SUR UES VIRUS-VACCINS DU CHOLÉRA DES POULES ET DU CHARBON
M. Pasteur, président: Pour répondre au désir de M. Grandeau, je vous dirai, en quelques mots, dans quelle direction d’études je me trouve en ce moment engagé avec mes jeunes et zélés collaborateurs, MM. Chamberland et Roux.
^ ous savez ce que c’est que le vaccin humain, le vaccin jennérien : c’est un virus qui produit une maladie bénigne ; une fois qu’on l’a eue, elle préserve d’une maladie plus grave, souvent mortelle, qui est la variole.
Le vaccin de Jenner n’est pas un produit de laboratoire, c’est un produit naturel; il provient, comme tout le monde le sait, d’une maladie propre a la vache et au cheval, que chez la vache on appelle cow-pox et chez le cheval horse-pox , maladie qui, chez la vache, est particulièrement développée sur les pis, où elle se manifeste par des pustules. Dans ces pustules, il y a un liquide plus ou moins translucide, d’une composition très mal connue. Bref, quand on inocule sous la peau d un enfant ou d’une grande personne ce virus, il se produit généralement une pustule qui elle-même renferme un liquide analogue, de sorte qu’il y a une virulence transportable d’individu à individu. Il en résulte une fièvre qui dure quelques jours, au moment du développement de la pustule, mais enfin cette maladie n’est jamais mortelle ; c’est là un des caractères les plus précieux de la maladie dite vaccine : elle n’est jamais mortelle et elle préserve d’une maladie mortelle. Depuis Jenner, ce grand fait est resté absolument isolé dans la science médicale, très mystérieux dans sa nature comme dans ses effets.
Lu etudiant dans ces dernières années une maladie que l’on désigne sous le nom de choléra des poules , maladie qui fait souvent de grands ravages dans les basses-cours, j’ai reconnu par la méthode des cultures que le virus qui cause cette maladie était sûrement de
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nature microbienne. Certains vétérinaires y avaient soupçonné l’existence de petits ferments animés, de bactéries, notamment un élève de M. Zundel. Il a été signalé aussi par un vétérinaire de Turin et parun professeur de Toulouse, M. Toussaint (*). C’est de M. Toussaint que j’ai eu la première petite quantité de sang provenant d’une poule morte de ce qu’on désigne sous le nom de choléra des poules. Ce petit organisme microscopique est facilement cultivable, c’est à-dire que, si l’on dépose une trace du sang d’une poule morte de cette maladie dans un liquide formé par un bouillon presque quelconque, de poule, de veau, de bœuf, de mouton, etc., il y a un développement. Cependant je ne voudrais pas vous laisser croire que ce développement existe pour tous les bouillons ; il y en a qui ne se prêtent pas au développement, par exemple le bouillon de levùre de bière. Dans le bouillon de poule, ce développement se fait facilement, c’est-à-dire que ce bouillon, parfaitement limpide et stérilisé par une température élevée préalable, quand on y introduit une trace de sang d’une poule morte du charbon, se trouble par la multiplication du petit microbe; et, par trace, j’entends quelque chose d’absolument impondérable : un tube de verre effilé comme une aiguille, qu’on tremperait par la pointe seulement et qu’on porterait dans le bouillon, suffirait pour que, en quelques heures, ce liquide limpide renferme à profusion le petit organisme qui détermine la maladie et la mort. Je passe sur les épreuves faites pour démontrer que c’est bien lui qui est cause de la maladie ; vous savez sans doute qu’on y parvient par la méthode des cultures successives. Si vous reprenez dans la culture une goutte, que vous la portiez dans un autre bouillon, que vous agissiez ainsi jusqu’à la 100e, à la 1000e culture — on est certes loin de la gouttelette de sang primitive — , si donc il y a virulence à la 1000e culture, il est impossible de dire qu’elle est produite par la petite trace de sang amenée dans le premier flacon. C’est donc l’organisme qui est cause de la maladie et de la mort. La culture est achevée dans l’intervalle de trois ou quatre jours; le trouble tombe au fond du vase. Si, de cette culture, vous placez une trace sous la peau d’une poule, elle meurt en vingt-qùatre ou quarante- huit heures. Mais, chose curieuse, si vous abandonnez cette culture dans son vase d’origine, et toujours au contact de l’air, de l’air pur, bien entendu, ne pouvant amener aucune altération du liquide dépendant d’un organisme microscopique étranger, si vous l’abandonnez, dis-je, pendant des mois à une température de 30°, par exemple, trois, quatre, cinq ou six mois, vous constatez
1. Voir, à ce sujet, p. 294 du présent volume. ( Note de l’Édition.)
que la virulence de la culture, — en extrayant de la culture un peu du dépôt et en le plaçant sous la peau de la (poule, — est sujette à changement, c est-à-dire que si les poules mouraient 20 sur 20 au début et même dans les premiers mois, dans les suivants on trouve des changements dans la virulence : on ne lue plus aussi facilement les poules, il y a une diminution évidente dans la virulence. Quand on va plus loin encore, au bout de huit, dix mois, et même souvent moins, — parce que ces résultats varient un peu avec le temps, il est facile de comprendre pourquoi, — on finit par reconnaître qu’il n’y a plus de virulence du tout, et cependant il y a encore culture, c’est-à-dire que, si ions prenez une trace de la culture pour la placer dans un nouveau milieu de culture, la culture se fait. En examinant les animaux qui ne sont pas morts dans cette étude de la virulence, et alors que celle-ci existe encore en partie, on reconnaît qu’ils ont été malades de la même maladie que celle qui tue, c’est-à-dire que dans le muscle on retrouve le même petit organisme développé à profusion. Si vous vous rappelez que les maladies virulentes en général ne récidivent pas, il v avait lieu de se demander si cette maladie, qui avait existé sans amener la mort, n’empêchait pas la récidive de la maladie mortelle. Or, en inoculant ces poules qui n’étaient pas mortes avec le virus très virulent du début, non atténué au contact de l’air, qui tue 100 fois sur 100, il aune qu il ne tue plus, que souvent même il ne se développe pas. Evidemment, la découverte était faite d’un virus-vaccin du choléra des poules et on peut même dire de plusieurs virus-vaccins, puisque nous avons une atténuation qui part d’un maximum et qui descend à un minimum. En effet, si l’on étudie la virulence, je ne dirai pas tous les jours, ce serait fastidieux, mais tous les quinze jours, tous les mois, il est facile de voir qu’elle est en diminution progressive et que chaque virus peut être considéré comme un vaccin pour le virus supérieur. Voilà donc la notion de vaccin, bien connue en médecine depuis Jenner, qui se présente dans des conditions très nouvelles et correspondant, remarquez-le bien; a un organisme microscopique déterminé. Pour le vaccin jennérien, on ne connaît pas encore l’organisme ; je réserve cette question, qui n’est pas encore élucidée.
