Lettre du is septembre i
SUR LA FONTAINE. xxxix
tifs. Mais ce qai, sans nul doute, ne saurait être pris pour un simple jeu d'esprit, c'est le tableau que l'on entrevoit là de ce ménage très-lëger, où la Fontaine avait fait entrer le noncfaaloir et la frivolité ; c'est la physionomie de cette jeune feoune désœuvrée, presque toujours délaissée, qui ne prend plaisir, quand ce n'est pas ennui, que dans les bavardages des caillettes, ou dans la lecture de fadaises.
n nous semble que ces lettres nous apprennent sur elle autre chose encore : qu'elle était femme d'esprit, tout au moins d'esprit assez orné, quelle que fût la qualité de cet ornement, et avec qui ce n'était point peine perdue de se mettre en frais de traits piquants, d'élégantes descriptions, de prose agréablement tournée et de jolis vers. Quoique cette correspondance fttt apparemment destinée à passer de mains en mains dans les cercles lettrés, et que, sous le couvert de sa femme, la Fontaine l'adressât à toute la nation du Parnasse, il fallait qu'il y eût au moins quelque vraisemblance à parler à Mlle de la Fontaine la langue des beaux esprits, et qu'elle fût connue pour être en état de l'entendre. Cétait en effet, nous en avons des preuves, l'idée que l'on avait d'elle. Un an avant ces lettres du voyage dans le Limousin, Racme qui, d'Uzès, en écrivait à la Fontaine de non moins littérairement ornées, lui disait, après l'avoir prié de lui renvoyer ses Sains de Vénus et de lui mander en même temps quel jugement il en portait : « Je fais la même prière à votre académie de Château-Thierry, surtout à Mlle de la Fontaine. Je ne lui demande aucune grâce pour mes ouvrages ; qu'elle les traite rigoureusement^. » Quand on supposerait un peu de politesse à reconnaître pour arbitre du goût une compatriote de la Ferté-Milon*, il y devait cependant avoir quelque prétexte. Il n'est pas à présumer que personne eût fait de ces politesses-là à Mme Racine. Le rapprochement de la mention de l'académie de Château-Thierry et du nom de Mlle de la Fontaine nous parait avoir ce sens, que celle-ci avait sa place dans ce bureau d'esprit, où l'on doit supposer que les femmes étaient admises aussi bien que les
I. Lettre du 4 juillet 1669 : voyez au tome VI, «p. 494i ^c* Œuvres de J, Racine, 9. Elle était même sa parente : voyez ci-après, p, lxx«
XL NOTICE BIOGRAPHIQUE
hommes, La F<MitaiDe, dans mie lettre écrite de Ghtteaiw Thierry à son <Micle Jannan^ pour le prier, comme sabstitut da procureur général, d'interpréter les lois en faveur d'une dame de Pont-de-Bourg, lui disait : « Vous en aurez des remerciements de l'académie, » c'est-à-dire, si nous ne nous trompons, de Bille de la Fontaine, peut-être aussi de la sollidtense. N'est-il pas probable qu'elles en étaient toutes deux? Ces dames n'y lisaient-elles pas quelques petites nouvelles, ou même, qui sait? quelques vers, fruits de leurs loisirs?
Nous ne trouvons, en vérité, entre la Fontaine et sa femme, aucune incompatibUité apparente de caractère ni de goûts, trop de ressemblance, au contraire, sur bien des points. Quoi qu'il en soit, ils s'ennuyèrent vite Tun de l'autre, et le lien fut fragile» n'ayant jamab été resserré par des sentiments assez sérieux; mais une vraie discorde, nous ne la voyons guère. Les lettres de i663, tout à l'heure citées, la démentiraient ; celle de 1662, écrite par Racine, ne la suppose pas davantage. Leurs dates méritent attention, parce qu'elles sont postérieures à celle de la lettre adressée le i*' février 1659 à Jannart, où la Fontaine lui parle de la séparation qui venait d'avoir lieu. Ce n'était pas, selon lui, un événement qu'il fût besoin déjuger très-grave: « Notre séparation peut avoir fait quelque bruit à la Ferté, mais elle n'en a pas fait beaucoup à Château-Thierry, et personne n'a cru que cela fût nécessaire. » Il ne faudrait pas se faire une idée fausse de cette séparation, ni songer à ceUe que Ton appelait alors d'habitation. Celle-ci n'eût été possible que s'ils avaient voulu entrer, chacun de son côté, dans un mo-* nastère, ce dont ils n'avaient pas envie, ou si le juge l'avait prononcée contre eux comme une peine : ils n'étaient pas dans ce cas. Il n'y eut donc qu'une séparation de biens*. On l'avait sans doute conseillée à Marie Héricart, son mari étant en train de manger a le fonds avec le revenu : » c'est lui-même qui s'impute le tort de cette déplorable administration dans la fameuse épitaphe qu'il composa en ce temps-là même, très-