Poggiale. Ibid., p
5. M. Bouillaud: « Qu’il me soit permis, avant de finir, de poser humblement, et comme en tremblant, cette question qui pourra sembler puérile : puisque les ferments sont, soit des matières semi-organisées, soit de"S êtres organisés vivants, ces ferments vivants périront un jour, et devront subir, pour leur propre compte, la décomposition putride. Eli bien 1 quels seront les ferments qui présideront à l'acte de décomposition putride de ces ferments organisés eux-mêmes? » Ibid., séance du 23 février 1875, 2" sér., IV, p. 212.
G. Voir, p. 480-485, tome II des Œuvres de Pasteur : Nouvelles observations sur la nature de la fermentation alcoolique (Réponse à MM. Brefeld et Traubo). {Notes de l'Édition.)
M A L AD I ES VIH U I. E N T Ë S
degré l’attention d’une assemblée d’hommes célèbres, dont la préoccupation constante est la connaissance des manifestations de la vie, car il s’agit de la vie dans des conditions ignorées jusqu’à ce jour. La Communication à laquelle je fais allusion consiste essentiellement dans cette assertion, expression d’expériences rigoureuses, qu’il existe des circonstances où la vie peut apparaître et s’entretenir sans air, et par conséquent en l’absence absolue du gaz oxygène libre.
Voici un ballon de verre de 3 litres de capacité qui contient 75 grammes de lactate de chaux pur, environ 1/2 gramme de phosphate d’ammoniaque, environ 0 gr. 4 de phosphate fie potasse, 0,3 de chlorure de magnésium, 0,2 fie sulfate d’ammoniaque et une très petite quantité de phosphate fie soude. On pourrait remplacer avantageusement ces dernières matières salines ajoutées au lactate par un sel d’ammoniaque et des cendres d’un organisme inférieur, fie la levure de bière, par exemple.
Portons Je liquide du ballon a l’ébullition, pendant que cette tubulure recourbée, disposée de façon à pouvoir recueillir ultérieurement les gaz qui pourront se dégager, est plongée dans une autre portion du même liquide qui remplit le ballon également amenée à l’ébullition. Celte opération a pour but de priver d'air, d’une manière absolue, le contenu du ballon. On laisse refroidir, puis on transporte l’extrémité recourbée du tube abducteur dans un vase rempli fie mercure.
Le liquide fie ce vase ainsi disposé pourrait rester éternellement inerte, soit à l’abri de l’air, comme il est en ce moment, soit au contact fie l’air, pourvu que cet air soit parfaitement privé de ses poussières organiques. Pourtant ce vase renferme un liquide propre à l’alimentation de certains êtres, malgré sa composition en quelque sorte purement minérale. .Mais la A ie est absente et resterait éternellement absente, parce que ce qui constitue essentiellement la vie des êtres dont ce milieu est une nourriture appropriée n’a pas été ajouté. Introduisons donc la vie flans ce milieu, semons-y fies vibrions. A cet effet, plaçons flans le petit entonnoir, qui surmonte la seconde tubulure droite de notre ballon et son robinet de verre, une petite quantité de l’un fies liquides organiques où l’on voit naître des vibrions après qu’ils ont été exposés à l’air ordinaire : mieux encore, et c’est ce que l’on a fait ici, plaçons dans l’entonnoir un peu d’un liquide exactement composé comme celui du ballon, qui aura été exposé à l’air et où des vibrions seront nés. Tournons maintenant la clef du robinet de façon à introduire dans la masse liquide du ballon quelques gouttes du liquide à vibrions de l’entonnoir.
A la suite de cet ensemencement de la vie dans notre milieu
minéral, des phénomènes étranges apparaissent bientôt. Le liquide, qui était limpide comme de l’eau distillée, prend peu à peu, les jours suivants, une légère opalescence, qui s’accuse de plus en plus, en même temps que des gaz se dégagent montant du fond du vase en une multitude de petites bulles serrées. Ce gaz est un mélange d’hydrogène et d’acide carbonique, et en même temps l’acide lactique se transforme en acide butyrique, qui reste uni à une partie de la chaux du lactate, dont le restant se combine avec une portion de l’acide carbonique produit. C’est une véritable putréfaction de l’acide lactique qui prend naissance, mais une putréfaction sans putridité, parce que l’acide lactique ne contient ni soufre ni phosphore, ces éléments aux combinaisons gazeuses puantes et délétères pour l’homme, mais inoffensives pour les vibrions. Je me trompe, la putridité se manifeste, mais dans un degré si faible qu’elle est presque insensible. J’ai dit qu’il y avait du phosphore et du soufre à l’état de phosphates et de sulfates. Le milieu est réducteur ; de là un peu d’odeur, et même assez souvent une couleur grise du précipité qui se forme au fond du vase; sans doute cette couleur grise provient d’un peu de sulfure de fer, parce que le fer est presque toujours présent, même dans les matériaux les plus purs. A l’endroit où les gaz se dégagent sur le mercure, celui-ci noircit également par la formation d’un peu de sulfure de mercure.
M ais voulez-vous la putridité au suprême degré? Remplacez l’acide lactique, neutralisé par la chaux, par de la fibrine associée à du carbonate de chaux, ou par tel ou tel organisme mort, de la nature des matières animales, tel que la levure de bière. Les effets seront du même ordre, mais cette fois la quantité des gaz putrides formés sera considérable.
