‹ Œuvres de P.L. TchebychefChapitre 157 sur 374 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

LA CIGALB BT LA FOURMI.

Ésope*, fab. i34« TirctÇ xa\ M^p(AT}xeç; fab. a 44, Mûp(iT)( xal Riv- 0«p(K(Cora7, p. yS et 76, p. 161, p. 334 ^^ 335). — Aphthonius, fab. I , Fabula Ciea*farum et Formicarum^ înstigans adolescentes ad ia^ horem. — ÀTianuB, fab. 34, Formica et Cieada, — Romulut, lirre IV, fab. 19, Formica et Cieada, -~ Marie de France, fab. 19, ttun Gresillon et d'un Fromi. — Haudent, i** partie, hh, 181, d^un Fourmj et d'un

I. L*ëditîon in-4<* de i6fi8, qui eat la première dea liTret I-VI, donne ainsi les titres : pabls prbmikuk, fablk mgohob, fablk tboi- •lin, etc. Les autres éditions publiées par Tautenr n*ont le mot rABLB, sain d'un chiffre romain, qu*à la première fkble de chaque livre (ainsi au livre premier : pablb i); aux autres fables, elles ont simplement un chiffre romain.

9. Pour faciliter les rapprochements, nous indiquons en tète de chaque fable, dans un premier alinéa, les fables de sujet identique ou analogue qui nous ont paru dignes d*ètre signalées, chez les anciens, ou chez les modernes antérieurs à la Fontaine, ou chez ses contemporains; nous ne mentionnons les écrivains postérieurs à notre fabuliste que lorsqu'ils peuvent être l'objet d*une comparaison vraiment intéressante.

Dans un second alinéa, nous renvoyons aux fables anciennes contenues dans la Mythologie ésopique de Nevelet, recueil où nous pensons que la Fontaine a le plus souvent pris ses sujets ; mais nous nous bornons à indiquer les pages, afin de ne pas répéter inutilement les titres. — Un troisième alinéa mentionne, quand Foccasion s^en présente, certains recueils, imprimés ou manuscrits, où la fable a été reproduite, comme les Matmserits de Conrart^ le Hecueil de poésies eMtiênises et diverses^ le Recueil du P. Bouhonrs, etc. — Noos mar-

58 FABLES. [f.i

Criquet, — Gilles Corrozet, fab. 99, des Formis et Je la Cigalle ou Grillon» — Le Noble, fab. Z^de la Cigale et Je la Fourmi, Véeomomie, Mytkologia msopica Neveleti^ p. 197, p. a86, p. Sas, p. 878, p. 479* Cette fable a été reproduite dans le Meeuail de poédes ekréiiemmes et JiperieSy tome III, p. 359 (au lieu de page 363, par suite d'une erreur de pagination).

L*idée première et la morale de cet apologue est déjà, comme Ton sait, dans le Livre Jes Proverhu (chapitre yi, Tersets 6-8). Seulement, au lieu de la Cigale, Salomon conduit auprès de la Fourmi rhomme paresseux en personne : Vade ad Formcam^ o piger^ et cwitiJera piae efus^ et disee sapUntlam : qum»,., parât inmdate eihum siki^ et ecmgregai in messe quod comedat, — Voyez ce qui est dit ci-après, p. 60, note 10, du peu de goût de Voltaire pour cette lable. — J. J. Rousseau la condamne (Émiley livre II), comme donnant aux enfants, contre Tintention du fabuliste, une leçon ttinhumaniié, « Vous crojez, dit-il, leur donner la Cigale pour exemple; et point du tout, c*est la Fourmi qu*ils choisiront. On n'aime point à s*ha* milier : ik prendront toujours le beau rôle ; c'est le choix de Tamour^ propre, c'est un choix très-naturel. Or quelle horrible leçon pour l'enfance 1 Le plus odieux de tous les monstres seroit un enfiuit avare et dur, qui sauroit ce qu'on lui demande et ce qu'il refuse. La Fourmi fait plus encore, elle lui apprend à railler dans ses refus, » Voyez dans la Fontaine et les fabulistes (tome II, p. 106 et suivantes, fin de la xvii* leçon) les judicieuses remarques qu'inspire à M. Saint* Marc Girardin la critique de Rousseau, et, dans le même ouvrage (tome I, p. 400-410, xn* leçon),un morceau charmant, où il applique à la vie humaine cette première scène a de Vample comédie du poète. » A la suite, dans la même leçon, il cite la fable de le Noble, un des contemporains de la Fontaine qui ont traité le même sujet, et y relève avec raison quelques jolis vers. — La Cigale et la Fourmi est aussi une des fables en rondeaux présentées au duc du Maine, avant 1677, par de Saint-Gilles Lenfant, alors encore page : royez Tin-

