‹ Œuvres de Pasteur (volume 2)Chapitre 10 sur 299 · Gayon (U.). Ibid. [Note de V Édition · texte numérisé non relu

Gayon (U.). Ibid. [Note de V Édition

MALADIES V I R U L E N T E S

qu’à une certaine époque et non au début? Gela dépend sans doute de la position des germes dans l’œuf; s’ils se trouvent immédiatement sous la coquille, il peut y avoir là des conditions qui en retardent le développement.

Bref, je ne crois pas que, dans l’état actuel de la science, il y ait un seul cas de putréfaction pendant la vie ou après la mort sans qu’il y ait eu pénétration des germes venus de l’extérieur. Je ne dis pas que le contraire soit impossible, mais autre chose est de savoir ce qui peut arriver et ce qui arrive réellement.

M. Colin : Pour moi, je me crois fondé à laisser la question dans les mêmes termes; je voudrais qu’on me dise comment les germes de l’extérieur peuvent pénétrer dans le cerveau. J’ai vainement cherché par quelle voie ils pouvaient passer. M. Pasteur me dit de lui citer un fait. Le fait n’est pas rare, car il se produit tous les jours.

M. Pasteuk : Entendons-nous bien, monsieur Colin; vous dites que le cerveau se putréfie sans l’apport de germes extérieurs. Vous avez donc étudié un cerveau en putréfaction et vous n’y avez pas trouvé d’organismes delà putréfaction?

M. Colin : Je ne dis pas que le cerveau ne reçoive pas de germes extérieurs de putréfaction, je demande seulement de quelle manière ou par quelle voie ils parviennent à cet organe.

M. Pasteur : Alors vos observations n’ont pas de raison d’être. Il aurait fallu faire ici comme a fait M. Gayon à propos des observations de M. Donné, quand celui-ci prétendait que l’œuf pouvait se putréfier en dehors de toute présence d’organismes (*). M. Gayon a examiné, cherché et démontré qu’il y avait toujours des organismes. M. Colin n’hésite pas à affirmer que, « dans l’économie, on voit souvent des organes se putréfier sans que l’action des ferments y soit bien manifeste », et plus loin encore, répondant à M. Gubler, il dit ; « Dans le cas actuel, il y a réellement une décomposition qui dégage une odeur fétide. C’est donc bien une véritable putréfaction (1 2) ». Je le répète, pour se croire autorisé à s’exprimer ainsi, il faudrait avoir étudié un cerveau en putréfaction et avoir constaté rigoureusement l’absence des

1. Voir , à ce sujet, p. 437-439, tome II des Œuvres de Pasteur, : Sur la putréfaction des œufs (à propos d’un Mémoire de M. Gayon).

2. Bulletin de l’ Académie de médecine , 2° sér., HT, 1874, p. 165. (Xotes de l’Edition.)

ferments organisés ; or, M. Colin vient de nous déclarer qu’il n’en avait jamais examiné. Ses observations doivent donc être considérées comme non avenues.

Et même dans le cas où M. Colin viendrait nous dire, dans la prochaine séance, par exemple, qu’il a trouvé des organismes dans le cerveau en putréfaction, il faudrait savoir si ces germes ne viennent pas de l’extérieur, comme je prétends que cela arrive dans les cas d’urines ammoniacales.

M. Chauffard : L’affirmation de M. Colin repose sur un fait très contestable : la putréfaction isolée, paitielle, d’un organe dans l’économie ; car rien 11e démontre que le cerveau ou la moelle puisse s’altérer d’une façon aussi rapide, aussi précoce qu’il le dit. Cette putréfaction ne se montre jamais isolément; elle 11c survient qu’assez tard, quand le travail général de la décomposition a envahi le corps tout entier et gagné de proche en proche jusqu’au cerveau. Jusque-là, la matière cérébrale ne subit qu’une altération particulière, une sorte de désagrégation ou de diffluence...

M. Wurtz : ... M. Pasteur, ayant plongé des prunes mûres dans du gaz carbonique, a constaté des phénomènes particuliers. Une fermentation alcoolique s’est déclarée, fermentation en dehors de toute influence de germes étrangers. Quelque chose d’analogue se passe dans le cerveau au moment de la mort. L’oxygène n’arrive plus, il est remplacé par de l’acide carbonique, et de nouvelles réactions se produisent. Ce sont des décompositions, des fermentations peut-être, mais différentes de. la vraie putréfaction, qui n’arrive que plus tard. En résumé, le cerveau présente, dans ces conditions, des réactions chimiques différentes de celles de la vie, mais différentes aussi de celles qui se produisent ultérieurement, sous l’influence des germes de la putréfaction proprement dite.