Le vaccin du choléra des poules n’a pas beaucoup appelé l’attention parce que le choléra des poules n’est pas extrêmement connu, pas très fréquent, et que les ravages qu’il fait sont localisés. Dans tous les cas, vous remarquez qu’il y a néanmoins, dans ce qui précède, peutêtre une méthode pour obtenir des vaccins en général, et voici pourquoi. Je vous ai dit que la culture une fois faite, abandonnée à ellemême, au bout de trois ou quatre jours, quand il n’y a plus de déve-
MALADIES VIRULENTES
loppement, abandonnée, dis-je, au contact de l’air, atténue le virus ; mais si, au début, vous la placez dans un tube fermé à la lampe, vous reconnaissez que le virus n’éprouve nas d’atténuation sensible avec le temps. Il est donc certain que c’est l’oxygène de l’air, agissant sur la culture du microbe du choléra des poules, qui provoque l'atténuation, et si, à un certain moment, il y a perte de virulence, même dans le tube fermé, on reconnaît que les jours précédents il y a encore une virulence maximum ou du moins du même ordre que celle de l’origine. N’y a-t-il donc pas là, je le répète, une méthode pour rechercher les virus-vaccins des êtres microscopiques offensifs pour l’homme ou les animaux ? La question se posait tout naturellement pour l’organisme microscopique qui cause le charbon, l’affection charbonneuse, maladie terrible pour certains départements et pour l’homme souvent, qui est exposé à prendre la pustule maligne si fréquemment mortelle. Toutefois, il y avait une très grande difficulté à chercher à appliquer cette méthode du temps, de l’air et d’une certaine température à la bactéridie charbonneuse, qui est très différente par sa structure, son volume, son mode de génération, du microbe du choléra des poules : dans le choléra des poules, il ne semble pas qu’il y ait des germes proprement dits; c’est un petit organisme extrêmement fin, un tout petit bâtonnet qui se divise, chaque moitié se divise à son tour, il ne semble pas qu’il se forme jamais de germes véritables. Il ne faut pas s’étonner de cela, car nous en avons bien des exemples, entre autres la levûre de bière ; personne, parmi vous, certainement, n’a vu son germe, je ne dis pas qu’il n’y en ait pas, mais je veux dire que depuis que le monde est monde, depuis que la bière a été imaginée, inventée pour la première fois, la levûre a passé de brasserie en brasserie, et c’est toujours un petit organisme cellulaire qui pousse un petit bourgeon ; le bourgeon grossit, cela donne une nouvelle cellule, et ainsi de suite ; on ne rencontre pas à un moment donné un véritable germe de la levûre. Il y a beaucoup d’organismes de cette nature, il y a un mode de reproduction par scission, et voilà tout; dans les conditions ordinaires, on ne voit pas apparaître leurs germes.
Le petit organisme filamenteux du charbon donne, lui, très facilement des germes; il se reproduit par scissiparité comme le petit microbe du choléra des poules, mais au bout de vingt-quatre ou quarante-huit heures, quand l’organisme est en culture, surtout s’il y a beaucoup d’air, parce qu’il a besoin d’air pour vivre comme le microbe du choléra des poules, on voit apparaître, dans la longueur des petits filaments qui composent le parasite, des espèces de petits œufs, de petits points brillants ; tout se résorbe dans le petit bâtonnet
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autour de ces œufs et, au lieu de filaments plus ou moins longs, vous n’avez plus qu’une poussière de très petits grains brillants. C’est un autre mode de génération du parasite charbonneux, car si vous reprenez ces petits corpuscules brillants, si vous les placez dans un milieu de culture, immédiatement ils redonnent l’organisme filamenteux qui, de nouveau, pendant quelques jours, se reproduit par scissiparité, puis donne des germes, et ainsi de suite. Par exemple, dans la terre, la où l’on enfouit les animaux morts du charbon, il n’y a jamais que des corpuscules-germes; jamais de filaments. Or, voici une particularité curieuse : lorsque le petit germe se forme dans le bâtonnet, il a exactement la virulence qu’avait le bâtonnet, le petit filament; c’est-à-dire que si vous prenez du sang charbonneux d’un animal mort spontanément du charbon, que vous fassiez une culture, en vingtquatre ou quarante-huit heures, il y a des germes formés ; si vous étudiez la virulence de ces germes, vous la retrouverez la même que celle du sang qui leur a donné naissance. Vous voyez donc qu’il était difficile d’appliquer la méthode dont je parlais tout à l’heure, l’influence de l’oxygène de l’air, sur ce parasite charbonneux, puisqu’il donne des germes et que ces germes fixent la virulence du parasite. Je ne me suis pas découragé, pas plus que mes jeunes collaborateurs ; il était trop important d’arriver à une méthode. Il fallait essayer de maintenir le parasite charbonneux à l’état filamenteux au contact de l’air, sans qu’il pût donner de germes. Fort heureusement, il y a deux circonstances dans lesquelles le petit organisme filamenteux peut se développer sans donner de germes : c’est à une très basse température, vers 16°, et à une température élevée, vers 42-43°.
Portez le liquide ensemencé à 40° et au-dessous, de 30° jusqu’à 20° par exemple, il se cultive et il donne des germes; mais à la température de 42-43° il se cultive admirablement comme à une température inférieure, mais il ne fait plus de germes.
