‹ Œuvres de Pasteur (volume 2)Chapitre 147 sur 299 · RELATIONS DE LA VARIOLE ET DE LA VACCINE. CHOLÉRA DES POULES · texte numérisé non relu

RELATIONS DE LA VARIOLE ET DE LA VACCINE. CHOLÉRA DES POULES

La variole et la vaccine intéressent vivement l’Académie : c’est justice, car la découverte de la vaccine est certainement un des plus beaux triomphes de la médecine. Je me rappelle ces belles paroles de William Pitt , défendant devant le Parlement le bill de récompense nationale proposé en faveur de Jenner : « La Chambre ne doit pas craindre que la récompense excède le service, il n’en fut jamais de plus grand. Qu’elle vote donc tout ce qu’il lui plaira à l’auteur de la découverte de la vaccine; elle aura l’approbation générale. » J’éprouve le besoin de me reporter à ces grands souvenirs, au sentiment de respect que doit inspirer tout ce qui concerne cette immense découverte, pour comprendre, sans l’excuser, l’espèce de trouble d’esprit qui s’est emparé, dans la dernière séance, de MM. Jules Guérin, Blot et Depaul. Quoi! je fais une simple remarque au sujet des relations qui peuvent exister entre les virus varioleux et vaccinal ; je fais observer que la science est partagée en deux camps au sujet de la dépendance ou de l’indépendance de ces, deux virus, et je soulève une tempête! MM. Jules Guérin et Blot m’accusent d’ignorance; M. Guérin (1 2) me renvoie à la discussion qui eut lieu devant l’Académie de médecine en 1863 et 1864 (3); M. Blot (4) me prie de passer à la bibliothèque et de lire cette discussion, et que la lumière se fera dans mon esprit; M. Depaul (5) me fait observer que je suis peu autorisé à parler de médecine par mes études antérieures, et tout de suite il en donne un exemple, que je demande la permission de lire textuellement devant l’Académie.

« Et ce serait quand la science est fondée sur des bases aussi solides , que M. Pasteur espérerait tout renverser , à l'aide de quelques expériences de laboratoire! Je n'ai rien à dire contre la culture des microbes ; j’accepte, me déclarant d'ailleurs incompétent sur tout ce qui

1. Bulletin de l' Académie de médecine, séance du 1er juin 1880, 2* sér., IX, p. 527-531.

2 et 4. Voir, p. 472-473 du présent volume, les interventions de J. Guérin et Blot, dans la séance précédente.

3. Rapports et discussions sur l’origine de la vaccine. Loc. cit.

5. Depaul. (Interventions dans la discussion). Bulletin de l' Académie de médecine, séance

du 25 mai 1880, 2e sér., IX, p. 516-518. (Notes de l’Edition.)

MALADIES VIRULENTES

se passe dans les cornues ; mais quand M. Pasteur cesse d'être l'expérimentateur habile que nous savons et qu'il s'engage dans les applications à la médecine , je lui demande la permission de ne plus être de son avis.

« Ainsi, par exemple , dans sa récente Communication sur le choléra des poules, où la découverte d'un nouveau microbe lui a ouvert de si larges horizons , je trouve qu'il tire des conclusions qui ne sont pas d' accord avec les prémisses. Comment peut-il prouver que ces infiniment petits sont la cause réelle du choléra des poules? Ne pourrait-on pas soutenir avec autant de probabilité qu'ils sont le résultat de la maladie ? On nous a bien dit que les poules inoculées avec le liquide de culture étaient mortes du choléra ; mais notre savant collègue a oublié de le prouver. Un seul fait est incontestable, c'est la mort de ces animaux : quant aux symptômes qu'ils ont présentés, je ne les ai pas trouvés semblables à ceux qu’avaient, offerts ceux qui avaient succombé à la maladie spontanée. Ils sont morts empoisonnés, c'est tout ce qu'on peut dire, si on ne veut pas s'engager dans le champ des hypothèses et des idées préconçues. »

Que je sois ignorant des choses médicales et vétérinaires, ne vous l’ai-je pas confessé bien souvent à cette place? J’aime à la répéter, cette déclaration, par esprit de méthode et de prudence, et pour m’avertir de tous les efforts auxquels m’oblige l’honneur de parler devant vous; mais lorsque cette déclaration d’ignorance et d’incompétence est faite par des membres de cette Académie, sa gravité est bien différente : elle signifie que je parle de choses que j’ignore et que je me mêle de médecine quand je n’y suis pas autorisé. Dans ces conditions ma fierté de chercheur consciencieux s’éveille et se révolte, et voici ma réponse : Je me rends cette justice de n’avoir jamais pris la parole au milieu de vous, si ce n’est pour vous instruire. Le plus humble des écoliers, et d’où qu’il vienne, est un maître lorsque, devant une assemblée scientifique, il apporte des faits nouveaux, des vues nouvelles. Je me rends encore cette justice que je n’ai jamais empiété sur le terrain médical, si ce n’est pour l’agrandir.

Et quant à la question que j’ai soulevée, je maintiens que je suis dans la vérité, c’est-à-dire qu’il y a et qu’il doit y avoir controverse au sujet des relations de la variole et de la vaccine, et que ce que j'ai observé dans le choléra des poules invite à se demander si le virus varioleux ne peut être transformé en virus-vaccin autrement qu’en passant par les animaux. N’y a-t-il pas ici, devant moi, des représentants de la dépendance comme il y en a de l’indépendance des deux

virus.’ Au surplus, j’attends vos preuves que je me trompe, quand j’expose qu’il y a aujourd’hui dans la science deux opinions contradictoires. Je les attends pour les discuter et pour vous montrer que, loin q ne j aie parlé sans connaître le sujet, c’est vous qui, l’ignorant ou le comprenant mal, avez été conduits à me taxer d’insuffisance.