M. Pasteur : Une expérience de M. Gayon consiste à faire périr le poulet dans l’œuf. Le poulet, dans ces conditions, ne se putréfie pas ; la putréfaction ne survient que dans le cas où l’œuf contenait desgermes de fermentation, et on les retrouve au microscope.

Quant à ce que vient de dire M. Wurtz, rien n’est plus vrai. Supposez qu’on asphyxie un animal, évidemment les réactions chimiques et physiques continueront à s’accomplir en l’absence de l’oxygène de l’air ou de la quantité d’oxygène nécessaire à la vie et à la nutrition. On trouve même à la fin de mon travail sur la putréfaction des remarques où je rapproche les phénomènes de la gangrène de ceux qui se passent dans les fruits détachés de l’arbre et exposés à l’air (*).. Je ne voudrais pas entrer dans de trop grands détails sur la question,.

1. Voir la note, p. 181 du tome It des Œuvres de Pasteur. (Note de l'Édition.)

MALADIES VIRULENTES

mais je ne puis me dispenser de dire quelques mots de mon opinion sur la cause de la fermentation.

Pour moi, voici en quoi consiste la fermentation, je parle de la fermentation proprement dile, de celle qui est toujours corrélative d’organismes microscopiques. Ce qui caractérise cette classe de phénomènes, c'est la production d’une proportion relativement très faible de ferment pour un poids considérable de matière décomposée. Voilà le fait capital qui a fait ranger ces phénomènes dans une classe à part. Dans la cuve du vendangeur, par exemple, ce qui frappe les premiers observateurs, c’est de voir une quantité énorme de matière se transformer, sous l’influence du ferment, en des composés tout différents du sucre, les cellules du ferment s’étant multipliées à l’infini comme nombre et non comme poids. C’est là le caractère principal de ce processus particulier, que les chimistes ont désigné sous le nom de fermentation.

Quand nous ingérons une certaine quantité d’aliments, le poids général des mutations qui se font dans l’économie correspond à peu près au poids des aliments ingérés et assimilés. La vie des ferments est bien différente. Quelle est la cause de cette différence?

Voici l’idée à laquelle je suis arrivé sur la théorie de la fermentation : les ferments ne sont des ferments proprement dits que parce qu’ils vivent soit à l’abri de l’oxygène libre, soit en n’utilisant qu’une quantité d’oxygène très faible Relativement au travail chimique qu’ils accomplissent par leur propre vie.

Prenons, par exemple, le ferment butyrique, vibrion qui vit, se régénère et se multiplie à l’infini à l’abri de l’oxygène, ce qu’il ne saurait faire sans chaleur. D’où lui vient-elle ? Elle ne peut provenir que de la décomposition des matières fermentescibles. Si l’on pouvait rencontrer un grand être qui put vivre pendant quelques heures à l’abri de l’oxygène libre, j’affirme qu’il deviendrait immédiatement un ferment; un poisson, par exemple, qui pourrait prendre l’oxygène à l’eau deviendrait un ferment pour cette eau et dégagerait de l’hydrogène.

La levùre de bière peut pourtant vivre en contact de l’oxygène libre et se multiplier rapidement dans ces conditions; mais elle agit alors comme moisissure et non comme ferment, elle absorbe de l’oxygène et dégage de l’acide carbonique comme les plantes ordinaires, et on peut l’amener à ne décomposer que cinq fois son poids de sucre.

Si, au contraire, on la met à l’abri de l’oxygène, elle se développe péniblement, mais pour 1 gramme de levùre elle décompose près de 100 grammes de sucre. Nous avons donc là un être qui peut à la volonté de l’opérateur perdre ou reprendre son caractère de ferment.

En un mot, pour me résumer, tout être, tout organe, toute cellule qui peut vivre pendant quelque temps à l’abri de l’oxygène libre tend à devenir un ferment. C’est ce qui arrive dans l’expérience qu’a rappelée M. Wurtz : je mets des prunes de Monsieur dans une atmosphère d’acide carbonique (*). Deux ou trois jours après elles deviennent dures, coriaces. Il s’est donc fait un travail chimique en dehors de l’action de l’oxygène. Ces fruits ont certainement vécu d’une vie particulière, et il s’est passé des phénomènes de l’ordre des phénomènes de la fermentation. Aussi voit-on de l’alcool prendre naissance; seulement on aurait tort de dire que ce qui a eu lieu est la fermentation alcoolique, car celle-ci n’est pas caractérisée uniquement par l’alcool et l’acide carbonique.

On pourrait citer encore ce qui se passe dans la matrice, où le fœtus, comme l’œuf, tantôt se putréfie, tantôt ne se putréfie pas. Il faut absolument l’action des germes extérieurs.