quons, lorsqu'il y a lieu, dans un dernier paragraphe, la source première de la fable, et, quand ils sont remarquables par eux-mâmes ou dignes d'attention par le nom de leur auteur, les jugements sur le sujet même ou l'ensemble, et les allusions qui, ne se rapportant pas à un passage en particulier, à une idée, une expresstoo, une tournure, mais à la fable entière, ne peuvent trouver place dans les notes partielles.

r. t.] LIVRE I. Sg

tradocdon de Robert, p. ckcix et ce. — Il «îite de la Cigale tt ta fourmi une parodie fliite au dix-aeptiiine liïcle ra^me, ei auei îdjurieute pour Mme de Grignia, qui y joue le rdle de la Poumii. On peut la Toir au tome IV, p. 49g, du lUeutU Mamnfot, à la Bibliothèque nationale, et tome III, p. 3^8 et 3^9, d« la Corrttpondaiitt dt Bunj, édition Lalanne, Pari*, i858, iu-ii.

«o FABLES. [r. i

La Fourmi n^est pas prêteuse : 1 5

Cest là son moindre défaut''.

« Que faisiez-vous au temps chaud ?

Dit-elle à cette emprunteuse.

— Nuit et jour à tout venant

Je chantois, ne vous déplaise*. ao

— Vous chantiez? j*en suis fort aise ; Eh bien'! dansez maintenante^. »

7. C'est-à-dire, il n'y a point de défaut qui soit plus contraire aux habitudes de la Fourmi, que la Fourmi ait moins que celui d'être prêteuse (et l'on ne peut nier qu^être prêteuse ne soit un dê&ut aux yeux de la prudence étroite et Tu^aire, et même de l'économie bourgeoise, que représente ici la Fourmi). Ce tour équivaut à une véritable négation, à laquelle il se mêle ordinairement une légère nuance d'ironie. On l'a critiqué comme obscur, parce qu'il est peut-être moins usité qu'autrefois. Molière a dit de même dans C École des maris (acte I, scène it) :

Je coquette fort peu, c'est mon moindre ulent.

8. « Ne TOUS desplaise d est un tour de Rabelais. Ces mots terminent le chapitre vi de son livre III (tome I, p. 388, édition le Ducliat, Amsterdam, 1741}*

9. Dans les éditions anciennes, selon l'orthographe ordinaire du temps : a Et bien », sans point d'exclamation.

10. Ce dernier trait, si bien aiguisé en épigramme, est déjà dans la première des fables ésopiques auxquelles nous avons renvoyé : û èépouç ûpaïc i)3Xsic, x.Ki(iÂvo( ^px.^» ^ '^ ^^ jouais de la flûte dans la saison d'été, danse l'hiver, b — Voltaire, qui en divers endroits de ses Œuvres, cinq tout au moins, exprime le peu de goût qu'il a pour cette fable (ce n'est pas, il faut en convenir, une des plus élégantes de notre auteur) , a fait des derniers vers deux critiques bien étranges, et Comment une fourmi, demande-t-il dans le Catalogue déjà cité (tome XIX, p. 199), peut-elle dire ce proverbe du peuple à une cigale ?» et dans les Questions sur V Encyclopédie (article Fahle, édition de Londres 1771), il s'écrie, après avoir cité les deux vers: «Comme si les fourmis dansaient! » Cette dernière exclamation, il est vrai, il l'a lui-même supprimée dès 1775, en reproduisant l'article Fable dans le Dictionnaire philosophique.

y.ii] LIVBE I. 6i

FABLE II

LB CORBEAU BT LB RBIVARD.