J’arrive maintenant à l’exemple de M. Depaul, au choléra des poules, à la culture des microbes , à ce qui se passe dans les cornues , comme vous dites, monsieur Depaul; enfin, à savoir si j’ai, oui ou non, oublié de prouver que le microbe du choléra des poules est 1 unique cause de la maladie et de la mort. Voici un vase renfermant en large suri ace du bouillon de poule parfaitement pur; par là, j’entends qu il est inaltérable et, au contact d’un air pur, absolument dépourvu de germes d’altération quelconque, sa limpidité est irréprochable. 1) autre part, voici deux v ases qui sont troubles et qui, tous deux, renferment une culture du microbe du choléra des poules; celui-ci était hier, à une heure de 1 après-midi, dans le même état que le premier, renfermant le même bouillon et d’une limpidité parfaite. Pour le préparer, a 1 occasion de la présente séance, dans l’état où il se trouve, je me suis servi de ce petit flacon contenant une centième, une millième culture du microbe, et de cette baguette de verre, effilée en pointe à la lampe. .1 ai plongé cette pointe, pointe fermée qui n’aspire rien, qui ne peut faire que se mouiller, dans le petit flacon, et je l’ai transportée ensuite dans le grand. L’organisme, malgré cette quantité infiniment petite de semence, a pullulé avec une rapidité telle que, quelques heures après, des ondes soyeuses apparaissaient dans le liquide, formées par des nuages animés de microbes, et que, vingt-quatre heures après, le trouble était ce que vous le voyez; et maintenant ce liquide qui, hier encore, était du bouillon nutritif ordinaire de poule, absolument inofîensif, dont on pouvait injecter sous la peau de l’animal un, deux, dix, vingt centimètres cubes sans provoquer ni la maladie ni la 1,101 1, est en ce moment tellement virulent que si vous faites passer sous la peau une très petite fraction de gouttelette du liquide, fût-elle d un millième de goutte, 1 animal périra, tout le corps rendu virulent, et après un désordre local dont je place ici devant vous les effets vraiment extraordinaires et effroyables. Voulez-vous maintenant avoir la preuve que dans ce liquide, hormis la partie solide, animée, qui provoque ce trouble, il n’y a rien qui soit une cause de mort? En voici la pieuve . filtrons le liquide a laide de cet appareil; le liquide limpide qui passera au travers de ce filtre merveilleux, puisqu’il a retenu jusqu’au dernier tous les individus composant la colonie des microbes, le liquide, dis-je, injecté sous la peau, non par fraction de goutte, mais

MALADIES YIllULi: NT ES

par dizaines de centimètres cubes, ne produira jamais la mort,, pas plus qu’avant la culture. Votre esprit, monsieur Depaul, est-il satisfait? Pas encore, peut-être? Cette filtration vous gêne, c’est de la chimie, ce sont des cornues, comme vous dites. Eli bien, voici le virus enfermé dans un tube et pris, non sous sa forme d’individu adulte, mais à l’état de germes, germes si ténus que ce liquide qui en renferme des milliards de milliards vous apparaît presque limpide comme de l’eau distillée; dans ce tube cependant il y a de quoi faire périr toutes les poules de la banlieue de Paris. Suspendons ce tube pendant quelques jours dans un lieu à température constante : les germes tomberont au fond, et alors, si nous inoculons toute la partie limpide supérieure comparativement à une trace des couches inférieures, la première inoculation laissera la poule en pleine santé, la seconde produira la maladie et la mort.

Parlez, si vous voulez, d’empoisonnement. Faites cette hypothèse, je le veux bien. Je ne connais, pas plus que vous ni personne, le mécanisme de la mort à la suite d’une maladie quelconque, pas plus que nous ne connaissons le mécanisme de la vie. Parlez de poison, si vous le voulez, mais vous serez contraint d’ajouter que, si un poison fait la mort, c’est le microbe qui engendre le poison. Ouanl à la maladie spontanée et à tous les symptômes qu’on y remarque, je vous ai dit comment il était facile de la faire naître à l’aide de repas souillés par le microbe. Si vous n’étiez pas satisfait, monsieur Depaul, de ces raisonnements et de ces preuves de chimiste, il ne me resterait qu’à vous exprimer mes plus vifs regrets de ne point me trouver d’accord avec un des membres très éminents de cette Académie.

M. J. Guéiun : La démonstration de M. Pasteur avant été faite, ainsi qu’il l’a déclaré, en vue de donner satisfaction à Al. Depaul, il serait intéressant de savoir si elle a convaincu M. Depaul.

M. Pasteur : Et vous, monsieur Guérin?

M. J. Guéiun : J’aurais préféré, avant de répondre à M . Pasteur, que. .M . Depaul eût bien voulu faire connaître son opinion; mais, puisque notre, collègue croit devoir garder le silence, je n’ai, moi, aucune raison de ne pas satisfaire immédiatement M. Pasteur. Je déclare donc à notre collègue que sa démonstration ne m’a pas du tout convaincu.

M. Pasteur : Tant pis.

M. J. Guéiun : J éprouve absolument le même sentiment à votre égard.

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