LES DOCTRINES DITES MICROBIENNES ET LA VACCINATION CHARBONNEUSE
L Académie de médecine a entendu, dans sa séance du 27 mars, une Communication de 1 un de ses membres, M. Peter, au sujet de ce qu il appelle les doctrines microbiennes (1 2 3).
Je lis dans cette Communication la page suivante :
« Les doctrines pastoriennes , dans ce qu’elles ont de fondamental, sont-elles d’une certitude absolue?
« Ce qui s est passé pour la rage démontre que M. Pasteur peut se tromper...
1. \ oir la suite de la discussion, p. 452-458 du présent volume : La Commission de l’École vétérinaire de Turin.
2. Bulletin de l'Académie de médecine, séance du 17 avril 1883, 2e sér., XII, p. 509-514. — Reproduit dans la Revue scientifique, 3» sér., V, 21 avril 1883, p. 493-495, sous le titre : La vaccination charbonneuse.
3. Peter. Discussion sur 1 épidémie de fièvre typhoïde à Paris. Bull, de V Acad, de méd., séance du 27 mars 1883, 2e sér., XII, p. 395-416. Dans cette discussion, Peter a continué la critique de la théorie des germes, critique qu’il avait commencée dans la « Discussion sur l’épidémie actuelle de fièvre typhoïde à Paris », séance du 20 mars 1883. Ibid., 2» sér., XII, p. 357-379. ( Notes de l'Édition .)
« Dans la séance de l’Académie du 22 mars 1881 (<), M. Pasteur a reconnu que ce qu’il avait appelé maladie nouvelle de la rage n’avait aucune relation avec la rage...
« Or, M. Pasteur, quelque temps avant, n’avait pas hésité à croire qu’il avait trouvé une nouvelle maladie rabique.
« Donc, M. Pasteur s’est beaucoup trop pressé, et il n’a pas examiné en médecin les résultats de l’expérience de la salive de l’enfant enragé... »
Que je puisse me tromper, ce u’est pas moi, certes, qui y contredirai ; mais ce que je ne puis admettre, c’est qu’on m’attribue des erreurs que je n’ai pas commises. Eh bien ! dans les extraits que je viens de citer, je ne vois qu’inexactitudes, eL je porte à M. Peter le défi d’établir une seule des assertions précédentes.
Il est inexact que ce qui s’est passé pour la rage démontre que je me sois trompé.
Il est inexact que j’aie jamais annoncé avoir découvert une nouvelle maladie de la rage.
Il est inexact que j’aie commis une erreur par une précipitation hâtive dans mes conclusions.
Il est enfin inexact de dire que, si j’avais observé en médecin, je ne me serais pas trompé; car l’une des particularités de mon travail a été précisément de relever une erreur commise par un médecin, clinicien de grand mérite, M. le docteur Maurice Raynaud.
Si j’osais porter un jugement personnel sur un travail sorti de mon laboratoire, je dirais que, dans aucune recherche peut-être, je n’ai appliqué avec plus de respect les principes de la méthode expérimentale, et mes collaborateurs, MM. Chamberland, Roux, Thuillier, n’ont pas été moins circonspects.
Quant à la prophylaxie du charbon par l’inoculation du virus mortel atténué, il paraît que les cultivateurs ne tiennent pas grand compte d’oppositions plus ou moins systématiques.
Je constate, en effet, que, du 1er au 10 avril seulement, c’est-à-dire dans les dix jours écoulés depuis que la Lecture du 27 mars de M. Peter a été répandue, plus de 25.000 moutons, vaches, bœufs ou chevaux ont été vaccinés. Il est plus que probable que, dans le seul mois que nous traversons, les vaccinations dépasseront le nombre de cent mille. On n’accusera pas, je pense, les fermiers de faire au détriment de leur intérêt matériel du fétichisme scientifique. J’ajoute que, par les perfectionnements apportés dans la qualité des vaccins et par
1. T'otV, p. 570-571 du présent volume : Lettre au Dr Parrot. ( Note de l'Édition.)
M A L A D I E S V I R U L E NT E S
une applicalion mieux entendue de la méthode, consistant principalement à ne pas attendre pour vacciner que les troupeaux soient en puissance du mal charbonneux, il n’y a pas eu, à ma connaissance, depuis le mois de novembre dernier, un seul animal qui ait succombé aux suites de la vaccination.
Cependant, les expériences de contrôle, faites dans ces cinq derniers mois, la dernière toute récente, ont prouvé que ces animaux étaient vaccinés contre une inoculation très virulente directe.
