‹ Œuvres de Pasteur (volume 2)Chapitre 16 sur 299 · Lechartier et Bellamy. Loc. cit. (Notes de l'Édition · texte numérisé non relu

Lechartier et Bellamy. Loc. cit. (Notes de l'Édition

MALADIES VIRULENTES

lion alcoolique type, vous aurez en effet présence de la levûre, et c’est la levûre qui aura provoqué le phénomène. Par les nombres mêmes que vous avez cités, vous auriez dû vous apercevoir combien la fermentation alcoolique des fruits est différente de la fermentation alcoolique proprement dite. Là oû il y a formation d’alcool, il n’y a pas nécessairement fermentation alcoolique. C’est pour abréger le discours qu’on dit fermentation alcoolique ; à vrai dire, on devrait désigner la fermentation alcoolique par son équation qui est complexe comme la vie, lorsqu’on ne veut pas la désigner par le fait de la présence de la levûre qui est son ferment propre.

M. Poggiale se livre dans sa Note à une autre discussion sur les urines ammoniacales.

M. Poggiale y examine une hypothèse. Notre collègue paraît fort gêné qu’il faille un ferment pour convertir dans l’urine, à la température ordinaire, l’urée en carbonate d’ammoniaque. Voilà encore le sentiment mêlé à des questions de fait. Qu’importe donc à la nature que nous ayons de la peine à comprendre qu’il faille un ferment pour cette transformation !

Je serais, quant à moi, fort heureux d’apprendre que telle réaction purement chimique de l’économie transforme l’urée en carbonate d’ammoniaque. Mais, ainsi que je le disais dans la dernière séance, dans les sciences il ne s’agit pas de savoir ce qui pourrait être dans une hypothèse donnée ; ce qui importe, c’est de savoir ce qui arrive, c’est de connaître ce qui est. Or, ce qui est, le voici dans l’état actuel de la science : toutes les fois que des urines se sont montrées ammoniacales, et qu’une observation microscopique attentive a été faite de ces urines ou de leurs dépôts, on y a découvert des ferments organisés, et notamment le ferment que j’ai signalé le premier comme devant être le ferment ammoniacal de l’urine, et qui a été si bien étudié par M. Van Tieghem (*). Je tiens de M. Gosselin que, depuis le jour où j’ai appelé son attention sur la possibilité que l’urine ne fût ammoniacale que par le fait de la présence de ce petit ferment, constamment il a vérifié l’exactitude de cette prévision, et moi-même je n’ai pas trouvé un exemple qui la contredise.

Je vais poursuivre maintenant ma réponse à la question de M. Bouillaud : « Quels sont donc les ferments des ferments (1 2) ? » En d’autres termes et d’une manière plus générale : « Comment les ferments, qui sont des êtres vivants et qui contiennent des matériaux du même

1. Van Tieghem (Ph.) : Recherches sur la fermentation de l’urée et sur l’acide hippurique. Paris, 1864, 64 p. in-4° (1 pl ).

2. ' Voir la note 5 de la p. 28 du présent volume. ( Notes de l'Édition .)

(EU VU liS l)li PASTEUR

ordre <|iie ceux de Lotis les êtres vivants, peuvent-ils se décomposer à la suite des décompositions qu'ils ont eux-mêmes provoquées ? Comment peuvent-ils se détruire et disparaître ou au moins être réduits à leurs seuls germes, lesquels sont éternels, autant du moins que la vie doit être éternelle à la surface de la terre ? Comment les matériaux qui composent l'espèce peuvent-ils se gazéifier et faire retour à l’atmosphère sous les formes plus ou moins minérales de la vapeur d’eau, du gaz acide carbonique, des gaz hydrogène ou a/.ole ou ammoniac, etc...?

Quoique dans les transformations auxquelles je fais allusion, et qui vont nous occuper, la nature obéisse a un très petit nombre de lois générales parfaitement déterminées, les phénomènes se présentent avec une variété infinie dans les détails, et si l’on voulait embrasser toutes les formes du retour a l’atmosphère ou au sol de la matière organique après la mort, il faudrait un temps et un espace dont je ne puis disposer; mais comme à travers les mille variations des phénomènes un très petit nombre de lois président a leur manifestation, que ces lois se retrouvent dans tous les cas particuliers, je ne saurais mieux faire pour répondre a la question de notre illustre confrère, M. Bouillaud, que de prendre un exemple déterminé, de l’envisager sous toutes ses laces, puis d’ajouter : « ah uno disce omîtes. »

Je vais considérer devant vous le retour a l’atmosphère et au sol d’un des fruits de la terre les plus précieux pour l’homme, le raisin, et loin de restreindre la- difficulté, je la prendrai dans sa complexité la plus grande. Sans que j’aie besoin d’y insister, vous comprendrez facilement, chemin faisant, qu’au lieu du raisin j’aurais pu prendre tout autre organe ligneux ou foliacé, soit de la vigne, soit de telle ou telle plante, et même en lisant entre les lignes vous comprendrez que mon exemple embrasse la destruction de toutes les espèces par lesquelles la vie se manifeste à la surface de la terre.

