I. Lettre à Racine, du 6 juin i
SUR LA FONTAINE. cxxx
n r^pdoit, et, t*il firat parler de bonne foi. L'éloge et les wen sont pour elle Ce que maints sermons sont pour moi.
Ne fat-ce pas un malheur pour la Fontaine que lime de la Sablière fût montée à des hauteurs qu'il trouvait inaccessibles? Restée dans ce « bas monde^ » plus près de son ami, sous le même toit que lui, et continuant k partager ses goûts poétiques, elle ne l'aurait peut-être pas laissé trop livré aux sociétés, fort dangereuses pour sa fragilité, où nous allons bientôt le rencontrer.
Dans son volume de i685y nous avons tout à l'heure nommé le petit poème de Pkilémon et Baucis ; il est dédié au duc de Vendôme. Les vers qui le terminent expriment le vœu et l'espoir d'aller chanter un jour dans les bosquets d'Anet, à l'ombre desquels il voit déjà transporté ce tout le sacré vallon. :» C'est une perspective qui nous est dès lors ouverte non-seulement sur le beau château de Diane de Poitiers, où Saint- Simon a montré Vendôme dans de moins chastes commerces que celui des Muses, mais sur le Temple aussi, voluptueuse et cynique demeure du Grand Prieur, où nous ne tarderons pas à trouver la Fontaine et quelques-uns de ses amis ; il ne faut pas d'ailleurs anticiper les dates. On s'est étonné que le plus charmant tableau du fidèle et pieux amour conjugal et les vers où le poète regrette de n'avoir pas réglé sa vie sur le modèle du respectable ménage des deux vieux époux, aient été adressés à un débauché tel que Vendôme, et l'on a eu envie de rire de cette dédicace comme d'un des plus singuliers spropositi échappés aux distractions du Bonhomme. N'oublions pas cependant que si les deux Vendôme, assez jeunes en i685 (l'un était né en i654, l'autre en i655), menaient déjà une vie dissipée, e& préludaient, dans Anet, aux désordres du Temple, ils n'avaient pas encore toute la mauvaise renommée qu'ils allaioit si bien mériter. Au surplus, la Fontaine, dans Pkilémon et Baucis^ parle au duc de Vendôme avec un respect qui s*est trompé d'adresse, mais ne suppose pas nécessairement une bonne opinion de lui, très-sûre de son fait. Lorsque à des éloges acceptables il en mêle qui ont l'air de contre-vérités, proclamant, dans les vers suivants de son poème, ses vertus sans « nul défaut, » voyons mmns là une maladroite adulation que
czzzYi NOTICE BIOGRAPHIQDE
des GompImenlB de oérëmonie et la banale rérërenoe qae n'aurait plus demandée la familiarité qui t'établit plus tard :
Ayant mille rertiu, tous n*aTex nnl défaut.
••.. Quel mérite enfin ne tous fait estimer?
Sans parier de eelni qui forée à tous aimer.
Vous joigne! à oes dons Tamonr des beaux ouTraget;
Vous j joignes un goût plus sâr que nos suffrages.
Peu d'années après, on trouvera le ton beaucoup plus libre; mais nous ne signalons encore que le premier accès près du Mécène aimable, fin connaisseur des bons écrits, en qui l'on se pbdsait à reconnaître bien des traits de son aïeul Henri lY. La Fontaine fut introduit naturellement dans la faveur du duc de VendâmCy étant depuis longtemps dans celle de Madame de Bouillon. Chez elle, il dut souvent 6tre rencontré par les deux Vendôme, neveux de la duchesse', par les princes de Gonti, ses cousins*. De tous côtés, on se tenait comme par la main, dans le monde au milieu duquel la Fontaine a vécu, et dont l'hôtel de Bouillon fiit le centre. Dans cet hôtel, notre pofite, avec les Conti et les Vendôme, trouvait Chaulieu et la Fare, qui y étaient sur le pied d'une intimité très-familière. Us seront l'un et l'autre au Temple, à côté de la Fontaine, de même qu'ils avaient été tous trois ensemble chez Mme de la Sablière.
I. Ib étaient fils de Laure de Mancini. -^ On sait qu*en 1680, dans les interrogatoires de TArsenal, la duchesse de Bouillon fut acensée d*aToîr touIu empoisonner son mari et épouser son neveu, le duo de Vendôme {Lettre de Mmt tk Séwigmé à Mme de Grigmam^ 3x janrier 1680, tome VI, p. a3o). Nous ne citons cette dénonciation de femmes scélérates qne paroe qu'elle leur fut suggérée par la connaissance des assiduités de Vendôme à Thôtel de Bouillon, n est resté un témoignage plus grave des soupçons qu'avait fidt naine la trop grande intimité de la duchesse de Bouillon avec ses neveux. Saint-Simon, dans une de ses additions au Jomnûl de Dmmgmu (a3 décembre 16^), raconte une scène entre le duc de Bouillon et le chevalier de Bouillon, son fils cadet, dans laquelle celui-ci aurait dit : « Vous mon père I vous savex bien que non, et qne c'est M. le Grand Prieur. »