D’où proviennent donc toutes ces mystérieuses transformations? L’examen fait au microscope d’une goutte de ce liquide placé sous vos yeux, et qui a perdu sa limpidité primitive, va nous le dire. Spectacle admirable ! Des êtres sous la forme de petites baguettes vont et viennent, s’arrêtent et reprennent leur mouvement. Ils sont simples ou réunis par deux, par trois, par quatre, et plus encore. Voilà une chaîne de deux qui se disjoint après une sorte d’effort plus ou moins prolongé de la part des deux moitiés qui se sont agitées comme pour se séparer à leur articulation. Et voilà que chacune de ces moitiés se meut pour son propre compte après la disjonction de l’ensemble, c’est la génération par scissiparité. Quelle activité, quelle vie, quel mouvement ! Je comprends pourquoi le liquide est laiteux. Ce que nos yeux dans leur impuissance appellent trouble laiteux, une intelligence
M A LADIES VIH ü L E N T E S
agrandie par le microscope nous fait voir que cet état est une conséquence de la vie de ces petits êtres et de leur mouvement incessant à travers la masse liquide. Et l’expérience patiemment suivie nous dira que la vie dure autant que dure le principal aliment de nos petits êtres, c’est-a-dire l’acide lactique du lactate de chaux, pourvu toutelois, bien entendu, que toutes les autres conditions générales de l’existence soient satisfaites; car ce n’est pas tout que d’avoir des aliments a sa disposition, il faut pouvoir les assimiler, il faut que le trouble fonctionnel que vous désignez sous le nom de pathologie n’intervienne pas pour suspendre les lois de la vie et de la santé, lout à I heure, si vous le voulez, je les rendrai malades, tous ces petits êtres.
Nous n’avons pas fini avec les particularités de notre expérience qui vous paraîtra de plus en plus remarquable et instructive au fur et a mesure que vous l’approfondirez davantage. Prenons le poids des vibrions formés au moment où le repos s’est fait dans notre vase, où tout mouvement intestin a disparu et où tous les vibrions sont tombés inertes au fond du vase parce qu’ils ont usé leur principal aliment, l’acide lactique, en le transformant en acide butyrique, lequel acide butyrique est absolument impropre à leur existence, vous comprendrez pourquoi tout à l’heure, quand je caractériserai les matières fermentescibles. Comparons ce poids de vibrions au poids des 75 grammes de lactate de chaux transformé; la différence est considérable. Je n’ai pas sous les yeux le rapport de ces deux poids, mais il est tout au plus de 1. à 200. Qu’est-ce à dire? un agent, qui pèse 1 et qui entraîne la décomposition d’un poids de matière 200 fois plus grand ! mais c’est la le caractère des phénomènes que les chimistes ont désignés sous le nom de phénomènes de fermentation ! Oui, nous venons d’avoir affaire a une véritable fermentation, où l’acide lactique est la matière fermentante et où les vibrions sont le ferment.
Oh ! comme les voilà loin de nous et reléguées au rang des chimères, toutes ces théories de la fermentation imaginées par Berzelius, Mitscherlich, Liebig (d), et que de nos jours, MM. Pouchet, Kremy, T récul, Béchamp, ont rééditées en les accompagnant d’hypothèses nouvelles (1 2). Qui oserait soutenir encore que les fermentations sont des phénomènes de contact, des phénomènes de mouvement communiqué par une matière albuminoïde qui s’altère, ou des phéno-
1. Voir, à co sujet, p. 80-83, tome It des Œuvres de Pasteur : Historique de l’état actuel de la science sur la levftre de bière et ses modifications pendant la fermentation alcoolique.
2. Voir, p. 807-417, tome II des Œuvres de Pasteur : Discussion avec MM. Fremy et Trécul sur l’origine et la nature des ferments. (Notes de l'Édition.)
mènes produits par des matières semi-organisées qui se transforment en ceci ou en cela ? Tous ces échafaudages créés par l’imagination s’écroulent devant notre expérience si simple et si probante. Notre milieu fermentescible, en effet, est un milieu minéral où toute matière albuminoïde était absente ; c’est un ensemble de corps cristallisables, dans lequel nous avons au début introduit la vie par un vibrion, au contact d’une matière fermentescible, matière qui a concouru à nourrir, à engendrer tout le ferment qui s’est produit. Le ferment est un être vivant qui s’est multiplié grâce à un transport incessant de la matière fermentescible au ferment: dans le corps de nos vibrions, il n’y a pas un seul atonie de carbone qui n'ait été enlevé à la matière fermentescible, car dans notre milieu il n’existait de carbone que dans l’acide lactique. Et, chose admirable, la puissance de la vie a été telle, dans ces quelques infimes vibrions que nous avons semés, qu’ils ont pu former toutes les matières albuminoïdes, azotées, phosphorées et sulfurées de leur corps, toutes leurs matières grasses, toute leur cellulose ou leur chitine, à l’aide de l’azote, du phosphore et du soufre enlevés à des phosphates ou à des sulfates d’ammoniaque qui se sont copulés avec la matière hydrocarbonée de l’acide lactique.
Toutefois, la circonstance la plus essentielle et, pour ainsi dire, maîtresse dans notre expérience n’a pas encore été introduite, et il est temps que je la soumette à votre attention, à l’attention d’hommes, comme je le disais tout à l’heure, voués à la connaissance du plus grand des mystères, du mystère de la vie.
