. Le poète ne souffla mot pendant le repas, et, après avmr bien mangé, s'endormit, ce On s'approcha de lui : on voulut le mettre en humeur et l'obliger à laisser voir son esprit ; mais son esprit ne parut point. Il étoit allé je ne sais où, et peut-être alors animoit-il une grenouille dans les marais, ou une cigale dans les prés, ou un renard dans sa tanière; car, durant tout le temps que la Fontaine demeura avec nous, il ne nous sembla être qu'une machine sans âme. On le jeta dans un carrosse et nous lui dîmes adieu pour toujours. Jamais gens ne furent plus surpris, et nous nous disions les uns aux autres : « Gomment a se peut-il faire qu'un homme qui a su rendre spirituelles les ce plus grosses bêtes du monde.... ait une conversation si sèche a et ne puisse pas, pour un quart d'heure, faire venir son esa prit sur ses lèvres et nous avertir qu'il est là S » Que d'auteurs célèbres ont été aussi muets, lorsqu'on les avait invités à dîùer pour les montrer, comme des phénomènes, à la curiosité des convives 1 L'anecdote, dût-elle être tenue pour vraie, ferait beaucoup moins connaître la Fontaine que la lettre qui nous l'a montré dans les allées du parc de Mme d'Hervart.

Revenons où nous l'avions laissé parmi ses hauts protecteurs, qu'il charmait par ses écrits, sinon par ses entretiens. Rappelons la remarque déjà faite sur ceux-ci que, s'ils méritaient le nom de Mécènes, c'étaient généralement des Mécènes, non pas amis d'Auguste, mais plus ou moins brouillés avec la

X. Mélanges tPkUtoirs et de Rttérature^ reemeUUêpar Jf. dé Figneul» MarviUé^ Rouen, m.dco, tome II, p. 355 et 356.

SUR LA FONTAINE. qmx

faveur royale : si bien que mieux notre poète leur faisait sa cooTi plus il risquait de la faire mal en plus hant lieu. Ce n'était pas qu'il se souciât peu d'avoir part aux grâces que le Souverain répandait sur les grands poètes de ce temps et de s'approcher de la source des libéralités royales. Il savait le prix de ses vers et s'était mis dans la nécessité de ne point tenir quittes de leur dette ceux que leur rang et leur fortune obligeaient à protéger les lettres. L'Ile-Adam, Chantilly et Anet ne l'empêchaient pas de tourner ses regards du côté de Versailles; et si lié qu'il demeurât envers les indépendants, de si indépendante humeur qu'il fût lui-même, il ne se fit jamais scrupule, nous l'avons déjà vu, de payer, tout comme un autre, son tribut de louanges au mattre. Au commencement de 1687, il y eut une grande explosion de l'amour des sujets pour le Prince, lorsque celui-ci, après l'opération si £imeuse dans l'histoire, fut rendu à la santé. La Fontaine se mit en règle dans une lettre qu'il écrivit alors à M. de Bonrepaux, envoyé plénipotentiaire à Londres; il y avait mêlé des vers qu'il désirait certainement faire arriver à une autre adresse, et qu'au reste il prit soin de publier*. Il y célèbre le règne de la vertu, laquelle avait pris à ce moment la figure de Mme de Maintencm, et le règne de la piété. Il se mettait au ton du jour, sans qu'il ait paru lui venir à l'esprit que, pour cette tâche édifiante, il n'avait pas tout à fait qualité. Après avoir autrefois si bien chanté les Montespan, les Fontauges, il n'était pas plus embarrassé pour dire de leur amant converti : .

Sa principale faTorite

Plus que jamais eat la vertu.

Ce « plus que jamais » est un trait inattendu, et, qu'il y ait eu intention ou distraction, vraiment assez plaisant. Il exaltait ensuite le bienfait de l'hérésie terrassée, et finissait par exprimer la crainte d'avoir touché à des sujets trop hauts :

Je me tais donc, et rentre au fond de mes retraites.

J*y trouve des douceurs secrètes.

La Fortune, il est vrai, m*oubliera dans ces lieux :

I. En 1688, à la suite de Tépitre A Mgr rivique de SoUsoms .* voyes ci-dessus, p. gxlvui et note a.

GU NOTICE BIOGRAPHIQUE

Ce n*est point ponr mes rtn qoe set faTeun tout faites ; n ne m*appaitient pas d'importuner les Dieux.

CT ëtait cependant frapper à lear porte, avec quelque défiance sans doute dans le succès et en donnant à une supplique, trèsckdre d'ailleurs, la forme d'un gémissement discret. Walckenaer dit* que la porte ne s'ouvrit pas, et que ce fut surtout Bime de Maintenon qui la tint fermée, n'aimant pas à se souvenir du temps où la Fontaine l'avait vue chez le surintendant. Ce ne peut être qu'une conjecture, dans laquelle nous voyons seulement ceci de probable, que le poète en fut pour ses frais d'encens. Il avait beau faire de son mieux, la royauté le tint toujours, non sans quelque raison, pour un très4mparfait courtisan.

Dans la retraite dont il vantait les douceurs, on savait trèsbien qu'il avait lieu de se dire oublié de la fortune. Ce fîit pour cela, dit-on, que des amis voulurent lui faire quitter la France :

Si nous quittions notre séjour?

Vous savez que nul n*est prophète En son pays : cherchons notre ayenture ailleurs*.

Plusieurs personnes lui conseillèrent de faire ainsi, et de passer en Angleterre. Mais fut-ce dès cette année 1687 où il écrivait à M. de Bonrepaux, ou même plus tôt encore? Walckenaer le donne à entendre *, sans nous mettre sur la voie d'un autre témoignage que celui de des Maizeaux dans la Fie de M, de Saini-Évremond^. Or des Maizeaux ne dit rien qui ait autorisé Walckenaer à croire que Mme Harvey se soit faite, en i685, « la négociatrice du parti » qui cherchait à nous enlever la Fontaine. Voici textuellement ses paroles : « Mme la duchesse de Bouillon étant venue en Angleterre, en 1687, pour voir Mme Mazarin, sa sœur, M. de la Fontaine lui écrivit une

I. Histoire de la pm.... de J, de la Fontaine^ tome II, p. *i^x et 149.

s. VHomme qui court après la Fortune et t Homme qui Paitend dams son lit y fable xn du lirre VII, rers sS-sj.

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