1. Leur père, frère du grand Condé, avait épousé Anne Martinoiai, cousine germaine de la duchesse de Bouillon.
SUE LA FOITTAIRB. cxxxtic
Lorsque nous sommes pris d'entamer le chapitre des lit denses compares parmi lesquelles s'égarèrent de plus en plus les dernières années de la Fontaine, le nom de Champmeslé peut revenir à propos. Au moment de cette histoire où nous a amène la récidive des contes en i6d5, la Fontaine n'a pas cesse de hanter la maison de la comédienne; nous en 'avons la preuve dans la camaraderie littéraire qu'il y eut entre lui et le mari de la beDe, et qu'on est forcé de s'expliquer autrement que par l'accord des talents. Leurs noms demeurent associés dans la collaboration à plusieurs comédies. C'est l'occasion de tout dire en une fois sur le théâtre de la Fontaine.
On peut n'y pas comprendre trois pièces dont nous avons déjà parlé : /'funu^ice, simple exercice de traducteur; Cfymène^ dans laquelle l'auteur lui-même a dit qu'il n'y avait aucune distribution de scènes et qui n'était pas faite pour être repr^ sentée ; les Rieun du beau Richard^ amusement de société. Il faut faire commencer le théâtre proprement dit de la Fontaine à l'opéra de Daphné. Le goût, qu'il a toujours avoué, pour le lyrique rend peu surprenant qu'il ait voulu chasser sur les terres de Quinault. Il put y avoir des obsessions de Lulli; mais nous ne croyons pas qu'eUes aient eu à vaincre une grande résistance. La Fontaine, dans une petite satire écrite avec verve, sous ce titre : le Florentin^ et dans une épltre à Mme de ThiangeSy a fait l'histoire des mésaventures de sa Daphné^ non sans quelque passion peut-être. La satire nous apprend que Lulli, contre qui devait être en garde quiconque travaillait avec lui, tendit des pièges au poète :
. . . • • • U me fit traTailler.
Le paillard i*en Tint réTeiller Un enfant des neuf Scsun, enfant à barbe grise.
Vienne encore un trompeur, je ne tarderai guère.
Celui-ci me dit : c Veux-tu faire
Presto, presto, quelque op^,
Biais bon ? Ta Muse répondra
Du suoeès par-devant notaire.
Voici comment il nous faudra
Plurtager le gain de raffaire :
Nous en ferons deux lots, l'argent et les chansons,
ozzxTUi NOTICE BI06EAPHIQUE
L*arf ent pour moi« pour toi les lont.
Volontien je paye en gambades. »
n me pevtoftda,
À tort, à droit me demanda Dn donx« dn tendre, et lemblaUet aornetteti
Petits mots, jargons d'amourettes G>nfits au miel ; bref il m*enqainauda.
Tout cela est du plus joli la Fontaine. Ce que la piquante invective ne fait pas clairement connaître, c'est pourquoi le Florentin, non content de s'attribuer les solides profits de la collaboration, n'agréa pas le po&ne, qui a de très-agréables vers d'ëglogue. Mathieu Marais* dit que LuUi « rebuta cet ouvrage comme mal propre à la musique. Il y avoit des traits fins, délicats, naïfs, si vous voulez; mais tout cela n'étoit pas bon pour le chant qui aime à perdre des paroles, et la Fontame n'en savoit point perdre. » La vérité est que le musicien était sans ménagements pour ses poètes. Quinault en fit l'épreuve ; mais il s'accommodait de cette tyrannie. Lulli corrigeait ses vers, en condamnait la moitié sans appel. Thomas Corneille, lorsqu'il composa le Bellérophon^ subit la même censure, qui le mettait au désespoir. Pour faire accepter de Lulli cinq ou six cents vers, il lui fallut en faire deux mille *. La Fontaine eut moins de patience. Au bout de quatre mois, il se lassa des exigences de son collaborateur et de ses lanterneries, qui lui parurent calculées pour le décourager. Ses amis le tirèrent d'affaire en envoyant le musicien à tous les diables. Voici ce que l'épltre A Madame de Thianges ajoute : On avait répandu le bruit que l'opéra de la Fontaine était trop fadement pastoral ; la cour n'en voulut pas. Le poète pensa qu'il n'eût du moins tenu qu'à Lulli de faire représenter l'œuvre de Quinault à la cour, et la sienne à Paris. Mais Lulli laissa U Daphné^ et fit donner la préférence, en avril 1674, à un opéra de Quinault, qu'il avait jugé plus digne de l'inspirer.