Laissez-le à cette température de manière qu’il puisse subir tout à la fois l’action de cette température et celle de l’oxygène de l’air (|ui est dans le flacon, puis faites ce que vous avez fait relativement à la culture du microbe du choléra des poules, c’est-à-dire l’étude de la virulence dans le temps. Ici, c’est beaucoup plus facile que pour le choléra des poules, parce que c’est dans l’intervalle de quelques jours seulement qu’on peut constater une grande diminution dans la virulence. Le flacon est à 42-43° depuis quatre, cinq, six jours; vous étudiez la virulence, il y a déjà des signes évidents de diminution ; au bout de huit jours, c’est plus manifeste ; après dix jours, quinze jours, un mois, c’est de plus en plus faible. Au bout d’un certain temps.
tout est mort; il n y a plus du tout de culture possible de l'organisme; mais avant que l’organisme meure, si vous étudiez sa virulence, \ous ne pouvez plus tuer ni cobayes, ni moutons, ni lapins, et dans 1 intervalle, c’est-à-dire entre le commencement de l’exposition à ii-43 et ce terme extrême d’un mois ou six semaines, vous avez joui pai jour autant de virus différents dans leur virulence. Vous concevez qu il est assez facile de trouver dans ces virus divers l’organisme qui donne la maladie sans amener la mort. L’étude est un peu dclicate à faire, mais une fois que vous avez obtenu le virus qui donne la fié vie sans tuer, vous pouvez être sûrs d’avoir un bon virus-vaccin du chai bon. En ellet, si vous inoculez ce virus charbonneux qui donne la fièvre aux moutons, mais qui ne les tue pas, que vous reveniez, quinze jours plus tard, un mois, deux mois après, inoculer à ces moutons le virus qui les tue 100 fois sur 100, celui-ci n’agit plus; très sou- \ent même il n y a pas la moindre fièvre produite par le virus le plus puissant. ^ oilà donc trouvé le virus-vaccin du charbon et, remarquezle bien, par une méthode qui a une certaine généralité; on ne met ici eu œuvre que des forces d’ordre naturel, la chaleur et l’action de l’oxygcue de 1 air, choses qui sont partout, à différents degrés, au pouvoir de l’expérimentateur.
\ ous me demanderez sans douLe : Mais enfin, ces virus si différents dans leur virulence, que sont-ils, comparés au virus qui tue 100 fois sut 100 : Chose étrange, à part certaines petites différences, qu’il faut indiquer pour les reconnaître, et qui pourraient n’être pas remarquées put 1 observateur dont 1 attention n’est, — ne serait pas éveillée, — à [>ai t ces petites différences, vous n’en trouvez aucune au microscope.
Mais \oici une circonstance bien précieuse et bien extraordinaire : chacun de ces virus atténués a la propriété de se fixer dans un germe, dans 1 intervalle de quelques jours, presque aussi facilement que l’organisme le plus virulent; vous voyez apparaître dans les filaments de
ces virus-vaccins atténués des corpuscules brillants, et ce qu’il y a de Li és lieuieux au point de vue de la pratique, et de très mystérieux en même temps, c est [qu ]au moment où le petit corpuscule-germe se forme dans le bâtonnet, il garde, lui aussi, la virulence qu’avait le bâtonnet; si vous avez, par exemple, un vaccin qui ne tue pas les moutons et qui tue les cobayes, la culture du corpuscule-germe se reproduit avec les mêmes caractères. De telle sorte que vous avez ici cet immense avantage sur le vaccin jennérien, que l’on ne peut pas conserver indéfiniment, et qui est très probablement de la nature du microbe du choléra des poules, c’est-à-dire sans corpuscules-germes déterminés, vous avez ici la fixation d’une virulence atténuée dans un
germe, et vous pouvez transporter jusqu’au bout du monde, conserver indéfiniment dans le laboratoire une petite poussière de corpuscules qui est toujours prête à se renouveler par la culture et à vous donner un virus-vaccin avec toutes ses qualités. {Applaudissements .)
Les expériences faites récemment ont eu pour but de mettre en évidence tous ces faits, mais dans des conditions qui ont beaucoup frappé l’attention. Voici pourquoi : dans le travail que j’ai publié avec MM. Chamberland et Roux (*) et où j’annonçais tous ces résultats, je me bornai à dire : Nous avons déjà fait sur des moutons des expériences très satisfaisantes, nous attendons avec impatience l’époque du parcage dans la Beauce. C’est le moment où se développe le charbon, et la Beauce est le pays où il y a le plus de charbon en France, quoiqu'il y en ait beaucoup également dans d’autres départements voisins. Il est arrivé, — probablement M. Foucher de Careil a été un des principaux coupables... (Rires.)
M. boucHER de Careil : Je m’en honore.
M. Pasteur : Il est arrivé que, quelques jours après notre Note académique, la Société d’agriculture de Melun est venue, par l’organe de son président, M. le baron de la Rochette, me demander si je consentirais à lui permettre de vérifier sur une grande échelle (la Société devant faire toutes les dépenses des expériences) ce que j avais avancé dans ma Lecture récente devant l’Académie des sciences. C’était très osé, je n’en disconviens pas, d’accepter, et surtout de libeller un programme définitif, parce que c’était prophétiser sur des faits fonctions de la vie et de la maladie ; j’ai hésité un peu, mais comme, en définitive, toutes nos expériences de laboratoire avaient été très nettes, j ai fini par libeller un programme qui renfermait beaucoup d’audace pour des esprits non préparés comme nous l’étions. On mettait à ma disposition 50 moutons, divisés en deux séries' de 25, dont une série devait être vaccinée.
On nous offrait en outre des vaches. Nous avions déjà opéré sur des vaches, mais les expériences avaient été, sur elles, peu nombreuses. Bref, il y eut une convention acceptée de part et d’autre, et les inoculations préventives commencèrent le 5 mai. On a d’abord inoculé un virus faible qui tuait difficilement les cochons d’Inde. Quinze jouis après, on inocula un virus plus fort qui tuait les moutons, mais
1. Voir, p. 332-338 du présent volume : De lence. [Note de l’Édition.)
1 atténuation des virus et de leur retour à la viril-
MALADIES VIRULENTES
])cis ci coup sui , e u I i ix , on inocula le virus le plus virulent quinze jours .après. J ajouterai que ce dernier virus — c’est un détail intéressant — était conservé dans mon laboratoire à l’état de corpuscules-germes depuis le 21 mars 1877. Remis en culture, il avait exactement la virulence de l’origine. C’est ce virus, qui tuait les moutons toutes les fois qu’on en inoculait, qui fut employé en troisième lieu.