Que M. Peter se rassure donc, qu’il fasse une enquête plus scrupuleuse sur les choses dont il parle, et que surtout il laisse le temps faire son œuvre. L’histoire des oppositions violentes à la vaccine de Jenner, dans les premières années de son application, devrait le mettre en garde contre la singulière précipitation de ses jugements.
Lorsque je reproche a M. Peter de n’être pas au courant des choses dont il parle, il est parfaitement clair que je ne vise pas ses opinions sur telle ou telle méthode de traitement médical, mais uniquement ce qu’il a dit de mes travaux et de ce qu’il lui a plu de nommer les doctrines pastoriennes ou microbiennes.
Je ne suis ni médecin, ni vétérinaire. Souvent, je l’ai regretté.
J 'lus jeune ou seulement plus valide, à l’âge même où je suis, vous me verriez sur les bancs de vos auditeurs. Quand j’eus l’honneur d’être appelé à faire partie de cette Académie, ma joie était de penser que j’allais m’instruire, au milieu de vous, de choses que j’ignorais.
Parfois cependant je me suis consolé de mon insuffisance en me souvenant qu un jour, comme j hésitais à céder aux pressantes instances de M. Dumas, qui me sollicitait de m’occuper de la maladie des vers à soie, cause de ruine pour son pays natal, et que je lui disais de considérer que je n’avais jamais vu un ver à soie : « Tant mieux, me répondit-il, que vous ne sachiez rien de la question; vous n’aurez d autres idées que celles qui vous viendront de vos propres observations. » Je ne tardai pas à apprécier bientôt la profonde justesse de ces paroles d’un maître illustre. Instruit alors des travaux nombreux des naturalistes et médecins italiens sur cette maladie, travaux mêlés d’erreurs graves, ce qu’on ignorait, comme eux j’aurais fait fausse route. Oui, il peut être utile de s’écarter des voies tracées pour se 1 rayer des sentiers nouveaux, car on y découvre souvent de nouveaux horizons. Le travail est plus dur, mais plus marqué d’empreinte personnelle et originale.
Si M. Peter avait porté en arrière un regard judicieux sur l’histoire des sciences et de la médecine en particulier, il aurait reconnu quels pas elles ont laits chaque fois qu’il leur est arrivé de sortir des routes
battues. Il aurait reconnu que les sciences gagnent toutes à se faire des emprunts mutuels, et que chaque nouveau point de contact est marqué, pour elles, par de nouveaux progrès. Il est vrai qu’au moment où surgissent ces progrès venus de sciences voisines, apparaissent toujours des esprits inconsciemment rétrogrades, qui iraient volontiers jusqu’à demander que leur science particulière fût mise en régie. Tout en affirmant bien haut, comme M. Peter vient de le faire, qu’ils ne cherchent qu’à aller en avant, ils se raidissent contre le mouvement qui les emporte.
« Qu’ai-je à faire, dit M. Peter, de l’esprit du chimiste, du physicien et du physiologiste en médecine ? »
« Rien n’est plus éloigné, ajoute-t-il encore, de l’esprit médical et de nos méthodes que les doctrines et les méthodes des sciences d’analyse », sciences qu’il oppose à la médecine, appelée par lui une science de synthèse. Il ne s’aperçoit pas qu’une science qui serait toujours en présence de synthèses ne pourrait être qu’une science inférieure ; il ne s’aperçoit pas que chaque fois que la médecine a grandi, elle s’est rapprochée par son esprit et ses méthodes des sciences d’analyse.