Éfope, fab. io4, KépoÇ xa\ 'ÂXt&mjÇ (Coray, p. i3i et i3a). — Babrius, fab. 77, mènM titre. — Aphtbonitu, fab. ag, Fabula Corvi et Fuipeeuim^ monens me fraudulentU ereilatur,^TzetEè$^ cbilîadeX, 35a. — Phèdre, liTre I, fiib. i3, Vulph et Corvus, — Romulus, livre I, fab. 14 f yulpU et Corvus. — Roman du Renart (aux manuBcrits de la Bibliothèque nationale, fonda français, n* 371, f** 47 et 48 ; édition Méon, tome I, p. 167-974, "vers 7187-7381). — Marie de FWnce, fab. i4i <f <"> Corhel qui prist un fromaige* (compares la fable 5i). — La Farce ie maistre Pierre Patelin^ scène vi, rers 438-4^3 (édition Gënin). — Haudent, 1^ partie, fab. lai, tPun Corbeau et iTun Jtegnard, — Corrozet, fab. 1 1, </« Renard et du Corbeau. — Boursault, Ésope à la ville ou les Fables tTÈsope^ acte III, scène IT, le Corbeau et le Renard. — Le Noble, fab. 69, du Renard et du Corbeau. La flat' terie. — M. Sonllié, dans FouTrage intitulé : La Fontaine et ses de^ waneiers (Paris-Angers, 1861), a suiri, comme il dit, ce sujet « à travers les Ages, 9 et, dans divers chapitres, il apprécie compara* tivement la manière dont Tout traité la plupart des auteurs, soit anciens soit du moyen ftge, mentionnés par nous dans les lignes qui précèdent.

MjrthologiamsopieaNeveleti^ p. i56, p. 344» P* 364» p. 397, p. 497*

Cette fable a été reproduite dans le Recueil de poésies chrétiennes et diverses^ tome III, p. 358 (par erreur, pour p. 36a). — Elle est dans les Manuscrits de Conrart (bibliothèque de TArsenal, 19 volumes in-folio, n* a83o, tome XI, p. 533) ; et dans le Manuscrit Y', n*8, in-4*9 ^' ^^ bibliothèque Sainte -Geneviève.

Apulée, à la fin de ses Florides^ nous donne une double version du Corbeau et du Renard : d'abord un déTeloppement assez préten* tieux, puis le résumé suivant : Corvus^ ut se vocalem probaret^ quod solum déesse tantm ejus formm Vulpis simulaveratf erocire adorsus^ praedsg^ quam ore gestabat^ inductricem eompotivit, — Horace fait allusion à cette fable dans la satire v du livre II (vers 56). Cest ainsi du moins que la plupart des commentateurs, et en particulier le vieux sco-

62 FABLES. [f. ii

liaste Acron, entendent les mots- : Corvum deiudet kitmtem, — « En •opposant réellement à la Fontaine Tobjet d'être entendu des enfants, de leur plaire et de les instruire, cette fable est assurément son ehef-d'oBUTre, » dit J. J. Rousseau au lirre II d^ Emile; puis, pour prouTer qu'il ne faut pas faire apprendre de fables aux enfants, il entre dans une minutieuse analyse, et jugeant le cbefd'œurre, comme nous Tavons tu juger la fable i, au point de Tue de la morale et de Téducation, il y Toit pour Tenfant « une leçon de la plus basse flatterie, » et en fait une critique qui n'épargne rien, mais dont la sér^té est à nos yeux peu conndncante (Toyes la XTn* leçon, déjà citée, de M. Saint-Marc Giraidin, tome II, p. 99 et suivantes). Cette critique, Rousseau la rappelle au liyre IV d^Émiie^ et y rerient encore en deux mots dans la Nouvelle HéloUe (5* partie, lettre m). — Voltaire, non comme moraliste, mais comme poCte, ne paraît pas non plus goûter beaucoup la fable ii (Toyez au tome XXXIX de ses OEuvreSy p. ai 6, et au tome XLVIII, p. a68).