Il est arrivé, fort heureusement parce que je n’avais pas affaire — on peut le dire maintenant, tout le monde le confesse, — à des personnes extrêmement confiantes; elles étaient loin d’avoir la foi (rires), elles étaient sceptiques, récalcitrantes, et dans leur for intérieur elles avaient peut-être quelque idée de me tendre un piège et d’amener un échec, elles 1 ont dit, je puis le répéter; [il est arrivé fort heureusement donc [que] les expériences ont parfaitement réussi : à la suite de la dernière inoculation virulente qui porta sur les 50 moutons, c est-à-dire les 25 qu’on avait réservés comme témoins, à qui on n’avait lait subir aucun traitement, et les 25 vaccinés par deux inoculations préventives, au bout de quarante-huit heures, quand tout le monde arriva a la ferme de M. Rossignol, il y avait déjà 21 morts sur les 25 moutons non vaccinés ; il en est mort 3 sous les yeux des spectateurs, et le dernier mourut dans la soirée; tandis que tous les moutons a acculés se portaient parfaitement bien. Il en est mort un, deux jours après; c’était une brebis pleine qui avait un foetus mort depuis quinze jours à peu près, au dire des vétérinaires qui ont fait l’autopsie. Quant aux vaches, 6 avaient été vaccinées et 4 non vaccinées; les 4 non vaccinées vivent encore, mais elles ont été affreusement malades ; elles sont encore d’une maigreur excessive ; elles ont eu des œdèmes qui déformaient le corps; l’un de ces œdèmes touchait presque à terre et renfermait je ne sais combien de litres de sérosité. Bref, l’expérience a été aussi démonstrative pour les vaches, parce qu’il est établi que les vaches meurent plus difficilement du charbon que les moutons; l’expérience a été aussi démonstrative, parce que les 6 vaches vaccinées n’ont rien éprouvé de l’inoculation virulente, pas la plus petite élévation de température.
Cette expérience ayant eu ce succès, il est arrivé et il arrive tous les jours des demandes de vaccination de troupeaux : cette semaine-ci nous avons promis de vacciner un peu plus de 1.200 moutons et plus de 100 vaches. Enfin, la pratique de la vaccination va se répandre beaucoup : un vétérinaire, celui dans la ferme duquel les expériences ont été faites, JM. Rossignol, a des demandes de vaccin, disait-il hier, pour 10.000 moutons.
Il y a maintenant la durée d’immunité à considérer; elle n’est pas
encore résolue, mais qn ce moment, après plus de six mois de vaccination, les moutons et les vaches résistent encore à l’inoculation la plus virulente.
Il est extrêmement probable, par conséquent, que l’immunité durera au moins une année. Quand on devrait vacciner tous les ans, ce serait la moindre des choses; car, en une heure, avec deux ou trois aides, c’est-à-dire des personnes tenant des moutons sur une table, on peut vacciner facilement 300 ou 400 moutons. Rien de plus facile donc que cette opération.
Quant au virus-vaccin, il ne coûte presque rien et ce ne serait pas une difficulté de vacciner tous les ans, si on était contraint à ce résultat. Toutefois, vous remarquerez que l’expérience a été faite dans les conditions les plus défavorables. Comment prend-on la variole? On ne la prend jamais par suite d’une inoculation; on la prend en passant dans la rue, en entrant dans une chambre où il y a eu un varioleux, etc. ; ce sont des contagions naturelles qui ont plus ou moins d’importance, suivant les épidémies, mais évidemment on ne peut pas comparer les occasions de prendre ainsi la maladie avec celles qui consisteraient à s inoculer la variole. Remarquez qu’on a inoculé 25 moutons vaccinés par le virus le plus virulent, puisqu’il tuait 25 moutons sur 25. Evidemment, aucun médecin n’oserait éprouver ainsi 1 efficacité de la vaccine. Cela a été fait, à l’origine, par Jenner, sur quelques personnes ; mais il reviendrait à la vie qu’il ne le ferait plus certainement, et il se peut bien que, de son temps, le vaccin ait été un peu plus énergique qu’il ne l’est maintenant — la lecture des écrits de Jenner tend à le faire croire — ; aucun médecin n’oserait plus essayer la valeur de l’immunité de la vaccine au moyen de la v ai iole et de la tariole noire, c’est-à-dire de la plus fréquemment mortelle.
Les 24 moutons vaccinés vont être, maintenant, abandonnés aux conditions naturelles de la contagion, c’est-à-dire qu’ils vont aller sur des champs où ils pourront rencontrer des germes charbonneux, qui ne seront toutefois absorbés que par le canal intestinal, et il faut des conditions particulières pour qu’il y ait inoculation par la muqueuse intestinale. Je vais vous en donner la preuve. En 1878, nous avons lait des expériences dans la Beauce (*) : sur un champ nous avions un troupeau de moutons divisé en sections pour des études variées. Une
1. Voir, p. 225-229 du présent volume : Recherches sur l’étiologie et la prophylaxie de la maladie charbonneuse dans le département d’Eure-et-Loir. Rapport à M. Teisserenc de Bort (Note de l'Edition.)
MALADIES VIRULENTES
des expériences consistait à donner aux montons de la luzerne <(ui avait été arrosée avec une culture charbonneuse virulente remplie de corpuscules-germes; or, 30 °/0 seulement périrent du charbon, les autres guérirent, et même, chose curieuse, plusieurs furent vaccinés. C’est la première fois que l’idée d’une vaccination est venue à notre esprit. Il est donc très probable que, alors même que l’immunité s’affaiblirait, comme je crois qu’elle s’affaiblira, — et je le crois par-
suite des résultats non publiés encore sur le choléra des poules,
quand même l’immunité s’affaiblirait, je suis persuadé qu’à la fin d’une année, il y aura encore une résistance supérieure à celle qui serait nécessaire pour empêcher les animaux de prendre le charbon dans les occasions de contage naturel.
Les moutons et les vaches vaccinés seront placés, dans un an, sur le champ qui a servi de cimetière, où Ton a enterré tous les moutons morts. Vous savez que nous avons établi que les germes du charbon remontaient à la surface du sol par les vers de terre. Les vers ne font jamais leurs excréments qu’à la surface du sol, jamais dans l’intérieur; ils parcourent des galeries et sortent le matin, ils viennent faire ces petits tortillons bien connus, qui sont remplis de germes du charbon, a la surface des fosses où Ion a enfoui les animaux charbonneux; à quelques mètres plus loin, on n’en trouve plus du tout.
La pluie fait sauter la terre avec ces germes sur la base inférieure des tiges des plantes ; et c’est comme cela que, quand les animaux sont au parcage, ils se contagionnent plus facilement encore qu’à la ferme, où l’animal reçoit surtout la partie supérieure de la plante. Je n’ai jamais fait cette expérience, mais je crois que si l’on coupait le haut de la luzerne, qu’on laissât, par exemple, 15 centimètres de luzerne à partir du sol, même sur les champs les plus charbonneux, on ne donnerait jamais le charbon aux animaux par cette luzerne coupée, parce qu’elle renfermerait très peu de germes.