Nous avons préparé au début un milieu nutritif parfaitement privé d’air et, à l’abri du contact de l’air, nous y avons semé des vibrions; enfin, pendant les semaines qui ont suivi, jamais notre liquide n’a été découvert. Néanmoins, les vibrions semés se sont multipliés à l’infini. Voilà donc la vie, c’est-à-dire la nutrition et la génération sans le moindre concours de l’air ou du gaz oxygène libre! Et dans cette expérience, deux choses ont marché de front, la vie sans air et la fermentation. Ah! si c’était là un phénomène général, si la vie telle que nous la connaissons, avec absorption de gaz oxygène libre, n’était pas accompagnée de fermentation proprement dite, si le poids des aliments assimilés était dans ce cas de l’ordre du poids des aliments ingérés et mis en œuvre sous l’influence de la respiration, et si d’autre part la vie sans air était toujours liée à la fermentation; si, dans ces dernières conditions, la vie avait pour conséquence une transformation d’un poids énorme des aliments, comparativement au poids des assimilations nutritives, n’aurions-nous pas soulevé le voile de ces phénomènes mystérieux de la fermentation ?
MALADIES VIRULENTES
Du moment où il serait établi qu’il y a corrélation entre le fait de la vie sans air et le fait de la fermentation, n’aurions-nous pas découvert la cause de cet important phénomène? Les vraies causes des phénomènes nous échappent. En bonne philosophie, le mot de cause doit être réservé à la seule divine impulsion qui a, formé l’univers. Nous ne pouvons constater que des corrélations. Un phénomène succède à un autre et ne peut être sans la manifestation de celui-ci : par abus de langage nous disons alors qu’il y a relation de cause à effet.
Eh bien oui, le phénomène dont il s’agit est général. Oui, quand il y a vie sans air, il y a fermentation, et quand il y a fermentation, il y a vie sans air.
Reprenons notre ballon et changeons de liquide nutritif afin de pouvoir changer d’organisme. Prenons de l’eau sucrée mêlée à des matières azotées, semons de la levure de bière dans le liquide parfaitement privé d’air.
Les cellules de la levure se multiplient et la fermentation alcoolique du sucre se produira.
On pourrait faire ainsi des kilogrammes de levûre par centaines, en augmentant suffisamment les volumes des liquides fermentescibles et des vases qui les contiennent sans le moindre concours du gaz oxygène libre.
Je pourrais en dire autant des autres fermentations proprement dites, de celles que le progrès dû à mes recherches a séparées avec tant de raison de toutes les actions de diastase auxquelles on les avait associées par erreur, quoiqu’elles y rentreront peut-être un jour par quelque côté encore ignoré.
Et aujourd’hui, comme il y a quinze jours, lorsque je vous ai parlé de l’erreur que venait de commettre M. Schützenberger, comprenez la délicatesse des expériences qui précèdent, ainsi que de toutes celles du même ordre, par le récit succinct que je vais vous faire. Dans la théorie que je viens de présenter des phénomènes de fermentations proprement dites, il y a une proposition capitale : c’est celle de la vie sans air; vraie, la théorie subsiste; inexacte, la théorie s’écroule. Or, des naturalistes allemands, par déduction d’expériences fort bien conduites, ont nié formellement dans ces dernières années que la levûre de bière pût se multiplier sans air. « Non, dit le Dr Brefeld, il n’existe pas sur les derniers degrés de l’échelle organique une classe d’êtres qui, comme le pense M. Pasteur, soit capable de vivre d’oxygène pris à l’état de combinaison, de se nourrir, de se multiplier dans des conditions d’existence absolument contraires à celles
MAI.A.DIES VIRULENTES
qui sont communes à tout le reste des êtres vivants (*). » Voici la cause de l’erreur grave* (|ue les naturalistes allemands ont commise : au lieu de semer dans notre ballon de la levure en voie de formation active, prenons-la très active encore, mais déjà un peu usée, parce que la fermentation à laquelle elle vient de participer s’achève; alors son développement deviendra si pénible qu’il pourra passer inaperçu. Telle est la circonstance, en apparence si infime, qui a provoqué l’énergique contradiction des naturalistes auxquels je fais allusion, les Drs Brefeld et Traube (1 2).
Combien ils ont mal compris cette théorie nouvelle de la fermentation, ceux qui ont voulu, ainsi que cela a été fait tout à l’heure devant vous, la contredire au moyen du fait découvert par MM. Lechartier et Bellamy, à savoir que dans des fruits détachés de l’arbre et abandonnés dans de l’air confiné il peut se faire de l’acide carbonique et de l’alcool sans la formation d’un ferment organisé spécial. Quant à moi, ce fait est une confirmation frappante de la théorie que j’ai proposée et que je viens de développer devant vous. Pour bien comprendre ceci, il faut faire l’expérience de MM. Lechartier et Bellamy (3 4) comme il m’est arrivé de la faire, c’est-à-dire de la manière suivante :
Nous savons tous, depuis les remarquables expériences de M. Bérard (*), au commencement de ce siècle, sur la maturation des fruits, que les fruits détachés de l’arbre et exposés à l’air vivent, si l’on peut ainsi parler, à la manière des animaux et de certaines plantes inférieures, car ils absorbent le gaz oxygène libre qui les entoure et expirent de l’acide carbonique en volume a peu près égal au volume de gaz oxygène qui s’introduit dans leurs cellules pour y produire certaines manifestations de la vie, car le Iruit continue de mûrir. Cela posé, plongeons un fruit, non dans 1 air, mais dans le gaz acide carbonique. De deux choses l’une, la vie ou, si vous le préférez, un certain travail chimique va continuer dans les cellules du fruit, comme je viens de vous prouver que cela avait lieu dans 1 air, ou bien tout travail chimique sera abso-
1. Brefeld (O.). Untersuchungen über Alkoholgâhrung. Verhctndlungen der physi/t.med. Gesellschaft zu Würzburg, 1873, p. 163-178, et Berichte der deutsclxen chemischen Gesellschaft, VII, 18771, p. 281-283.
