‹ Œuvres de Pasteur (volume 2)Chapitre 111 sur 299 · DE L’ATTÉNUATION DES VIRUS · texte numérisé non relu

DE L’ATTÉNUATION DES VIRUS

[Avec la collaboration de MM. Ciiamberland, Roux et Thuillier (‘)].

Messieurs,

Le comité directeur de ce Congrès, sachant que je devais passeï le temps des vacances dans le Jura, à quelques heures de 'otre belle ville de Genève, a eu l’obligeance de me convier à vous faire une Communication sur t atténuation des virus. J’ai accepté avec empressement, heureux de me trouver un instant l’hôte d’un peuple ami de la Fiance, ami des bons comme des mauvais jours. Je nourrissais dailleuis l’espoir de me rencontrer ici avec des contradicteurs de mes travaux de ces dernières années. Si les congrès sont un terrain de rapprochement et de conciliation, ils sont au même degré un terrain de discussions courtoises. Nous sommes tous animés d’une passion supérieure, la passion du progrès et de la vérité.

Messieurs,

Vous savez que nos connaissances sur les virus se sont enrichies récemment de données précieuses qui ont pris naissance dans les recherches que j’ai publiées, en 1880, sur le microbe de la maladie dite choléra des poules.

Un virus, alors même qu’il est constitué par un microbe, peut, sans un changement très marqué dans sa morphologie générale, être atténué dans sa virulence, conserver celle-ci dans des cultures, produire des germes et, sous son nouvel état, communiquer une maladie passagère, capable de préserver de la maladie mortelle, propre à l’action de ce virus dans son état de nature (-).

1. Communication faite, le 5 septembre 1882, au Quatrième Congrès international ci' hygiène et de démographie, tenu à Genève du 7 au 9 septembre 1882. Geneee, 1883, I, n. 127-145. — Revue scientifique, n° du 16 septembre 1882, 3e ser., IV, p. 3

2 11 est remarquable cependant que les microbes atténués du charbon et leurs germes n ont pas la même stabilité que ceux de la bactéridie du charbon naturel des terres ou des

Cette précieuse modification peut se produire par une simple exposition du virus à l’oxygène de l’air. Cette action de l’oxygène est d’ailleurs variable avec la température à laquelle elle s’exerce et avec le milieu qui contient le virus et dans lequel il a pris naissance.

Ces faits, constatés d’abord pour le microbe du choléra des poules, ont été étendus depuis au microbe du charbon dans une série d’études où j’ai eu pour collaborateurs MM. Chamberland et Roux. Vers la température de + 16° comme aussi vers celle de -J- 43° centigrades (températures qui sont voisines de celles où la culture du bacillus est impossible), ce bacillus ne forme plus de spores dans divers bouillons de culture, le bouillon de poules, par exemple. Son exposition au contact de l’air à ces températures, particulièrement à celles de -f- 42° et -f- 43°, l’atténue progressivement, de jour en jour, jusqu’à supprimer chez lui toute virulence, et bientôt même le fait périr, en le rendant impropre à toute culture (1).

La preuve certaine que c’est à l’oxygène de l’air qu’il faut attribuer 1 atténuation du microbe du choléra des poules a été donnée par un moyen fort simple. 11 suffit de comparer les effets de cultures conservées à l’abri de l’oxygène avec ceux de cultures semblables exposées à J’influence de l’air. Celles-ci périssent en quelques mois, après avoir passé par des phases diverses d’atténuation, tandis que les cultures conservées à 1 abri de l’air, en tubes clos, se montrent pour ce microbe encore très virulentes après plusieurs années.

Les propriétés du bacillus anthracis ou microbe du charbon diffèrent à beaucoup d’égards de celles du microbe du choléra des

animaux charbonneux. Il y a tels microbes et tels germes clu charbon atténués qui périssent en quelques mois, tandis que, depuis le 21 mars 1877, c’est-à-dire depuis plus de cinq ans, j essaye chaque année la vie et la virulence de germes naturels formés originairement dans une solution minérale dite de Pasteur, par semence d une gouttelette de sang d’un mouton mort spontanément du charbon, et la virulence d’origine est en apparence toujours égale. Ces germes tuent encore des moutons en moins de quarante-huit heures.