Quand on aura vu que les moutons vaccinés ne périssent pas, ils seront mêlés à des moutons qu’on placera sur le même champ. Les moutons neufs périront charbonneux. Alors l’expérience sera tout à fait décisive. Elle aura le résultat que j’annonce. (. Applaudissements .)
La grande affaire, en ce moment, c’est de pousser les choses plus loin, c’est d’appliquer la méthode à d’autres virus dangereux, mortels pour les animaux ou pour l’homme. Déjà je puis vous dire que j’en connais un troisième sur lequel la méthode a réussi, mais la maladie est moins importante, c’est cette maladie de la salive, de ce petit microbe trouvé par hasard, pour la première fois, dans la salive d’un
enfant mort de la rage à Sainte-Eugénie (4). Il semblait qu’il devait y avoir quelque relation 'avec la rage; j’ai reconnu, plus tard, que c’était un microbe propre à la salive, surtout des enfants, des enfants morts de maladies quelconques. Je n’avais jamais dit, et je suis bien aise d’en faire ici la remarque, que c’était le microbe de la rage. Seulement, j’avais dit que, puisque c'est une salive de rage qui l’a donné, et que nous l’avons trouvé ensuite chez d’autres enfants morts de la rage, il semblait qu’il pouvait y avoir une relation et, pendant des semaines, des mois, ma seule préoccupation a été de rechercher si ce microbe avait quelque relation avec la rage. Bref, en m’adressant à M. Barrot, qui est chef de l’Hospice des Enfants, j’ai pu constater que les enfants morts de maladie quelconque renfermaient ce petit organisme; ensuite, je l’ai trouvé dans la salive même de personnes parfaitement bien portantes; c’est un petit microbe qui, je l’espère, est tout a lait inofîensif pour l’homme, mais qui est très dangereux pour les lapins et même pour les chiens. Ce microbe s’atténue également par l'action de l’oxvffène de l’air.
Un membre : N ous n’avez pas eu occasion encore d’étudier la péripneumonie chez les vaches?
M. Pastel h : J’ai commencé cette étude (2), mais j’ai pour principe, dans ces dilliciles études, d’achever, autant que possible, l’examen d’une maladie avant de passer à une autre ou à plusieurs autres. Présentement, nous devons chercher à découvrir les principes et les méthodes sur les maladies des animaux avant de passer aux maladies humaines. Je ne sais qu’une chose sur la péripneumonie, c’est qu’on a annoncé a tort, en Belgique, qu’on avait reproduit son virus par cuit u re.
M. ( ! bandeau : Vous connaissez les résultats de l’inoculation de la péripneumonie dans nos régions?...
M. Pasteur : Oui, l’inoculation de la péripneumonie est connue et appliquée; elle est souvent très efficace, comme l’inoculation de la clavelée; ce sont les pendants de l’ancienne inoculation variolique. Le virus virulent est inoculé directement dans des conditions où il donne la maladie non mortelle, souvent du moins. Il y a mort parfois, comme cela a\ ait lieu pour la variolisation. Bans 1 exposition que je viens de
1. Voir, 11. 553-506 du présent volume : Sur .une maladie nouvelle provoquée par la salive d’un enfant mort de la rage.
Voir p. 505-520 du présent volume. (Notes de l’Édition.)
MALADIES VIRULENTES
iaire, il s est agi de vaccins, c est-à-dire de virus affaiblis ayant le caractère, propre au vaccin jennérien, de ne jamais tuer, de donner une maladie bénigne qui préserve de la maladie mortelle, par l’application de cette loi très générale, que les maladies virulentes ne récidivent pas.
M. Grandeau : En tout cas, il y a présomption en faveur de ceux qui appliquent 1 inoculation de la péripneumonie.
M. Pasteur : Parfaitement, c est excellent, parce que toutes les fois qu on ne tue pas, on préserve, puisqu’on a donné la maladie. ( Triple salve cl’ applaudissements .)
VACCINATION IN RELATION TO CIIIC KEN-CIIOLERA AND SPLENIC LEVER [DES VIRUS-VACCINS] (*)
Messieurs,
Je n’avais pas l’intention de prendre la parole dans cet admirable Congrès qui réunit les sommités médicales du monde entier, et dont l’éclatant succès fait tant d’honneur à son principal organisateur, M. William MacCormac.
La bienveillance de notre vénéré président, Sir James Paget, en a décidé autrement. Comment résister en effet à la parole sympathique de cet homme si éminent ? Sa personne a comme un rayonnement de bonté émanant d’une flamme intérieure qu’il sait traduire, quand il le veut, avec toute la puissance des grands orateurs anglais.
Je suis venu à Londres pour deux motifs : pour m’instruire, profiter de vos savantes discussions et aussi pour constater la place que tient aujourd’hui en médecine et en chirurgie la théorie des germes. Certes, je retournerai à Paris bien satisfait. Dans ces huit jours, j’ai appris beaucoup ; j’emporte l’idée réfléchie que le peuple anglais est un grand peuple et, quant à l'influence de la doctrine nouvelle, ce n’est pas seulement sa marche en avant qui m’a frappé, mais son triomphe. Je méconnaîtrais vos sentiments jusqu’à l’ingratitude, je ferais acte de fausse modestie, si je ne donnais à l’accueil que j’ai reçu parmi vous et dans la société anglaise la signification d’un hommage rendu à mes travaux de ces vingt-cinq dernières années sur la nature des ferments, sur leur vie et leur nutrition, sur leur préparation à l’état de pureté par ensemencement dans divers milieux, même — ne l’oubliez pas — dans des milieux artificiels et de composition minérale, travaux d’où
1. Cette Communication, faite au Congrès international de médecine de Londres, dans la séance du 8 août 1881, parut dans Transactions of th,e International Medical Congress, seventh session lield in London, August 2,,J to 9th, 1881. (London, 1881, I, p. 85-90-)
Pasteur publia cette Communication avec de nombreuses variantes dans la Revue scientifique , n° 8, 20 août 1881, p. 225-228, sous le titre : Des virus-vaccins. On trouvera le texte de la Revue scientifique aux Documents du présent volume p. 721-728. (Note de l'Édition.)
sont sortis les principes et les méthodes de la microbie, si vous me permettez cette expression. Par votre accueil chaleureux, vous avez ravivé en moi le vif sentiment de satisfaction que j’ai éprouvé, lorsque votre grand chirurgien Lister a déclaré que ma publication de 1857 sur la fermentation lactique (*) avait été pour lui le début de ses réllexions sur sa précieuse méthode chirurgicale; vous avez ravivé la joie que j’ai éprouvée lorsque notre éminent médecin, le Dr Davaine, a déclaré que ses travaux sur le charbon avaient été inspirés par mes études de 1861 sur la fermentation butyrique et le vibrion qui la caractérise (1 2).