A l’entendre parler avec tant de dédain des chimistes et des physiologistes qui touchent aux questions de maladies, on dirait, en vérité, qu’il parle au nom d’une science dont les principes sont assis sur le roc. Lui faut- il donc des preuves du peu d’avancement de la thérapeutique ? Voilà six mois que, dans cette assemblée des plus grands médecins, on discute le point de savoir s’il vaut mieux traiter la fièvre typhoïde par des lotions froides que par de la quinine, de l’alcool ou de l’acide salicylique, ou même ne pas la traiter du tout. Et quand on est à la veille peut-être de résoudre la question de l’étiologie de cette maladie par la microbie , M. Peter commet ce blasphème médical de dire: « Eh ! que m’importent vos microbes ? Ce ne sera qu’un microbe de plus. »
Vous voulez, monsieur Peter, — j’emprunte vos propres paroles — que la tournure d’esprit, qui m’a fait choisir la chimie, la physique et la physiologie comme études de prédilection, m’éloigne des choses de la médecine. J’ai l’honneur de vous répondre que, sans m’inquiéter de quelle science relèvent mes études, je parle au nom d’un labeur de quarante ans qui me permet de vous porter le défi, comme je l’ai fait tout à l’heure, de prouver une seule de vos assertions; qui me permet de vous dire que le Dr Maurice Raynaud, qui tenait dans cette assemblée une place si méritée, étudiant en même temps que moi la salive de l’enfant enragé, mais ne l’observant qu’en médecin, a passé, comme vous l’auriez fait sans doute vous-même, à côté de la vérité;
MALADIES VIRULENTES
qui lue permet de vous dire que le grand intérêt médical de l’expérience de la poule, rendue charbonneuse par un abaissement de la température ambiante, vous échappe entièrement. Devant cette remarquable expérience, vous ne donnez d’attention qu’à deux interprétations contradictoires, celle du physiologiste et celle du médecin. L’interprétation médicale, la vôtre du moins, est sans fondement dans l’observation, car on peut maintenir une poule, les ailes liées, à l’inanition pendant plusieurs jours, malade par conséquent, sans qu’elle acquière l’aptitude à contracter le charbon. L’interprétation du physiologiste est, pour ainsi dire, adéquate au fait lui-même, (due font, d’ailleurs, ces diverses hypothèses? L’immense intérêt médical que vous, monsieur, qui êtes médecin, avez le tort de méconnaître, se résume en ceci qu’a la volonté de l’expérimentateur, par un simple artifice physique, le refroidissement, on crée une réceptivité pour la maladie et la mort et, quand la poule est près de mourir, on crée, en la réchauffant, une réceptivité inverse pour le retour à la vie. Le développement du microbe s’arrête et le microbe déjà existant se résorbe entièrement.
Pourriez-vous citer en médecine un autre fait de cet ordre ?
Je vous parle enfin au nom d’un savoir qui me permet d écrire aux professeurs de l’École vétérinaire de Turin (*) qu’ils ont eu le tort, dans leurs expériences de contrôle au sujet de l’immunité acquise par la vaccination, d’inoculer du sang charbonneux pris sur un cadavre de vingt-quatre heures de mort, parce que ce sang était à la fois septique et charbonneux ; qui me permet de vous dire à vous, monsieur, qu’en apportant triomphalement, devant cette Assemblée, la protestation de l’Ecole de Turin, bien loin de m'égorger , suivant une de vos expressions, vous n’avez fait que vous associer à une erreur; qui me permet de vous dire qu’il est étrange qu’un professeur de la première école médicale du monde assimile à une simple « curiosité d’histoire naturelle » des faits comme celui de la merveilleuse expérience de Pouillyle-Fort; qui me permet de dénoncer la légèreté avec laquelle vous avez parlé des vaccinations par des virus atténués. Et de quoi s’agit-il? D’une méthode de prophylaxie certaine et absolue. Je répète certaine et absolue, car les accidents constatés, et qui déjà ne se reproduisent plus, n’ont pas été le fait de la méthode prise en elle-même. D’une prophylaxie dont la durée d’immunité, comparée aux durées respectives de la vie de l’homme et des moutons, comparée surtout à la durée de la vie économique de ces derniers, est bien supérieure à la durée
1. Voie, p. 442-445 du présent volume : Sur la vaccination charbonneuse. (Note de l'Édition.
MALADIES VIRULENTES
d’immunité acquise par la vaccine humaine contre la variole. C’est en face de la prophylaxie de la maladie la plus mortelle, le charbon, effroi de l’agriculture depuis tant dq siècles ; prophylaxie qui, dans sa première année d’application, a supprimé dans les troupeaux les neuf dixièmes de la mortalité; c’est en présence de pareils faits que vous exercez votre ironie.
Un mot encore et j’ai fini.
Vous avez exalté, monsieur, votre patriotisme. Vous avez été sincère et de bonne foi. Vous avez fait vos preuves.
Vous me permettrez cependant de vous faire remarquer que, pour tenter vainement de combattre la découverte de l’atténuation des virus et les travaux de mon laboratoire, vous avez été chercher des armes étrangères ; mais, ainsi que vous l’a fait comprendre déjà l’éminent docteur Fauvel, vous aviez omis d’en vérifier la trempe.
Mon patriotisme à moi, monsieur, est de telle nature que je ne me consolerais pas que la grande découverte de l’atténuation des virusvaccins ne fût pas une découverte française. ( Applaudissements répétés.)