2. Voir, k ce sujet, tome II des Œuvres de Pasteur, p. 430-435 : Nouvelles observations sur la nature de la fermentation alcoolique; et p. 443-444 : Note sur la fermentation à propos des critiques soulevées par les D,s Brefeld et Traube.
3. Lechartier et Bellamy. Étude sur les gaz produits par les fruits. Comptes rendus de l'Académie des sciences, LXIX, 1869, p. 350-360. — De la fermentation des fruits. Ibid., p. 466-469. — Voir aussi, p. 401-402, tome II des Œuvres de Pasteur : Note sur la production de l’alcool par les fruits.
4. Bérard. Mémoire sur la maturation des fruits. Annales de chimie et de physique XVI, 1821, p. 153-183 et 225-251. (Notes de l'Édition.)
MALADIES VI R U L E N T E S
lument suspendu. Si cette dernière hypothèse se réalisait, le fruit resterait inerte, intact, et l’on aurait là un moyen admirable de conservation des fruits. Or, il n’en est rien : l’expérience prouve que c’est la première hypothèse qui se réalise; la plus simple observation démontre en effet que le fruit plongé dans l’atmosphère de gaz acide carbonique se modifie plus ou moins profondément. Les prunes, par exemple, deviennent dures et comme ligneuses; le raisin prend exactement le goût de la vendange, etc. Où donc les cellules du fruit, pour accomplir le travail chimique dont je parle, et qui comme tout travail exige une consommation de chaleur, où donc, dis-je, ces cellules ont-elles pris la chaleur indispensable à ces modifications, à cette sorte de vie poursuivie dans les conditions anormales dont nous parlons? Certes, ce ne sont pas les combustions dues au gaz oxygène libre qui fournissent cette chaleur, comme dans le cas où le fruit est plongé dans l’air ordinaire, car dans notre atmosphère d’acide carbonique il n’y a pas de gaz oxygène libre. Cette chaleur indispensable aux phénomènes que l’observation constate, c’est le sucre qui la fournit par sa décomposition, car le propre de la matière sucrée, comme des matières fermentescibles en général, est de fournir de la chaleur par leur décomposition à la manière des substances explosibles. Nous sommes exactement dans le cas de la décomposition du sucre en présence de la vie des cellules de levure vivant sans air. Cette décomposition du sucre se manifeste dans le fruit par la production de l’alcool et de l’acide carbonique. Ici, le ferment est la cellule du parenchyme du fruit. Il y a dans cette cellule une vie poursuivie ou Iravail chimique accompli sans air, il doit y avoir fermentation d’après notre théorie même, et l’expérience prouve qu’il en est ainsi : la théorie reçoit donc de ce fait une étendue et une généralisation qui l’agrandit et la fortifie.
Voilà pourquoi dans la dernière Communication que j’ai faite à l’Académie des sciences je m’exprimais ainsi : « Plus généralement tout être, tout organe, toute cellule qui a la faculté d’accomplir un travail chimique sans mettre en œuvre du gaz oxygène libre provoque aussitôt des phénomènes de fermentation (,). »
Je n’ai pas fait encore ces expériences; mais tout me porte à croire que les cellules animales doivent se comporter autrement que les cellules végétales. La mort ne peut pas supprimer instantanément la réaction des solides et des liquides dans l’organisme. Je suis persuadé, ce n’est pourtant encore qu’une idée préconçue, je suis persuadé qu’en asphyxiant subitement un animal, il doit apparaître ici ou là, et peut-
1. Voir, p. 430, tome II des Œuvres de Pasteur. ( Note de l'Édition.)
être dans toutes les parties de son corps, des actes de fermentation dont la faible durée ou le peu d’intensité ont empêché la constatation jusqu’à ce jour. Prochainement peut-être j’apporterai devant cette Académie le résultat d’une expérience qui consisterait à serrer fortément le membre d’un animal de façon à y supprimer la circulation et à plonger ce membre aussitôt dans une atmosphère de gaz acide carbonique. Que se passera-t-il dans ce membre frappé de mort? Une sorte de vie physique et chimique, si je puis ainsi parler, continuera d’agir, et se manifestera probablement par des phénomènes de gangrène que j’ai considérés depuis longtemps comme n’ayant que des rapports éloignés avec la putréfaction et qu’on peut, suivant moi, rapprocher des phénomènes que nous offre un fruit détaché de l’arbre qui l’a porté.
J’ai parlé ton t à l’heure de circonstances dans lesquelles les vibrions que je viens de mettre sous vos yeux seraient rendus malades, si l’on peut s’exprimer ainsi. C’est une loi générale, en physiologie, que des êtres qu’on transporte tout à coup dans des conditions de vie essentiellement différentes de celles de leur existence habituelle tombent malades ou meurent. Or, en observant au microscope, à la manière ordinaire, une goutte du liquide laiteux qui remplit présentement ce ballon, on place forcément cette goutte au contact de l’air, puisqu’on la dépose sur une lame de verre qu’on recouvre d’une lamelle plus petite. 11 est facile de constater alors que les vibrions, qui, là, sont tous anaérobies, c’est-à-dire vivent sans air, en recevant le contact de l’air dans la petite manipulation dont nous parlons, perdent en grande partie la vivacité des mouvements qu’ils ont dans l’intérieur même du liquide du ballon; il serait trop long de dire ici comment on peut les observer au microscope sans les mettre aucunement au contact de l’air, mais voici une circonstance très démonstrative de ce que j’avance. Plus on attend pour faire l’observation de la goutte au microscope, plus sont francs et rapides les mouvements des vibrions; tout au commencement ils sont languissants; en outre, au bout de quelque temps, une demi-heure, une heure et davantage, sur tout le pourtour de la lamelle, les vibrions sont inertes parce que l’air qui arrive sur ces bords et se dissout dans le liquide du pourtour les fait périr; au centre, au contraire, où l’air est absent, la vie continue et leurs mouvements sont à peu près aussi marqués que dans l’intérieur du ballon. Cette même expérience peut être reproduite, mais en sens inverse, avec les infusoires qui ont besoin d’air pour vivre, les bactéries, les kolpodes, les monades, etc.