Messieurs, je suis heureux de pouvoir vous remercier en vous faisant connaître un nouveau progrès de la microbie, appliqué à l’art de prévenir les maladies transmissibles, ces maladies qui, pour une giande paît, constituent la pathologie dans ses conséquences les plus terribles pour l’homme et les animaux domestiques. Ma Communication a pour objet la vaccination dans le choira des poules et dans le charbon et l’exposé de la méthode qui a permis de l’obtenir, méthode générale dont la fécondité m’inspire une confiance sans limite.
Avant de traiter la question de la vaccine du charbon qui est la plus impoi tante, laissez-moi i ous rappeler les résultats de mon travail sur le vaccin du choléra des poules. C’est par ce travail que se sont introduits dans la science des principes très nouveaux et très féconds sur les virus ou les contages des maladies transmissibles. Plusieurs fois dans ce que je vais dire, j’emploierai le mot de culture cVun virus , comme je disais autrefois dans mes études sur les ferments la culture du ferment lactique , la culture du vibrion butyrique , la culture du mycoderme du vinaigre , etc. Je suppose donc qu’une poule vienne de mourir du choléra des poules et que, trempant l’extrémité d’une baguette de verre très effilée dans le sang de la poule avec les précautions d’usage sur lesquelles je n’ai pas à insister, on touche ensuite, avec cette pointe souillée, du bouillon de poule très limpide, préalablement stérilisé par une température de 115° C. environ, et dans des conditions où ni 1 air extérieur, ni les vases dont on se sert ne puissent apporter de germes extérieurs, de ces germes qui sont en suspension dans l’air ou à la surface de tous les objets. Les heures suivantes, si le petit vase de culture est mis à une température de 25 a 35°, par exemple, vous le voyez se troubler et se remplir d’un petit
1. Voir, p. 3-13, tome II des Œuvres de Pasteur : Mémoire sur la fermentation appelée lactique.
2. Voir, p. 136-138, tome II des Œuvres de Pasteur : Animalcules infusoires vivant sans kraz oxygène libre et déterminant des fermentations. ( Notes de l'Édition.)
microbe en forme de 8 de chiffre, mais si petit que souvent, à un fort grossissement, il apparaît sous forme de points. Dans ce vase, reprenez une gouttelette aussi petite que vous le voudrez, ce que peut en emporter seulement la pointe d’une baguette de verre, aussi effilée qu’une aiguille, et touchez avec cette pointe une nouvelle quantité de bouillon de poule stérilisé placé dans un second vase, le même phénomène se produira ; vous pouvez passer de la même façon à un troisième vase de culture, d’un troisième à un quatrième, et ainsi de suite, à une centième, à une millième culture. Toujours en quelques heures le liquide de culture se troublera et se remplira du même petit organisme. Dans toutes ces cultures, après deux ou trois jours d’exposition à 30° environ, le trouble du liquide disparaît pour faire place à un dépôt au fond du vase; c’est que le développement du petit organisme a cessé; en d’autres termes, tous les petits points qui troublaient le liquide se sont rassemblés au fond du vase, et les choses resteront dans cet état plus ou moins longtemps, pendant des mois, si on le veut, sans qu’il puisse y avoir une altération, sensible pour l’œil, du liquide et de son dépôt, parce que, je le répète, nous nous plaçons dans des conditions où l’air extérieur ne peut apporter de germes d’impureté : un petit tampon de coton tamise l’air qui entre ou sort du vase par les changements de température extérieure.
Prenons une de nos cultures successives, la centième ou la millième, par exemple, et comparons-la, pour sa virulence, avec le sang même de notre poule morte du choléra. En d’autres termes, inoculons sous la peau de dix poules, par exemple, à chacune séparément, une petite gouttelette de sang infectieux, et à dix autres poules une gouttelette du liquide, préalablement agité afin de mettre le dépôt du fond du vase en suspension ; inoculons, dis-je, une gouttelette de ce liquide à dix autres poules. Chose remarquable, les dix dernières poules mouiTont aussi vite et avec les mêmes symptômes que les dix premières. Le sang de toutes après la mort renfermera notre même petit microbe infectieux. Cette égalité, pour ainsi dire, dans la virulence et de la culture et du sang tient à une circonstance vraiment futile en apparence. J’ai fait les cent cultures (du moins j’ai supposé implicitement qu’on agissait ainsi), sans laisser d’intervalle considérable entre deux ensemencements ; eh bien ! voilà, si j’ose ainsi parler, la cause de l’égalité dans la virulence. En effet, répétons exactement nos cultures successives avec cette seule différence qu’on passera d’une culture à celle qui la suit, de la centième à la cent-unième par exemple, après un intervalle de temps de quinze jours, de un mois, de deux mois, de trois mois..., de huit mois..., de dix mois. Si nous comparons cette fois la
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virulence clés cultures successives, tout sera changé; c’est-à-dire qu il sera facile de reconnaître par des inoculations à des séries de dix poules que la virulence d’une culture diffère de celle du sang et de celle de la culture précédente, quand il y a un assez long intervalle entre la mise en train d’une culture à l’aide du microbe de la culture qui précède. Bien plus, on reconnaît par ce mode d’observation qu’on peut préparer ainsi des cultures de virulences variées. Telle virulence tuera 8 poules seulement sur 10, telle autre 5 sur 10, telle autre 1 sur 10, telle autre même ne tuera plus du tout, quoique le microbe puisse encore être cultivé. Enfin, chose non moins curieuse, si vous prenez chacune de ces cultures de virulence atténuée pour point de départ de cultures successives et sans intervalle sensible dans les mises en train des cultures, toute la série de ces cultures reproduira la virulence atténuée de celle qui a servi de point de départ. De même, la virulence nulle reproduit la virulence nulle.