— Lessing a traité le même sujet dans sa fiible i5 du livre II, mais il y a fait un changement qui sans doute eât agréé à Rousseau. Au lieu d*un fromage, c*est un morceau de viande empoisonnée que lâche le Corbeau et que happe le Renard, et Fauteur termine par cet honnête tobu : «r Puissies-vous, par ros perfides louanges, ne jamais gagner que du poison, flatteurs maudits! a — Parmi les fables de la Fontaine, celle-ci est la première qui corresponde à Tune des fables ésopiques choisies par le roi Louis XJV, « pour orner, nous dit Benserade, le Lahjrinthe de Versailles, o

Maître Corbeau, sur un arbre perché,

Tenoit en son bec un fromage ^ Maître Renard, par Todeur alléché,

I . Dans deux des cinq fables grecques données par Coray , ce n'est pas un fromage, mais un morceau de viande que tient le Corbeau.

— La fable du Remart et du Corbel^ citée par Robert (Fables Uédiles^ etc., tome I, p. 9 et p. glxviii) comme extraite du recueil de fables du quatorzième siècle qu*il désigne par le nom d'Yiopet /*, commence ainsi :

Sire Tiercelin le Corbiau,

* Manuamt de Is BibUothèqae natJonale, fonds fruits, n* 1594. Le Rmeri et le Ceriel est la fidble i5 de et i«eiMil {t» 17).

r. Il] LIVRE I. 63

Lui tînt à peu près ce langage :

« Hé ! bonjour. Monsieur du Corbeau*. 5

Que vous êtes joli! que vous me semblez beau!

Sans mentir, si votre ramage

Se rapporte à votre plumage.

Vous êtes le phénix des botes de ces bois'. » A ces mots le Corbeau ne se sent pas de joie ; i o

Et pour montrer sa belle voix, Il ouvre un large bec, laisse tomber sa proie ^.

Qui cttîde estre auenant et biau, Tenoit en son bec un fourmage.

On y lit un peu plus loin, dans le discours du Renard : f Si tous chantiez comme chantait votre père,

le cuid* qu*en tout le bois n*ëust Oisel qui tant à tout pl<hist. »

a. Voyez lirre XII, fable xt, Ters is8. — On lit dans Rabelais (liTre II, chapitre ir, tome I, p. an) : a Monsieur de l'Ours; » et avec un nom de personne (liTre I, chapitre xxxiii, tome I, p. lai) : a Lepaoure Monsieur du Pape. » — Le Manuscrit de Samte~Geneviève porte: « Monsieur le Corbeau. i>

3. Ce vers a trouve grâce aux yeux de Voltaire ; il en fait remarquer Télëgance (tome XXXIX, p. aao). — Apulée, à l'endroit cité, rend ainsi la même idée : tam puichra aUt^ qum ex omni avitio longe prmeeliit. — La Fontaine rappelle lui-même, dans la fable i du liTre II (vers 36 et 37), ces flatteries de maître Renard :

Ce sont des contes plus étranges Qu'un Renard qui cajole un Corbeau sur sa voix.

4. « Ce Ters est admirable : l'harmonie seule en fait image. Je toîs un grand Tilain bec ouTert ; j'entends tomber le fromage à traTers les branches. » (J. J. Rousseau, Êmile^ livre II.) — Benserade, dans son XII* quatrain, Tise également à l'harmonie imitatiTe, et nous montre

.... le malheureux Corbeau Qui de son bec ouTert laissa choir un fromage.

— Apulée est imitatif aussi dans sa prose : ObUtut offtdm^ qnam mordicus reiineiaif toto rietu hiavité

64 FABLES. [r. ii

Le Renard s'en saisit, et dit : « Mon bon Monsieni*, Apprenez que tout flatteur Vit aux dépens de celui qui Técoute : 1 5

Cette leçon vaut bien un iromage, sans doute'. »

Le G>rbeau, honteux et confus', Jura, mais un peu tard, quW ne Vy prendroit plus.