Il y a une quinzaine d’années j’ai rendu témoin de ces faits notre éminent secrétaire perpétuel, M. Béclard, ici présent.
MALADIES VIRULENTES
Si j’osais me le permettre, je finirais par une observation qui m’a traversé l’esprit pendant l’exposition de MM. Colin et Poggiale. Je la présenterai du reste avec toute sorte de scrupule et d’humilité, parce que c’est une observation critique qui s’adresse à l’Académie tout entière. Il y a quelques semaines, dans de brillants comités secrets dont je ne suis jamais sorti sans être émerveillé par le talent de parole que j’y avais entendu déployer, vous vous demandiez comment l’Académie pourrait introduire, à un plus haut degré, dans ses travaux et dans ses discussions le véritable esprit scientifique. Laissez-moi vous indiquer un moyen qui ne serait certainement pas une panacée, mais dont l’efficacité m’inspire toute confiance. Ce moyen consisterait dans une sorte d’engagement moral {iris par chacun de nous de ne jamais appeler ce bureau une tribune, de ne jamais appeler discours une communication qui y serait faite, de ne jamais appeler orateur celui qui vient de prendre ou celui qui va prendre la parole. Laissons ces expressions aux assemblées politiques délibérantes, qui dissertent sur des sujets où la preuve est souvent si difficile à donner. Ces trois mots, tribune, discours, orateur, me paraissent incompatibles avec la simplicité et la rigueur scientifiques.
Dans la prochaine séance, j’essayerai de vous prouver que mes savants contradicteurs, MM. Colin et Poggiale, ont prononcé devant vous des discours.
Quant à ma réponse à M. Bouillaud, dans ce qu’elle a de direct, je demande à l’Académie, dont l’ordre du jour est d’ailleurs très chargé, de la renvoyer à la prochaine séance, car je me sens très fatigué.
DISCUSSION SUR LA FERMENTATION
M. Pasteur (1 2) : J’ai l’honneur de déposer sur le bureau de l’Académie un exemplaire du Mémoire que vient de publier M. Gayon, agrégépréparateur à l’École Normale supérieure, sur la putréfaction des œufs (3). Ce Mémoire, assez considérable, de cent pages in-quarto, a
1. Bulletin de l'Académie de médecine, séance du 9 mars 1875, 2' sér., IV, p. 265-290. — Ont pris part à la discussion dans cette séance : Pasteub, Bouillaud, Poggiale, Colin.
2. Interventions de Pasteur : Ibid., p. 265-282, p. 283 et p. 284-290.
3. Gayon (U.). Recherches sur les altérations spontanées des œufs. (Thèse pour le doctorat ès sciences physiques.) Paris, 1875, 102 p in-4° (1 pl.). — Voir aussi p. 437-439, tome II des Œuvres de Pasteur. ( Notes de l’Édition.)
coûté à son auteur trois années d’un travail assidu. Ainsi que je l’ai déjà dit à l’Académie, il a été exécuté dans mon laboratoire. Dans le courant de cette semaine, M. Gayon a fait hommage de ses recherches a MM. Colin et Poggiale. Nos honorables collègues auront pu les méditer à loisir, et j’ose présumer que si ce travail avait paru huit jours plus tôt ils n’auraient ni l’un ni l’autre pris la parole mardi dernier sur ce sujet de la putréfaction dans les œufs pour lequel ils étaient peu préparés, comme on va le voir.
« Depuis les magnifiques travaux de M. Pasteur, dit M. Colin (*), presque tout le monde admet avec ce savant observateur qu’une fermentation quelconque exige comme condition indispensable la présence cl’êtres organisés et vivants. Les discussions ne portent guère que sur le [joint de savoir si les ferments organisés, les germes, les petits êtres, les acteurs de la fermentation, viennent du dehors ou s’ils naissent sur place par génération spontanée. Mais il me semble que la première question est d’examiner si la présence des organismes inférieurs est réellement une condition obligée de toute fermentation. »
M. Colin, sachant que j ai constaté que la putréfaction proprement cl 1 te est liée à la présence des vibrions, a étudié la putréfaction dans un cas déterminé, celui des œufs, et a cherché s’il est vrai qu’elle s’accompagne de la présence de ces petits organismes, comme cela résulte effectivement des études de M. Gayon.
M. Colin affirme que cela n’est pas. M. Colin croit avoir reconnu une autre erreur de M. Gayon. M. Gayon se serait trompé quand il annonce que les œufs ne s’altèrent pas toujours, que les uns se putréfient, que les autres ne se putréfient pas. Tous les œufs, au contraire, dit M. Colin, se putréfient à la longue.
\ oilà toute la Aote de M. Colin; je laisse de côté, bien entendu, la théorie des causes finales : c’est ce que j’appelle du discours.