1. On trouve dans un Mémoire d'un élève du docteur Koch, M. Lœffler ( Recueil des travaux de l Office sanitaii e allemand , qui a paru a la lin de 1 annee 1881), ce qui suit ;

« La fameuse expérience de Pouilly-le-Fort dont le résultat a été surprenant est accueillie a\ ec ieser\e, non sans raison. Et, en effet, la base de la decouverte de Pasteur est que le bacillus anthracis ne produit plus de spores à 42-43° dans le bouillon neutralisé de poulet. Or, Koch a démontré qu’il fournit des spores tout aussi vigoureusement à 43°, à condition de le cultiver à plat, au lieu de le cultiver .en profondeur dans des ballons » [p. 142],

A quoi veut-on en venir dans le laboratoire de M. Koch par ces insinuations ? Qu’importe que M. Koch, dans des expériences autrement disposées que les nôtres, croie obtenir des résultats différents ! En quoi cela peut-il infirmer nos conclusions?

En vérité, se serait-on attendu à un pareil jugement sur le succès éclatant de l’expérience de Pouilly-le-Fort !

* Lœffler (Fr.). Zur Immunitâtsfrage. Mittheilungen ans dem kaiserl. Gesundhsitsamte. I 1881 p. 137-187. ( Note de V Edition )

MALADIES VIRULENTES

poules. Ces différences font qu’il se prête moins bien que son congénère à des observations de la nature de celles dont je viens de parler concernant l’action de l’oxygène. Cela est dû à cette circonstance que le microbe du charbon, sous sa forme des filaments, meurt promptement en tube fermé à l’abri du contact de l’air. On peut tourner la difficulté et mettre encore en évidence l’influence de l’air sur la virulence du microbe charbonneux par l’artifice suivant : Supposons, pour fixer les idées, qu’on ensemence un bouillon et qu’on le distribue en tubes fermés qu’on place ensuite à 42° — 43°, et qu’il y ait mort des tubes en six jours, ce dont on s’assure aisément en ensemençant tous les jours un des tubes. Rien ne s’oppose à ce qu’on fasse avec la culture du cinquième jour, veille de la mort des tubes fermés, une nouvelle culture également à l’abri de l’air, laquelle sera mise à son tour à 42° — 43°. Si la nouvelle culture meurt encore en six jours, on pourra en préparer une troisième qui sera toujours distribuée ensuite, en tubes fermés, et dont la semence sera prise dans la culture du cinquième jour, et ainsi de suite. En même temps qu’on procède a ces séries de cultures successives mises à l’abri de l’air, on prépare des cultures parallèles en flacons, au contact de l’air.

Comparons alors les virulences des tubes fermés avec les virulences des cultures, des mêmes jours, qui auront été exposées au contact de l’air. On constate que les virulences des cultures exposées à l’air sont de plus en plus atténuées et ne peuvent donner la mort à des cobayes, tandis que celles des cultures en tubes fermés les font périr (*).

L’action de l’oxygène de l’air dans l’atténuation du microbe charbonneux est donc tout aussi incontestable que pour le microbe du choléra des poules. L’influence de l’oxygène pour l’atténuation du microbe

1. Le 6 avril 1881, on distribue en tubes fermés un bouillon ensemencé par le bacillus anthracis virulent; une partie du bouillon est mise en culture à l’air. Le 11 avril, les tubes fermés ne cultivent plus : le bacillus est mort, réduit en granulations sans vie. On sème la culture du 10, c’est-à-dire de la veille, dans du bouillon qu’on distribue en tubes, fermés ensuite à la lampe. On fait également une culture au contact de l’air.