5. « Il est plaisant de mettre la morale dans la bouche de celui qui profite de la sottise : c^est le Renard qui donne la leçon à celui qu*il a dupé, ce qui rend cette petite scène, en quelque sorte, théâtrale et comique, a (CHAMPoaT.)

6. Ce vers se lit ainsi dans le Manmerii de SaiHle-Gtneviihê :

Le Corbeau tout piqué, tout honteux, tout confus.

r. m] LIVRE I. 65

FABLE III

LÀ GRKNOUILLB QUI SB VBUT FÂIRB AUSSI GROSSE

QUB LB BOBUF.

Éflope, fab. 410, BoO; xa\ 4>p9v<K (Goray, p. 973). — Babrios, fab. 18, même titre, — Horaôe, livre II, satire m, tcts 3i4-'3ao.

— Phèdre, liTre I, fab. 349 Rama rupta et Bos, — Romulas» livre II, fiib. ai, Mana rupta et Bot. — Haudent, i^ partie, fab. 149» tTune Gremoille, -^ Coiroiet, fab. 3t, </« /a GrenoUiê et du Bauf. — Boursanlt, iet Fables Jt Ésope ^ acte IV, scène lu , la Grenouille et le Bœuf»

— Le Noble, fab. gS, Ju Bœuf et de la Grenouille, V émulation du luxe, Mjrthologia msopiea Neveleti, p. 4o3, p. 5i5.

Cette fable a été reproduite dans le Becueii de poésies chrétiennes et diverses^ tome III, p. 368 (par erreur, pour p. 37a). — Elle est dans les Manuscrits de Conrmrt (tome XI, p. 537) sous ce titre : c la Gre* nouille qui veut ressembler an Bœuf; » et dans le Manuscrit de Sainte^ Geneviève^ sous eelui-ci : c la Grenouille tâchant de détenir aussi grosse que le Bœuf. »

Martial (livre X, êpigramme ucxix, vers 9 et 10) fait allusion à cette fable, en parlant d'Otacilius qui vent imiter Torquatiu :

Grandis ut exiguam Bos Banam ruperat olim^ Sic, putOy Torquatus rumpet Otacilium ;

et la Sutirt Mémppée^ dans la Harangue du recteur Boxe (édition de i594, p. 93), rapplique ainsi au duc de Mayenne : t Vous aues beau faire le Roy et contrepeter le Biamois en edicts et déclarations.... Quand tous deuriez creuer et vous enfler groe comme vn bœuf, comme feit la mère Grenouille, vous ne serez jamais si gros seigneur que luy. > — On peut voir de cette fable un très-spirituel et piquant commentaire dans la xii^ leçon de M. Saint-Marc Girardin (tome I, p. 410 et suivantes). — Rousseau, à qui cette fois la fable entière ne donne point de prise, s*attaque an quatrain qui la termine. Après avoir critiqué, d'une manière générale, Tusage des affabulations : c Que signifient , dit-il , les quatre vers que la Fontaine ajoute à la fable de la Grenouille qui s*enfle? A-t-il peur qu'on

J. DS Là FOITAIAB. I 5

66 FABLES. [r. in

ne Tait pas compris? A-t-il besoin, oe grand peintre, d*écrire les noms an-dessous des objets qu'il peint? Loin de généraliser par là sa morale, il la particularise, il la restreint, en quelque sorte, aux exemples cités, et empécbe qu'on ne rapplique à d'autres. Je vondrois qu'avant de mettre les fables de cet auteur inimitable entre les mains d'un jeune bomme, on en retrancbât toutes les conclusions par lesquelles il prend la peine d'expliquer oe qu'il tient de dire aussi clairement qu'agréablement. Si Totre élève n'entend la fable qu'à l'aide de l'expUoation, soyes sûr qu'il ne l'entendra pas même ainsi* » (Amilê^ livre lY.) "— M. Taine, au contraire, et avec bien plus de raison ce nous semble, parait goûter beaucoup la manière dont notre poète intervient ici, et en maint antre endroit, par l'affaholation : voyex son livre de U Foniaine et ses fobUs (4^ édition, p. 8o).

Une Grenouille vit un Bœuf

Qui lui sembla de belle taille.