J’ai prié mercredi dernier notre collègue, M. Reynal, directeur de 1 établissement dont M. Colin est un des savants professeurs, de demande! à AT . Colin, en mon nom, 1 envoi à mon laboratoire des œufs qu’il avait présentés mardi à l’appui de sa Communication. M. Colin, chercheur consciencieux de la vérité, s’est empressé d’apporter luimême les œufs dont il s’agit. Or, quelques instants d’observation ont suffi a M. Gayon pour montrer à M. Colin que ses œufs pourris renfermaient des bactéries et des vibrions, bactéries sous la coque dans les
1. Colin. Discussion sur la fermentation. Bulletin de l'Académie de médecine séance du 2 mars 1875, 2» sér., IV, p. 230-240. (Note de l'Édition.)
MALADIES VIRULENTES
parties qui reçoivent directement le contact de l’air à travers les parois de celle-ci, vibrions dans les profondeurs; vous savez pourquoi, d’après ce que je vous ai dit, dans la dernière séance, du mode de vie de ces deux classes d’êtres.
En conséquence, M. Colin n’avait pas vu des organismes dans les œufs pourris parce qu’il n’avait pas su les voir.
Notre savant collègue a-t-il été plus heureux dans cette assertion, qu’il n’est pas vrai que certains œufs échappent à la putréfaction? M. Gayon lui a présenté des œufs très anciens et nullement pourris. Dans le travail de M. Gayon que j’ai déposé tout à l’heure sur le bureau de l’Académie, il y en a beaucoup d’exemples.
Delà Note de M. Colin, il ne reste donc rien. Elle renferme encore, il est vrai, des conjectures, des hypothèses sur des possibilités ou des impossibilités. Tout cela est du discours; je n’en parlerai pas.
D’où proviennent les germes des organismes qui font pourrir certains œufs? On peut dire a priori qu’ils viennent du dehors. En effet, s’ils se formaient parce que la matière de l’œuf s’organise spontanément en ces petits êtres, tous les œufs devraient se putréfier. Or, cela n’est pas. M. Gayon dit qu’ils viennent du cloaque de la poule et qu’ils remontent de là dans l’oviducte, tout comme de notre bouche ces petits êtres passent dans nos intestins pour y faire putréfier nos aliments non digérés. Sans doute les preuves que M. Gayon donne de son opinion ne valent que ce qu’elles valent ; dans les sciences d’observation on ne peut pas toujours prouver mathématiquement, mais elles valent beaucoup et assez, selon moi, pour que tout esprit non prévenu les accepte. Les voici :
1° Le cloaque qui communique avec l’air extérieur est rempli de ces organismes.
2° Par l’observation microscopique faite sur une poule qu’on ouvre tout à coup, on les suit très loin dans l’oviducte et jusqu’aux points où l’œuf n’a pas encore de coquille et seulement une enveloppe membraneuse.
3° Par l’injection répétée de matières putrides dans le cloaque pour en augmenter la quantité, on augmente le nombre des œufs qui peuvent pourrir parmi ceux pondus par la poule en expérience.
4° M. Gayon a constaté que les organismes microscopiques, bactéries, vibrions, ne pénètrent pas, à la pression ordinaire, dans les œufs, quand même on plonge ceux-ci dans des matières putrides. Sur ce point, il avait précédé M. Colin. M. Gayon a constaté qu’en augmentant un peu la pression, de l’extérieur à l’intérieur, les organismes pénètrent. Or, l'œuf, encore à enveloppe membraneuse, est fortement pressé par la
tunique de l’oviducte. Enfin il faut rappeler que les spermatozoïdes remontent bien plus haut dans i'oviducte pour l’acte de la fécondation.
Savez-vous ce qui a porté M. Gayon à croire que les organismes viendraient du cloaque ? C’est un fait que j’ai déjà rappelé à l’Académie et que M. J. Raulin et moi nous avons observé sur des femelles de papillons de vers à soie (*). Si on les fait féconder par des mâles dont on a trempé le train postérieur dans un liquide chargé de vibrions, toutes les femelles pourrissent remplies de vibrions au bout de deux ou trois jours.
Je passe maintenant à l’examen de la Communication de M. Poggiale (1 2). Je regrette d'avoir à dire que dans cette Note il n’y a que du discours; pas une expérience, pas un fait personnel.
M. Poggiale, après avoir rappelé les conclusions du travail de M. Albert Bergeron (3), ajoute: Ces conclusions ont ému naturellement M. Pasteur. J’en demande pardon à notre collègue. Je ne serai jamais ému par la vérité scientifique, quelle qu’elle soit, si ce n’est peut-être d’admiration; ce qui m’a ému dans la Note que rappelle M. Poggiale, et ce qui devait émouvoir tout savant soucieux de la rigueur scientifique, c’est l’insuffisance des faits rassemblés par l’auteur pour appuyer ses conclusions, touchant la formation spontanée des vibrions dans les abcès.
Ce qui m’a ému, c’est une question de méthode, et c’est encore ce qui m’émeut ou, mieux, m’afflige dans la Note de M. Poggiale, où je trouve une critique si mal fondée.
Voici comment s’exprime M. Poggiale : « Je n’ai pas d’opinion sur la génération spontanée, et je crois vraiment que, dans l’état actuel de la science, il est plus sage de ne pas en avoir. M. Pasteur nous dit qu’il cherche depuis vingt ans la génération spontanée sans la trouver; ilia cherchera longtemps encore, etc., etc. »
Est-ce de la logique scientifique que de dire : Je n’ai pas d’opinion sur la génération spontanée; quant à vous, mon cher collègue, vous travaillez, j’en conviens, sur ce sujet depuis vingt ans, n’importe, abstenez-vous également, imitez-moi, vous agirez sagement en n’ayant pas non plus d’opinion.
Plus loin, M. Poggiale continue en ces termes: « Cette question est
1. Voir, à ce sujet, p. 656-660, tome IV des Œuvres de Pasteur : Note sur la flacherie.
2. Poggiale. Discussion sur la fermentation. Bulletin de l' Académie de médecine, séance du 2 mars 1875, 2° sér., IV, p. 241-247.
