Histoire de C Académie^ p. 3a
xxu NOTICE BIOGRAPHIQUE
11 se peut que rhistorien de rAcadëmie ait moins positiveiiiettt connu que suppose ces exhortations, et qu'il ait tire ses conjectures de ce seul fait que le traducteur des Épures de Senèqae^ publiées, après sa mort, par la Fontaine, était habile latiniste. Admettons cependant le bon avis donné par Pintreh 11 en faudrait connaître la date. Rien n'autorise k la faire remonter très-haut, beaucoup avant cette année i654, où la Fontaine, âgé de trente-trois ans, fit imprimer sa comédie de i' Eunuque^ imitée de Térence. Dans l'avertissement Au lecteur^ qui précède cette comédie, notre poète dit que ce qu'il avait témérairement commencé, quelques-uns de ses amis avaient voulu qu'il Tachevât. Peut-être avaient-ils fait plus, et l'avaientils engagé dans cette voie. Il n'est pas invraisemblable que ces amis aient été Maucroiz et Pintrel. Mais, dans ce rôle d'introducteurs près de Térence et des autres anciens, nous ne voudrions pas les mettre en scène trop tôt. D'Olivet a parlé comme si la Fontaine, au temps des doctes conseils de son parent, en était encore a « se former. 3» Il semble bien qu'il se soil foi*mé d'abord à une école différente de celle où la plupart des génies du dix-septième siède ont reçu leurs premières leçons. Il a gardé plus qu'eux la marque de tout autres maîtres. Toutefois, si des modèles que ses illustres amis avaient suivis, il approcha plus tardivement, et (disons-le des modèles gi'ecs) d'un |)eu moins près et avec une imparfaite connaissance de leur langue^, il s'y attacha cependant avec la sympathie naturelle de son génie, et leur déroba bien des trésors pour composer son miel. « 11 faisoit, dit d'Olivet', ses délices de Platon et de Plutarque. Tai tenu les exemplaires qu'il en avoit; ils
I,. Louis Racine, dans ses Mémoires sur la vie de Jean Raeiae^ dit que la Fontaine, qui « Touloit toujours parler de Platon, » en a aToit fait une étude particulière dans la traduction latine, » et que c*ëtait aussi dans une rersion en cette langue que Racine lui faisait lire quelquefois des morceaux d^Homère. Voyez au tome I, p. 3s6, des (Xuvres de /. itaeine, — Pour confirmer ce témoignage, il serait intéressant que d^Oliret, dans le pasaage que nous allons citer, nous eût dit si les notes de la Fontaine quUl a Tues se rapportaient au texte grec ou, ce qui est plus probable, à des traductions, soit françaises, soit latines.
a. Histoire de I? Académie^ p. 3s5 et 3 26.
SUR LA FONTAINE. zxiii
sont notés de sa main, à chaque page; et j'ai pris garde qne la plupart de ses notes ëtoient des maximes de morale ou de politique, qu'il a semées dans ses fables. »
Ce que nous venons de dire d'une étude un peu différée des auteurs grecs et latins, probablement s'appliquerait mal aux auteurs italiens que nous avons entendu la Fontaine nommer à oôté d'eux. La lecture d'Arioste et de Boccace doit avoir été un des premiers aliments de son esprit, et du temps même oà a commencé son commerce familier avec nos vieux poètes et nos romanciers.
A ce même temps-là nous placerions déjà son godt pour ce maître François, qu'il a eu soin, comme nous l'avons noté, de ne pas omettre dans sa lettre à Saint-Évremond. Ce fut un goût passionné, durable aussi ; car il était loin d'èb)^ jeune, quand il le témoignait, à ce que Ton rapporte, par le plus étrange propos, où il faut faire une part égale à la naïveté et à la malice : toutes deux, on n'y a pas toujours assez pris garde, allaient chez lui si volontiers ensemble. Le génie de Rabelais a souvent été loué avec enthousiasme, jamais à la façon de la Fontaine, si les anecdotes de d'Olivet et de Brofraette ont quelque vérité. « Peu de jours avant sa dernière maladie, raconte celui-ci*, [la Fontainç,] étant à dîner chea M. de Sillery, évèque de Soissons, comme le discours tomba sur le goût de ce siècle : « Vous trouverez encore parmi nous, « dit-il de tout son sérieux, une infinité de gens qui estiment « plus saint Augustin que Rabelais. » Si ce n'est pas là une version défigurée, et moins piquante, moins fine, de Tbistoriette que nous allons emprunter à d'Olivet, faudrait-il donc supposer que, par deux fois, le rêveur, entraîné par nous ne savons quelle bizarre association d'idées, serait tombé dans le même puits, ouvert aussi bien sous les pas des poètes que sous ceux des astrologues ? La récidive paraîtrait bien étonnante. Dans le récit de d'Olivet, la scène se passe chez Boileau Despréaux, où se trouvaient son frère le docteur Jacques Boileau, Racine, Valincourt; c'est de celui-ci que d'Olivet
I. Dans une note for on passage de la lettre de Boileaa à Maucroix, du vj anil iGgS : voyez les OMuwres de Jf. Boiieau Du^ préûu» (i vol. in-4% Génère, 1716), tome II, p. 317, Remarque i.
xxir NOTICE BIOGRAPHIQUE
semble aToir tenu rtneodote. On perla de saint Aagnstm. La Fontaine laissait dire, oonune on homme dont l'esprit était ailleurs. Tout à coup « il se réveilla comme d'un profond sommeil, et demanda d'un grand sérieux an docteur s'il croyoit que saint Augustin eût eu plus d*esprit que Rabelais. Le docteur l'ayant regardé depuis la lèle jusqu'aux pieds, lui dit pour toute réponse : « Prenea garde. Monsieur de la Fon* « taine, tous aves mis un de vos bas à l'euTers; » et cela étoit vrai en effet*. » La réponse du docteur était la meilleure à faire. Ne nous récrions pas plus pesamment que lui sur la trop légère parole. Qu'elle nous serve seulement à remarquer, n'y eût-il dans ce récit qu'une légende, que le son^ venir s'était conservé d'une singulière obsession de son esprit par l'admiration pour l'auteur de Patoagruel. La profondeur dans les contes bleus, toutes les finesses et toutes les ridiesses de la langue au milieu de tant de folies, où elles font l'effet de fleurs tombées là, on ne sait comment, sous la baguette d'une fée, quel attrait pour un génie si ami du caprice, toutes les fois surtout que la forme en était belle!
Furetière a dit de la Fontaine : « Toute sa littérature consiste dans la lecture de Rabelais, de Pétrone, de TArioste, de Boccace et de quelques autres semblables '• » C'était ne vouloir reconnaître en lui que l'auteur des Contes. A l'époque o& un ressentiment furieux dictait à Furetière ce dénombrement satirique des modèles de la Fontaine, rien de plus incomplet, rien de plus faux. Mais notre poète avait certainement commencé par ces lectures; et, lorsque plus tard il avait cherché aiUeurs de plus hautes inspirations, il aima toujours à regarder enc(»« de ce cAté.
Si peu fertiles en événements que s'offirent à nous ses jeunes années, entre sa sortie de l'Oratoire et son mariage, ne s'en fait-on pas cependant une image suffisante, lorsqu'on peut se représenter dans quelle société d'auteurs favoris il passait un temps que sans doute remplissait beaucoup aussi la rêverie ? Les plus grandes aventures d'un poète ne sont-elles pas ces