J’ajouterai un mot sur quelques expériences que j’ai faites en 1870 avec M. Raulin (2). Ces expériences montrent que la putréfaction peut être produite par des causes qu’on ne soupçonnerait jamais. Dans les magnaneries de vers à soie, après l’accouplement des papillons, le mâle est rejeté et la femelle se met immédiatement à pondre. Quelquefois les femelles, après l’accouplement, tombent en putréfaction et meurent. On les voit alors pleines d’une sanie noire chargée de vibrions. Le même fait s’étaiit présenté à Vienne, en Autriche, dans une magnanerie où l’on essayait les procédés que j’ai proposés pour la conservation de la graine des vers à soie, on s’assura par l’expérience suivante que les germes des vibrions étaient portés par les mâles dans la poche copulatrice des femelles : on plongea le derrière des mâles dans un liquide contenant des vibrions, et quelques jours après l’accouplement on vit toutes les femelles mourir et tomber en putréfaction. La verge du mâle avait porté les germes des vibrions dans la femelle, comme la sonde d’essai des fromages y porte des moisissures, comme la sonde, dans le cathétérisme, porte souvent des organismes dans la vessie.

E Voir, à ce sujet, p. 393, tome II des Œuvres de Pasteur.

2. Voir, à ce sujet, p. 656-660, tome IV des Œuvres de Pasteur. (Notes de l’Édition .)

DISCUSSION SUR LA FERMENTATION PUTRIDE (i)

M. Colin : ... Qu’un cadavre de cheval soit abandonné à lui-même pendant cinq ou six jours à une température un peu élevée, et l’on verra la décomposition marcher rapidement dans les parties centrales, voisines des viscères abdominaux. Mais cette décomposition ne se propagera pas encore à ce moment dans certaines régions des membres. A compter du genou et du jarret jusqu’au boulet, où il n’y a que des os, des tendons volumineux et des ligaments très peu altérables, la putréfaction sera à peu près nulle, de telle sorte que ces portions ne transmettront pas l’altération putride, de proche en proche, du centre à la périphérie. Or, tandis que les régions précitées demeurent presque intactes, il s’établit un foyer isolé de décomposition dans l’intérieur du pied. Sous l’enveloppe cornée de plus d’un centimètre d’épaisseur qui revêt entièrement l’extrémité du membre, dans les tissus qui unissent le sabot à la troisième phalange, la putridité s’établit et devient bientôt si prononcée que la boîte cornée s’arrache au moindre effort. A l’état normal, il faut suspendre des poids énormes au pied pour obtenir la désunion, et hier, à l’aide d’un appareil qui me sert à mesurer la force mécanique des muscles et des tendons, le pied a supporté une traction de mille livres sans que la corne se soit séparée des parties sous-jacentes. Au contraire, une fois la putréfaction produite dans le pied, la désunion s’opère au plus léger effort, et il se trouve dans les tissus sous-cornés un liquide d’une extrême fétidité où, dès 1868, en cherchant des produits capables de provoquer la septicémie, j’ai trouvé des bactéries, les bactéries de la putréfaction. Il y a, conséquemment, dans l’intérieur du pied, sous la boîte cornée, une décomposition putride manifeste qui ne procède point des parties centrales du cadavre. Comment donc les germes extérieurs, les ferments organisés, auraient-ils traversé le sabot, cette enveloppe peu perméable à l’eau, peu perméable aux gaz et qui ne paraît pas apte à se laisser traverser par des germes ou des corpuscules d’un certain volume ?

... Je demande donc encore à M. Pasteur comment les germes atmosphériques, ferments organisés, traversent l’enveloppe cornée pour provoquer la putréfaction des parties internes du pied.

M. Pasteur (1 2) : Dans tout ce que vient de dire M. Colin, je ne vois rien de bien net, rien de précis. Il nous a parlé de présomptions, de difficultés de comprendre la pénétration des germes, etc. Ce n’est pas suffisant, il faudrait procéder plus méthodiquement, étudier les faits plus en détail et surtout en vue de ce que l’on cherche et des causes

1. Bulletin de l’Académie de médecine, séance du 10 mars 1874, 2° sér., III, p. 201-212. — Ont pris part à cette discussion : Bouillaud, Colin, Pasteur.

2. Intervention de Pasteur : Ibid., p. 209-212. ( Notes de l'Édition.)

d’erreur à éviter. Ce n’est pas à moi, pour le moment du moins, de dire à M. Colin comment des germes ont pénétré; c’est à lui d’abord de nous prouver qu’ils n’ont pu venir du dehors et qu’il parle de faits bien observés.

Je me permettrai de rappeler, par opposition, les expériences qui m’ont conduit à affirmer qu’il n’y avait pas de putréfaction sans l’action de ferments venus de l’extérieur.