Si je considérais la destruction du raisin dans son entier, abandonné isolément a lui-même, je ne vous présenterais qu’une des lois des phénomènes; or, il y en a deux principales, et pour les passer en revue 1 une et 1 autre, je vais imaginer que tous les fruits d’une vigne viennent d’être récoltés et mis en un tas gigantesque, dans un immense réservoir, du volume d’une montagne, si vous le voulez. La superposition de toutes ces grappes commence par séparer sous l’effort de la pesanteur les grains des grappes, les brise plus ou moins et laisse échapper leur contenu sous forme d’un liquide sucré. Par une coïncidence heureuse (que M. Colin pourrait tout à son aise et par sentiment envisager comme un désir exprès de la divinité de fournir à l’homme

ce qu’on appelle le vin) il arrive à l’époque de la maturité du raisin que la surlace des grains et du bois des grappes est recouverte çà et la sous forme de fine poussière et en nombre extraordinaire des germes d une petite plante cellulaire qui a la propriété, une fois qu elle a commencé sa germination, sous l’influence d’une très faible quantité d’air, de se multiplier indéfiniment en l’absence absolue du gaz oxygène libre, — vous en avez eu la preuve dans la dernière séance, — et de provoquer corrélativement à sa vie la décomposition du sucre en gaz acide carbonique qui se dégage et en alcool qui reste en dissolution dans la masse liquide.

Dans le moût du raisin, la matière principale, après l’eau, est le sucre; il y en a jusqu’à 20, 25 et plus pour 100 ; or, la décomposition accomplie par le ierment dont nous venons de parler élimine à l étal de gaz acide carbonique plus de 50 pour 100 du poids de la matière sucrée; Aoilà donc une portion considérable île la matière organique du îaisin, qui, par la vie d un Ierment, vient de faire retour à l’atmo¬

sphère sous la forme de gaz acide carbonique.

Cet étrange phénomène, qui a frappé l’imagination des hommes depuis le commencement du monde, était accompagné pendant qu’il s’effectuait d’une chaleur intense et d’un bouillonnement de toute la

masse, mais au lui* et a mesure que la matière sucrée achevait de disparaître, la chaleur et le mouvement tombaient peu à peu. Une fois le repos établi, notre immense cuve était remplie d’un liquide alcoolique dont les hommes tont leur boisson habituelle dans les pays méridionaux. 1 el n est pas 1 usage que nous voulons en faire en ce moment, notre but est de comprendre ce qui va se produire dans ce liquide abandonné au contact de 1 atmosphère; or, a peine se terminait le dégagement de gaz acide carbonique dans notre immense réservoir, qu un œil attentif voyait se former a la surface du liquide une pellicule d’une extrême minceur, insignifiante en apparence, mais où résident cependant une vie nouvelle el de nouveaux phénomènes très dignes d attirer notre attention : celte pellicule est formée d’une plante inycodermique igle deux meme, mais pour abréger je n'en considérerai qu une), que 1 on peut, a la rigueur, rapprocher de la plante cellulaire qui vient de pulluler dans notre cuve pour décomposer la matière sucrée, laquelle petite plante cellulaire est maintenant tombée inerte au fond de la masse liquide. Toutefois, si par leur structure anatomique nos deux petites plantes se ressemblent, combien ne diffèrent-elles pas sous le rapport physiologique ! Les cellules du ferment (pii ont détruit le sucre ont vécu et se sont multipliées sans air; les nouvelles cellules, au contraire, étalées en une pellicule continue à la surface

du liquide, ne peuvent vivre sans l’afflux du gaz oxygène de l’atmosphère. En outre, propriété singulière, elles fixent ce gaz oxygène sur l’alcool en dissolution dans le vin, d’après l’équation suivante : 46 parties en poids d’alcool s’unissent à 32 parties d’oxygène pour former 60 parties d’acide acétique et 18 parties d’eau. La combustion qui résulte de l’afflux de ces 32 parties d’oxygène est telle que toute la surface du liquide jusqu’à une certaine profondeur manifeste une température de plusieurs degrés supérieure à celle des couches profondes ; des nuages de fumée s’élèvent au-dessus de la cuve, nuages principalement formés par de la vapeur d’eau, mêlés à quelques produits odorants et à quelques vapeurs d’acide acétique. Peu à peu tous ces phénomènes extérieurs diminuent d’intensité et s’éteignent même complètement et la pellicule mycodermique va rejoindre inerte le ferment précédent au fond du réservoir; enfin à la place d’un réservoir de vin nous n’avons plus qu’un réservoir de vinaigre, où notre savant collègue peut voir encore tout à son aise et toujours par sentiment un effet de la prévoyance divine, sous forme de cause finale.