Elle, qui n^étoit pas grosse en tout comme un œuf, Envieuse, s'étend, et s'enfle, et se travaille*,

Pour égaler Tanimal en grosseur, 5

Disant : « Regardez bien, ma sœur ; Est-ce assez? dites-moi; n'y suis-je point encore ? — Nenni*. — M'y voici donc? — ^Pointdutout. — M'y voilà? — Vous n'en approchez point'. » La chétive pécore *

I. Dans le Manuscrit de Comrart, c envieuse » manque, et le vers est ainsi :

S'enfle, s'étend et se travaille.

a. c Non point, s dans le Manuscrit de Conrart et dans le Manu^ scrit de Sainte-'Geneçièfe.

3. La Fontaine a pris d'Horace la vivacité du dialogue. Dans la fable latine, la Grenouille, à qui Ton a parlé du Bœuf, et qui ne le Toît point, demande quelle taille avait l'énorme béte [in^ens beUua) :

.... lUa rogare^ c QuanianeP mum tamtum^ su f flans le, magna fuisset? —^ Major dimidio, ~— Num tanio? » Quum magis atque Se magis inflaret : c A*or, si te ruperisy inqmty « Pareris.»,. s (Livre II, satire m, vers 3i6>3ao.)

4« Ce mot n'a pas ici le sens injurieux qu'on lui donne ordinairement dans le langage familier (voyez Rabelais, livre II, fin du chapitre xvit); il est pris au propre, et c au propre il signifie, dit Ri-

p. nij LIVRE I. 67

S'enfla si bien qu'elle creva*. 10

Le monde est plein de gens qui ne sont pas plus sages ' : Tout bourgeois veut bâtir ^ comme les grands seigneurs*, Tout petit prince a des ambassadeurs. Tout marquis veut avoir des pages*.

chelet (1680), un animal, une bête; » c*e«t le pectu^ pecoris des Latins. < Il est, ajoute Richelet, bai et burlesque. »

5. Le même Ten, aux temps près, se lit dans la rieille fable sur le même sujet que Robert (tome I, p. 14 et i S) a extraite du recueil déjà cité {Yiopet /, f 46) :

S*enfle si fort que elle creue.

6. Horace, d'une façon très-piquante, se fait, comme le remarque M. Souillé (p. 92), appliquer à lui-même, par son interlocuteur, la morale de la fiible.

7. Le Roi, à ce moment, faisait construire Versailles, et donnait à tous Texemple de la passion pour les bâtiments.

8. « Il 7 en a qui ne se contentent pas de renoncer à leur air propre et naturel, pour suiTre celui du rang et des dignités où ils sont parvenus ; il 7 en a même qui prennent par avance Pair des dignités et du rang où ils aspirent. Combien de lieutenants généraux apprennent à paroitre maréchaux de France! Combien de gens de robe répètent inutilement Tair de chancelier, et combien de bourgeoises se donnent Tair de duchesses! 9 (La Rocasrou- CAULD, Bdfi^sUms MversêM, III, de PAlr et des Mamèresy édition de M. Gilbert, tome I, p. 289.)

9. « Il est vrai, dit Saint--Simon (tome II, p. 97), que les titres de comtes et de marquis sont tombés dans la poussière par la qoantité de gens de rien et même sans terres, qui les usurpent, et par là tombés dans le néant : si bien même que les gens de qualité qui sont marquis ou comtes, qu'ils me permettent de le dire, ont le ridicule d*être blessés qu'on leur donne ces titres en parlant à eux. i» Les marquis étaient donc fort déchus : or il en coûtait pour entretenir des pages, et il n*7 arait guère alors que le Roi et les princes du sang qui en eussent. « Mettez mon fils à l'Académie, écrivait à sa femme le financier Montauron, donne»-lui un gouverneur; car il le faut élever en homme de condition, s £lle lui répondit : c Je lui donnerai des pages, si vous voulez ; vous n'avez qu'à m'envo7er de l'argent, s {Lee Historiettes de Tallemant des Réaus^ 3* édition, Paris, 1857, in-8*, tome VI, p. a33, note.)

68 FABLES. [r. vr

FABLE IV

Page 1