Le 16 avril, les tubes fermés ne cultivent plus ; on sème la culture du 15, c’est-à-dire celle de la veille, et on distribue en tubes fermés et aussi en un flacon au contact de l’air.

Le 23 avril, les tubes fermes ne cultivent plus. On continue ces cultures d’après la même méthode.

Le 7 mai, on inocule à des cobayes les cultures issues d'un tube fermé du 21 avril, d’un tube fermé du 28 avril, d'un tube fermé du 29 avril. En même temps, on inocule à des cobayes les cultures au contact de l’air des flacons des mêmes jours, 21, 28, 29 avril.

Le 12 mai, on trouve morts les cobayes aux cultures en tubes fermés, tandis que ceux aux cultures en flacons ouverts se portent très bien et n’ont pas cessé d’être bien portants les jours suivants.

Par un virus charbonneux virulent, la mort des cobayes arrive en quarante-huit heures, trois jours au plus. Dans l’exemple que je cite, elle n’est arrivée que le cinquième jour ; c’est la preuve que la virulence s’était un peu affaiblie en tubes fermés, et que la température avait

charbonneux se traduit encore par une particularité remarquable. On sait que M. Toussaint (‘) a annoncé l’atténuation de ce microbe par le seul elîet de la chaleur, et qu’on peut avoir par ce moyen des bactéridies vaccinales; mais nous avons reconnu que ces bactéridies ne gardent pas dans leurs cultures leur atténuation d’origine. Déjà la première culture du sang chauffé redevient virulente et mortelle. Les bactéridies atténuées par l’oxygène conservent, au contraire, leur atténuation dans leurs cultures.

Cette différence a une grande importance, et c’est à elle en partie qu’il faut attribuer la difficulté d’obtenir des vaccins charbonneux pratiquement utilisables par la méthode de M. Toussaint. Nous ne partageons pas du tout l’opinion contraire émise récemment par M. Chauveau dans une Note présentée à l’Académie des sciences (2'. D’autre part, il n’y a rien de moins sûr et régulier, quelque précaution qu’on prenne, que l’effet de la chaleur sur du sang charbonneux, même lorsqu’elle s’exerce en petite épaisseur et à température fixe.

L’objet principal de la Communication que j’ai l’honneur de vous faire est de fournir de nouveaux exemples d’atténuation par l’oxygène de l’air et de démontrer que nous avons affaire à une méthode générale d’atténuation de certains virus. Je commence par un microbe qui s’est montré pour la première fois dans une circonstance aussi intéressante que curieuse.

J’ai eu également pour collaborateurs, dans les études dont je vais vous parler, MM. Chamberland et Roux, et en outre, et plus particulièrement, M. Thuillier. C’est en leur nom et au mien que je parle.

dû contribuer en quelque chose à l’atténuation. Toutefois, la grande et principale part revient à l’oxygène.

Le Dr BuclmerO a annoncé que le bacillus anthracis peut se transformer par cultures successives en bacillus du foin, à voile chagriné. J’ai fait 130 cultures successives en humeur aqueuse de l’œil, sans jamais avoir vu trace de cette transformation. Mais l’action de l’oxygène de l'air, comme on peut le penser, a provoqué une atténuation très lente de la virulence, assez difficile à reconnaître. Elle a échappé au Dr Koch, ainsi que les modifications morphologiques du microbe, modifications faibles, mais néanmoins assez prononcées pour qu’à la longue il ne forme plus de germes. Le J)r Koch n’a pas compris que, pour apprécier de très petites diminutions de virulence, il ne faut pas s’adresser uniquement à des souris ou â des cobayes, mais à des animaux plus réfractaires. Une foule d'individus d’une race donnée seront tués à peu près dans les mêmes conditions et le même temps par des cultures successives pouvant avoir cependant des virulences diverses. (Voir sur ce point également la note de la page 675 des Comptes rendus de V Académie des sciences, X.CI, 1880) [note 1 delà p. 325 du présent volume].

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