3. Bergeron (A.). Sur la présence et la formation des vibrions dans le pus des abcès. Comptes rendus de V Académie des sciences, 15 février 1875, LXXX, p. 430-432. (Notes de l'Édition.)
MALADIES VIRULENTES
Al
presque insoluble . , cependant ceux qui , comme moi , n’ont pas d’opi¬
nion arrêtée sur la génération spontanée, conservent le droit de vérifier, de contrôler, de discuter les faits au fur et à mesure qu’ils se produisent, de quelque part qu’ils viennent. A ce point de vue, j’aurai donc quelques doutes à soumettre à M. Pasteur, etc. »
Quoi! je suis engagé depuis vingt années dans un sujet et je ne dois pas avoir d’opinion, et le droit de vérifier , de contrôler , de discuter et d 'interroger appartiendra surtout à celui qui ne fait rien pour s’éclairer, à celui qui vient de lire plus ou moins attentivement mes travaux, les pieds sur les chenets de la cheminée de son cabinet !
Vous n’avez pas d’opinion sur la génération spontanée, mon cher collègue, je le crois sans peine, tout en le regrettant. Je ne parle pas, bien entendu, de ces opinions de sentiment que tout le monde a plus ou moins dans les questions de cette nature, car dans cette enceinte de recherche et de progrès nous ne faisons pas du sentiment ou des systèmes pour le plaisir d’en faire. Vous dites que, dans l’état actuel de la science, il est plus sage de ne pas avoir d’opinion. Eh bien, j’en ai une, moi, et non de sentiment, mais de raison, parce que j’ai acquis le droit de l’avoir par vingt années de travaux assidus, et il serait sage à tout esprit impartial de la partager.
Mon opinion, mieux encore, ma conviction, c’est que, dans l’état actuel de la science, comme vous dites avec raison, la génération spontanée est une chimère, et il vous serait impossible de me contredire, car mes expériences sont toutes debout, et toutes prouvent que la génération spontanée est une chimère.
Quel jugement portez-vous donc sur mes expériences? Est-ce que je n’ai pas placé cent fois la matière organique au contact de l’air pur dans les conditions les meilleures pour qu’elle produise spontanément la vie? Est-ce que je n’ai pas opéré sur les matières organiques les plus favorables, de l’aveu de tous, à la naissance de la spontanéité, matières telles que le sang, l’urine, le jus de raisin? Comment ne voyez-vous pas la différence essentielle entre mes adversaires et moi? Outre que j’ai contredit, preuve en main, toutes leurs assertions, et que jamais ils n’ont osé contredire sérieusement une des miennes, pour eux qui prétendent que les matières fermentescibles trouvent spontanément en ellesmêmes leurs ferments, chaque cause d’erreur bénéficie à leur opinion. Pour moi qui soutiens qu’il n’y a pas de fermentations spontanées, je suis tenu d’éloigner toute cause d’erreur et toute influence perturbatrice. Je ne puis maintenir mes résultats qu’au moyen des expériences les plus irréprochables; leurs opinions, au contraire, profitent de
toute expérience insuffisante, et c’est là seulement qu’ils trouvent leur appui.
En résumé, où voulez-vous en venir, partisans déclarés de l’hétérogénie ou soutiens complaisants et inconscients de cette doctrine? Combattre mes assertions. Attaquez-vous donc à mes expériences. Prouvez qu’elles sont inexactes au lieu d’en faire constamment de nouvelles qui ne sont que des variantes des miennes, mais où vous introduisez des erreurs qu’il faut ensuite vous montrer du doigt.
Vous terminez votre Note en me demandant des explications sur le fait delà production de l’alcool parles fruits sans apparition de cellules de levure. C’est la, ainsi que je vous l’ai exposé mardi dernier, une confirmation éclatante de la cause générale de la fermentation, telle que je l’ai proposée il y a quinze ans. Mais je suppose que je ne l’aie pas trouvée cette explication, à savoir que la fermentation est la conséquence de la vie sans air, et que par suite le fait que vous rappelez soit là inexpliqué et inexplicable. En serais-je embarrassé? Que pourriezvous en conclure ? Est-ce que cela toucherait à l’un quelconque des faits antérieurs que j’ai découverts?
Quelle idée vous faites-vous donc du progrès dans la science? La science fait un pas, puis un autre, puis elle s’arrête et se recueille avant d’en taire un troisième. Est-ce que l’impossibilité de faire ce dernier pas supprime le succès acquis par les deux premiers?
Une mère tient son enfant à la mamelle et le pose à terre, et lui dit : Marche. L enfant (et ne sommes-nous pas tous des enfants devant le mystère de la nature) fait un pas, puis un second, puis s’arrête chancelant. Seriez-vous bien venu de lui dire : Ah! tu as fait deux pas, mais tu hésites au troisième. Tes efforts précédents sont non avenus; tu ne marcheras jamais.
Vous voulez renverser ce que vous appelez ma théorie, c’est apparemment pour en défendre une autre.
Eh bien, laissez-moi vous dire à quels signes on reconnaît les théories erronées, à quels signes on reconnaît les théories vraies.
Le propre des théories erronées est de ne pouvoir jamais pressentir des faits nouveaux, et toutes les fois qu’un fait de cette nature est découvert, ces théories, pour en rendre compte, sont obligées de greffer une hypothèse nouvelle sur les hypothèses anciennes. En voici un exemple : M. Fremy fait, en 1841, je crois, un Mémoire sur la fermentation lactique (*) ; il y adopte la théorie de Liebig, à savoir
1. Boutron et Fremy. Recherches sur la fermentation lactique. Annales de chimie et de physique , 3" sér., Il, 1841, p. 257-274. (Note de l’Édition .)