Mais comment donc se traduisent sur les poules les effets de ces virulences atténuées? Ils se traduisent par un désordre local, par une altération morbide plus ou moins profonde du muscle, si c’est dans un muscle qu’on a inoculé le virus, muscle rempli du microbe, qu’on reconnaît aisément parce que les microbes atténués ont à très peu près le volume, la forme, l’aspect du microbe le plus virulent. Mais pourquoi la mort n’arrive-t-elle pas à la suite du désordre local ? Pour le moment, répondons par le fait. Le fait, le voici : le désordre local s’arrête de lui-même, plus ou moins promptement ; le microbe se résorbe sur place, se digère, si l’on peut ainsi dire; et, peu à peu, le muscle se refait. Alors toute maladie a disparu. Quand on inocule le microbe à virulence nulle, il n’y a pas même de désordre local ; a naturel medicatrix l’emporte tout de suite, et certes on voit bien ici l’influence de cette résistance de la vie, puisque ce microbe à virulence nulle se multiplie, au contraire, dans le vase de culture. Allons plus loin: nous touchons à la vaccine. Lorsque les poules ont été suffisamment rendues malades par ces virus atténués, que la résistance vitale a arrêtés dans leur développement, si vous venez à leur inoculer les virus virulents, de deux choses l’une, elles n éprouvent aucun effet, ou elles en éprouvent un passager. Bref, elles ne meurent plus par le virus mortel, et, pour un temps assez long, qui, chez certaines d’entre elles, peut dépasser une année, le choléra des poules ne peut plus les atteindre, surtout par les occasions de contage qu’elles trouvent dans les basses-cours.
Mais, à ce point vif de notre manipulation, c’est-à-dire dans cet intervalle de temps placé volontairement entre deux cultures et qui
fait l’atténuation et les vaccins, que se passe-t-il donc? Je vais vous montrer que, dans cet intervalle, l’agent qui intervient, c’est l’oxygène de l’air. Rien de plus facile que de le prouver. Pratiquons, en effet, la culture dans un tube contenant très peu d’air (car notre microbe est aérobie), puis fermons ce tube à la lampe d’émailleur. Le microbe en se développant prendra promptement tout l’oxygène du tube et du liquide; alors le microbe se trouvera tout à fait à l’abri du contact de l’oxygène. Dans ce cas, on ne constate pas que le microbe s’atténue sensiblement, même après un très long intervalle de temps.
Voilà donc que l’oxygène de Pair se présente à nous comme un modificateur possible de la virulence du microbe du choléra des poules, c’est-à-dire comme un modificateur de la facilité plus ou moins grande de son développement dans le corps des animaux. Ne se pourrait-il pas que nous fussions ici en présence d’une loi générale applicable à tous les virus? Quel bienfait pourrait en résulter!
Nous pourrions espérer découvrir ainsi les vaccins de toutes les maladies virulentes. Quoi de plus naturel que de commencer notre étude par la recherche du vaccin du charbon, de ce que vous appelez en Angleterre la « splenic fever », en Russie la « peste de Sibérie », en Allemagne le « Milzbrand »? Dans celte nouvelle étude, j’ai eu pour collaborateurs deux jeunes savants dévoués, MM. Chainberland • et Roux.
Dès l’abord, nous allions nous heurter à une difficulté. Parmi les organismes inférieurs, tous ne se résolvent pas dans ces corpusculesgermes que j’ai signalés Je premier autrefois comme une des formes de leur génération possible. C’était dans le groupe des vibrions dont on est disposé à faire aujourd’hui un genre de « bacillus ». Il faut lire à ce sujet mon Ouvrage sur la maladie des vers à soie, publié en 1870 (U.
C est ce même mode de génération par corpuscules brillants ou sporules (petites graines) que le D1' Koch (2) a retrouvé dans le parasite charbonneux. Reaucoup de microbes infectieux ne se résolvent pas dans leurs cultures en de pareils corpuscules-germes. Telle est également la levûre de bière que nous ne voyons se développer, à l’ordinaire, dans toutes les brasseries, par exemple, que par une sorte de scissiparité. Une cellule en fait deux ou plusieurs qui se mettent en chapelets ; les cellules se détachent et le travail recommence. Dans ces cellules, on ne voit pas apparaître à l’ordinaire de véritables
2. Koch (R.). Untersuchungen über Bakterien. V. Die Aetiologie der Milzbrandkrankheit begründet auf die Entwiekelungsgeschichte des Bacillus anthracis [1876].Co/uî’s Beitr&ge zur Biologie der Pflanzen , II, 1877, p. 277-310. (Notes de l’Édition.)
MALADIES VIRULENTES
geimes. Ainsi se comporte le microbe du choléra des poules et beaucoup d autres microbes. Cela est si vrai que les cultures de ce microbe, quoiqu’elles peuvent durer pendant de longs mois sans perdre leur faculté de se cultiver, finissent toujours par périr, comme périt également, à la longue, la levure de bière qui a épuisé tous ses aliments.
Le microbe charbonneux dans ses cultures artificielles se comporte tout autrement. Dans le sang des animaux, comme dans les cultures, il est en filaments translucides plus ou moins segmentés. Ce saufou ces cultures exposés au libre contact de l’air, au lieu de continuer suivant ce premier mode de génération, laissent voir, déjà après vingtquatre ou quarante-huit heures, des corpuscules-germes distribués en séries plus ou moins régulières dans la longueur des filaments. Fout autour de ces corpuscules, la matière se résorbe, comme je l’ai figuré autrefois dans une des planches de mon Ouvrage sur la maladie des vers à soie (4). Peu à peu, toute liaison entre eux disparaît, et leur ensemble ne forme bientôt plus qu’une poussière de germes. Or, si vous faites germer ces corpuscules, la nouvelle culture reproduit la virulence propre à la forme filamenteuse qui a fourni ces corpuscules, et ce dernier résultat s’observe même après une très longue durée de 1 exposition de ces germes au contact de l’air. Récemment, nous en avons trouvé dans des fosses où on avait enfoui des animaux charbonneux depuis douze années déjà, et leur culture était aussi virulente que celle du sang d’un animal qui vient de mourir. Combien je regrette ici d être obligé d’abréger! Que j’aurais eu de plaisir à vous démontrer que les germes charbonneux de la terre des fosses sont ramenés à la surface du sol par les vers de terre, et que dans ce fait si curieux se trouve toute l’étiologie de la maladie, parce que, en broutant l’herbe, les animaux avalent les germes en même temps que la terre qui souille toujours le pied des plantes (1 2).