Quand a commencé la discussion sur la génération spontanée (*), mes contradicteurs élevèrent bien des doutes sur la rigueur des conclusions de mes expériences, mais pas un ne songea à me poser une objection que je me faisais à moi-même, sans en rien dire, bien entendu. Il y avait, en effet, dans mes recherches des premières années une difficulté que je n’avais pas résolue et qui me préoccupait beaucoup.

En somme, le fait qui a surtout mis à néant les objections de mes adversaires, c’est l’expérience si simple du ballon renversé dont le goulot regarde en bas et non en haut comme à l’ordinaire. On introduit dans le vase un liquide altérable, on le fait bouillir, puis on laisse rentrer l’air, mais en détruisant les poussières qu’il Lient en suspension, et le liquide, sans cesse exposé au contact d’un air qui se renouvelle, ne se putréfie pas. Je pourrai apporter à l’Académie, si elle le désire, un des vases que j’ai préparés il y a dix ans, en 1864, au début de la discussion, et qui porte encore la signature de M. Balard, 1 un des commissaires de l’Académie des sciences; ce vase renferme du bouillon de ménage parfaitement conservé depuis cette époque. A l’extérieur le verre est couvert d’une épaisse couche de poussière; quant au liquide, bien que le vase soit ouvert, non seulement il est bien conservé et d’une limpidité parfaite, mais il ne présente pas trace de poussière.

Cette expérience prouve donc que si l’on expose un liquide putrescible dans un air privé de ses poussières, ce liquide ne se putréfie pas.

Mais dans le genre d’expériences que je rappelle par cet exemple, et c’est là l’objection dont je voulais parler, tous les liquides sonl portés à l’ébullition. Or, imaginons, car on peut tout imaginer, des matières albuminoïdes hémiorganisées et que dans ce reste d’organisation il y ait le primum movens qui engendrera des bactéries, des vibrions. On sait que celte hypothèse a été faite par M. Fremy, mais elle est venue trop tard, car elle a paru après les expériences que je

1. loir, p. 321-346, tome II des Œuvres de Pasteur : Discussion avec MM. Pouchei, Joly et Musset; et p. 367-417 : Discussion avec MM. Fremy et Trécul. ( Note de l’Édition.)

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vais rappeler, et avec le résultat desquelles elle est incompatible. Il fallait donc lever cette objection. Voici l’expérience que j’ai faite.

J’ai mis dans un vase contenant de l’air privé de ses poussières du sang d’un animai vivant. Il n’y a pas eu de putréfaction. Même expérience avec des urines, même résultat.

Ces expériences sont du reste faciles à faire. On prend un vase de verre portant une canule munie d’un robinet et communiquant avec un tube de platine chauffé au rouge et ouvert à l’air libre. On introduit dans le vase quelques gouttes d’eau, et l’on chauffe; la vapeur qui se dégage passe dans la canule et de là dans le tube de platine. Au bout de quelques minutes, on laisse refroidir; l'air extérieur rentre dans le vase, mais ses poussières sont détruites, brûlées en passant par le tube de platine porté au rouge. On ferme le robinet, on éloigne le tube de platine, et l’on a ainsi un vase contenant de l'air, mais dont les poussières, les germes organiques, sont détruits ou ont perdu leur vitalité.

En 1863 (*;, j’ai fait avec M. Claude Bernard des expériences par ce procédé, et jamais avec du sang veineux ou artériel je n’ai obtenu de putréfaction; le sang éprouve une sorte de transformation analogue à celle qu’ont signalée pour les organes, après la mort, dans le cours de la discussion, MM. Chauffard (2 * 4), Gu hier :!, et Bouillaud . Ce sangsubit une modification chimique et physique, et notamment cette singulière altération connue sous le nom de cristallisation du sano-; la matière colorante se dissout, les globules disparaissent et se transforment en cristaux, et la fibrine, à la longue, en un corps gélatineux parfaitement transparent.

De même avec les urines, pas de putréfaction ; les urines deviennent seulement un peu plus foncées en couleur et prennent une teinte rougeâtre briquetée.

Foui1 en revenir à la discussion actuelle, je dirai qu’à ces faits si précis au point de vue de l’expérimentation, on oppose des présomptions, des doutes, des observations vagues et incomplètes. Je ne nie pas leur valeur, mais je demande qu’on les formule plus nettement, qu’on produise des faits bien observés, bien suivis, et soumis à un contrôle rigoureux.

Voici une expérience qui serait à faire et dont j’ai l’idée depuis longtemps, mais qui me paraît dispendieuse à réaliser au point de vue

1. Voir, p. 165-171, tome II des Œuvres i>k Pasteur : Examen du rôle attribué au gâz

oxygène atmosphérique dans la destruction des matières animales et végétales après la mort.

2 et 8. Bulletin de l’ Académie de médecine, 2r sér., III, 1874. p. 163-167 et p. 182.

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