MALADIES VIRULENTES
que les ferments sont des matières albuminoïdes qui sont en voie d altération, et qui communiquent leur mouvement à la matière fermentescible ; ici le ferment, pour M. Fremy, c’est le caséum.
En 18o7 , je trouve que M. Fremy s’est trompé ; que le ferment lactique n’est pas du caséum, mais un être vivant *). Voilà M. Fremy embarrassé ! Non, c’est le propre des systèmes de n’ètre jamais embarrassés ; car les hypothèses a priori ne coûtant pas d’efïort, il suffit de les rectifier par des hypothèses nouvelles. M. Fremy ne dit plus comme autrefois : « Le caséum est le ferment lactique » ; il dit : « Le caséum est un corps hémi-organisé qui a la propriété de s’organiser [à l’air] pour former le petit champignon lactique découvert par M. Pasteur (”2). »
Le propre des théories vraies, au contraire, c’est d’être l’expression même des faits, d’être commandées et dominées par eux, et de pouvoir prévoir sûrement des faits nouveaux, parce que ceux-ci sont par la nature enchaînés aux premiers ; en un mot, le propre de ces théories est la fécondité.
Qu’ont-ils découvert, je vous le demande? Qu’ont-ils prévu en médecine ou en industrie ceux qui croient à la génération spontanée, à l’existence d’un fait si considérable : la matière pouvant s’ arranger spontanément pour la vie ? Ah! si cela était, quelles admirables conséquences ne pourrait-on pas en déduire! Quant à moi, guidé par la lumière de la théorie des ferments organisés, vous n’attendez pas que j’énumère ici les faits nombreux et importants et les applications industrielles que j’en ai déduits. Naguère vous y applaudissiez dans cette enceinte.
Vous parlez de ma théorie comme si c’était une hypothèse : elle n’est que l’expression obligée de faits rigoureux. Je vous ai dit dans la dernière séance : la fermentation est liée à la vie sans air. Était-ce là une fumée de mon imagination? N’ai-je pas placé sous vos yeux des faits qui ne pourraient s’interpréter autrement? Et si la fermentation est la conséquence de la vie sans air, si elle est le résultat d’un travail propre à des cellules qui utilisent la chaleur de décomposition de la matière fermentante, n’est-il pas nécessaire que toute vie ou toute mutation dans les tissus, hors des combustions dues au gaz oxygène libre, engendre la fermentation? Cette prévision de la théorie, l’expérience des fruits plongés dans le gaz acide carbonique la réalise.
1 et 2. Voir, à ce sujet, tome II des Œuvres de Pasteur, p. 3-13 : Mémoire sur la fermentation appelée lactique; et p. 374-379 : Réponse à M. Fremy. [Note de l'Édition.)
Loin d’être gênée 'parle fait que vous avez rappelé, la théorie en est fortifiée et agrandie.
En voulez-vous une preuve frappante, voulez-vous un exemple des prévisions d’une théorie vraie?
Lorsque, en 1861, devant la Société chimique de Paris, j’ai exposé pour la première fois le fait que la levûre de bière pouvait vivre absolument sans air, et la pensée que c’était sans doute par ce motif qu’elle était ferment, j’ai ajouté, par prévision, ce qui suit :
« Si les plantes ordinaires avaient pour l’oxygène une affinité qui leur permît de respirer à l’aide de cet élément enlevé à des composés peu stables, on les verrait être ferments pour ces matières. »
Et j’ajoutai :
« J’espère réaliser ce résultat, c’est-à-dire rencontrer des conditions dans lesquelles certaines plantes inférieures vivraient à l’abri de l’air en présence du sucre, en provoquant alors la fermentation de cette substance à la manière de la levûre de bière (4). »
Dans ces deux passages d’une Note écrite en 1861, ne trouvez-vous pas une prévision du fait observé plus tard par MM. Lechartier et Bellamy (1 2) sur les fruits? Vous y trouvez surtout ce fait non moins significatif que j’ai constaté dans ces dernières années, à savoir que toutes les moisissures, mises dans des conditions où elles n’ont que des quantités d’oxygène insuffisantes pour vivre, provoquent la formation de l’alcool et un dégagement d’acide carbonique, c’est-à-dire une sorte de fermentation alcoolique, quoique ce ne soit pas du tout la fermentation alcoolique proprement dite.
Je vais vous dire ce qui vous trompe ou ce qui fait pour vous obscurité dans ce fait des fruits, c’est que vous aurez cru que la fermentation alcoolique des fruits était une fermentation alcoolique proprement dite reproduisant l’équation de la levûre. Alors vous vous êtes dit : M. Pasteur s’est, trompé, car il a prétendu jadis que toute fermentation alcoolique devait être liée à la présence de la levûre. Beaucoup de personnes sont ainsi dans ce sujet les dupes de nos conventions de langage; oui, je le répète, toutes les fois que vous aurez la fermentation alcoolique proprement dite, c’est-à-dire formation d’alcool, d’acide carbonique, d’acide succinique, de glycérine, de cellulose, de matières grasses, etc., etc., dans les rapports exacts (et variables avec les conditions extérieures) que nous offre la fermenta-
1. Bulletin de la Société chimique de Paris , séance du 28 juin 1861, p. 79-80; et p. 148-149, tome II des Œuvres de Pasteur : Influence de l’oxygène sur le développement de la levûre et la fermentation alcoolique.