La formation des germes dans les cultures, et la résistance de ces germes, voilà la grande difficulté qui se présentait pour tenter l’application de notre méthode d’atténuation par l’oxygène de l’air aux microbes charbonneux. La virulence se fixant très vite, souvent déjà après vingt-quatre heures, dans un germe charbonneux qui échappe à 1 action de 1 air, il était impossible de songer à découvrir le vaccin du charbon dans les conditions qui avaient donné celui du choléra des poules. Pour autant, fallait-il se décourager? Non, sans doute. Et en effet, si vous voulez bien y prendre garde, entre le mode de génération
1. Voir, p. 207, tome IV des Œuvres de Pasteur, la ligure : Vibrions cle la llacherie.
2. Voir, notamment, p. 254-263 du présent volume : Sur l’étiologie du charbon. (Notes de l’Édition .)
du microbe charbonneux par scission et celui du choléra des poules, il n’y a pas au fond de différence; de telle sorte que l’on pouvait espérer tourner la difficulté qui nous arrêtait, en s’efforçant d’empêcher le microbe charbonneux de produire des corpuscules-germes, et de le maintenir, dans ces conditions, au contact de l’oxygène, pendant des jours, des semaines et des mois. L’expérience heureusement a réussi. Dans le bouillon neutre de poule, le microbe charbonneux ne se cultive plus a 45"; sa culture y est facile, au contraire, vers 42"-43°; mais* dans ces conditions, le microbe ne donne pas de spores. En conséquence, on peut maintenir au contact de l’air pur, entre 42° et 43°, une culture mycélienne de bactéridies entièrement privée de germes. Alors apparaissent les très remarquables résultats suivants : en un mois, en six semaines, la culture meurt, c’est-à-dire que, si on l’ensemence dans du bouillon récent, la stérilité de celui-ci est complète. Les jours précédents, la vie existe dans le vase exposé à l’air et à la chaleur. Vient-on à étudier la virulence de la culture après deux jours, quatre jours, six jours, huit jours, etc., on constate que, longtemps déjà avant la mort de la culture, le microbe a perdu toute virulence, quoiqu’il soit encore cultivable. Avant cette époque, on constate que la culture représente une série de virulences atténuées; tout est pareil à ce qui se passe pour le microbe du choléra des poules. En outre, chacun de ces états de virulence atténuée peut être reproduit par la culture. Enfin, comme le charbon ne récidive pas, chacun de nos microbes charbonneux atténués constitue pour le microbe supérieur un vaccin, c’est-à-dire un virus propre a donner une maladie plus bénigne. Voilà trouvée une méthode de préparation de vaccin du charbon. Vous allez voir tout à l’heure l’importance pratique de ce résultat; mais en ce moment, ce qui nous intéresse particulièrement, c’est de bien remarquer que nous avons ici la preuve que nous sommes en possession d’une méthode générale de préparation des virus-vaccins reposant sur l’action de l’oxygène de l’air, c’est-à-dire d’une force cosmique qui est partout répandue à la surface du. globe.
Je regrette de n avoir pas le temps de vous montrer que tous ces virus atténués, même les plus faibles, peuvent très facilement, par un artifice physiologique, recouvrer leur virulence maximum primitive, ce qui, mieux compris, rendra compte, un jour, des exacerbations comme des chutes des grandes épidémies et de l’apparition de celles qu’on croit à tort spontanées.
La méthode que je viens de vous exposer pour obtenir des vaccins du charbon était à peine connue qu’elle passait dans la grande pratique pour prévenir l’affection charbonneuse. La France perd chaque année
pour une valeur de plus de vingt millions d’animaux frappés du charbon, plus de trente millions, m’a dit une des personnes autorisées de notre Ministère de l’agriculture; mais des statistiques exactes font encore défaut. On me demanda de mettre à l’épreuve les résultats qui précèdent par une grande expérience publique, à Pouilly-le-Fort, près de Melun (*).
Je la résume en quelques mots : 50 moutons furent mis à ma disposition. Nous en vaccinâmes 25, les 25 autres ne subirent aucun traitement. Quinze jours après environ, les 50 moutons furent inoculés par le microbe charbonneux le plus virulent. Les 25 vaccinés résistèrent; les 25 non vaccinés moururent, tous charbonneux, en cinquante heures. Depuis lors, dans mon laboratoire, on ne peut plus suffire à préparer assez de vaccin pour les demandes des fermiers. En quinze jours, nous avons vacciné dans les départements voisins de Paris près de 20.000 moutons et un grand nombre de bœufs, de vaches et de chevaux. Cette expérience a été renouvelée, le mois dernier, à la ferme de Lambert, près de Chartres. Elle mérite une mention particulière. L’inoculation très virulente pratiquée à Pouilly-le-Fort pour éprouver l’immunité vaccinale avait été faite à l’aide de germes charbonneux déposés au fond d’une culture conservée dans mon laboratoire depuis plus de quatre années (elle était du 21 mars 1877). Certes, sa virulence n’était pas douteuse puisque, en cinquante heures, elle avait tué 25 moutons sur 25. Néanmoins, une Commission de médecins, chirurgiens et vétérinaires de Chartres, cédant à ce préjugé que des virus, pris dans un sang infectieux, doivent avoir une virulence capable de défier Faction de ce que j’appelle des cultures de virus, voulut inoculer des moutons vaccinés par comparaison avec des moutons non vaccinés, en se servant du sang d’un animal mort charbonneux. Le résultat fut celui de Pouilly-le-Fort : résistance absolue des vaccinés, mort des non vaccinés.
Si le temps ne me pressait pas, je vous ferais connaître d’autres virus atténués par la même méthode que je viens de vous exposer. Les expériences en seront communiquées plus tard au public.
Messieurs, permeLtez-moi cependant de ne pas terminer, sans vous témoigner la grande joie que j’éprouve de penser que c’est comme membre d’un Congrès médical international siégeant en Angleterre que je viens de vous faire connaître en dernier lieu la vaccination d’une maladie plus terrible peut-être pour les animaux domestiques
1. Voir, p. 840-351 du présent volume : Compte rendu sommaire des expériences faites à Pouilly-le-Fort, prés Melun, sur la vaccination charbonneuse. ( Note de l'Édition.)
que la variole pour l’homme. J’ai donné à l’expression de vaccination une extension que la science, je l’espère, consacrera comme un hommage au mérite et aux immenses services rendus par un des plus grands hommes de l’Angleterre, votre Jenner. Quel bonheur pour moi de glorifier ce nom immortel sur le sol même de la noble et hospitalière cité de Londres !