Mais poursuivons. Notre tâche, c’est-à-dire la constatation du retour à l’atmosphère et au sol de la matière organique, a été très peu avancée par la seconde phase des phénomènes que nous venons de décrire ; l’alcool qui renferme sur 100 parties plus de 52 parties de charbon, plus de 13 parties d’hydrogène, et près de 35 parties d’oxygène, tout cela venant du sucre primitif, a bien disparu pour faire place à de l’acide acétique, mais la matière ne s’est point gazéifiée; elle n’a pas fait retour à l’atmosphère, comme cela avait eu lieu partiellement dans la première partie du phénomène. Tout le carbone de l’alcool est resté dans l’acide acétique formé.

Continuons à observer ce qui va se passer dans notre immense réservoir de vinaigre au fond duquel sont amoncelés pêle-mêle le bois des grappes de raisin, la pellicule, les pépins, les cellules du parenchyme des fruits et nos deux ferments, la levûre du vin et la levûre du vinaigre. Le repos dont j’ai parlé, et qui s’est établi tout à l’heure, n'est pas de longue durée : chose assurément curieuse, le ferment du vinaigre qui vient de tomber au fond du vase, épuisé par l’immense travail chimique qu’il a produit, rendu inerte par les combustions si vives dont il a été le siège, réapparaît peu à peu à la surface de notre liquide acide, et toujours sous forme d’une très mince pellicule ; et peu à peu, de nouveau, les couches supérieures du vinaigre s’échauffent ; de nouveau également, des nuages s’élèvent au-dessus du liquide. Ces fumées ne sont plus comme tout à l’heure uniquement composées de vapeur d’eau : celle-ci s’y trouve encore en grande abondance, mais

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elle y est mêlée à des torrents de gaz acide carbonique, et ce phénomène remarquable va durant toujours, tant que de l’acide acétique se trouve en dissolution dans le liquide ; en d’autres termes, après que le ferment du vinaigre, ferment aérobie , a comburé l’alcool pour en faire de l’eau et de l’acide acétique, il combure ce dernier acide pour en faire de l’eau et de l’acide carbonique. Il combure également les acides primitifs du raisin.

Cette fois, c’est-à-dire dans cette troisième phase des phénomènes, le retour à l’atmosphère a marché d’un pas rapide : tout le charbon et tout l’hydrogène et tout l’oxygène de la matière sucrée de l’origine sont maintenant en suspension dans l’atmosphère àl’état gazeux, prêts à être emportés par les vents sur tous les points du globe où ils pourront à nouveau rentrer dans le cycle de la vie sous l’influence de la chaleur bienfaisante du soleil. C’est ici que j’aimerais à placer l’idée providentielle, non par sentiment seulement, cette fois, mais par déduction scientifique sérieuse et vraie et parce qu’il me semble que nous venons de saisir une des grandes lois de la nature !

Revenons un peu sur nos pas, et voyons où nous en sommes. Quel est l’état de notre masse liquide? ce n’est plus que de l’eau tenant en dissolution une très faible quantité de matières minérales ou organiques. L’évaporation réduirait bien vite toute la masse au seul dépôt dont je parlais tout à l’heure et qui se trouve au fond du vase, levûre de vin, levûre de vinaigre en deux portions, celle qui a formé le vinaigre et celle qui l’a détruit, puis les enveloppes des grains de raisin et le bois des grappes.

Que va-t-il se passer dans cette masse liquide, neutre maintenant, privée du caractère acide, où il n’y a en dissolution qu’un peu de matière minérale et azotée toujours prête, il est vrai, à se renouveler, au moins pendant assez longtemps à l’aide des matériaux du fond, qui n’ont éprouvé jusqu’à présent et qui n’éprouvent encore qu’une simple macération ?

Pressé par le temps, je n’ai pu dans la dernière séance que commencer ma réponse à M. Bouillaud, et même dans des termes en apparence si éloignés du sujet que vous avez dû avoir peine à comprendre la liaison des phénomènes dont je vous ai entretenus avec l’objet réel de la question. Cette liaison, déjà préparée par ce qui précède, va vous apparaître lumineuse en ce moment.

N’avons-nous pas affaire, au point où nous sommes arrivés de la succession des grands phénomènes naturels que je passe en revue, à un milieu liquide absolument du même ordre que celui que j’ai placé sous vos yeux dans la dernière séance, et plus approprié même aux

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phénomènes de putréfaction dont je vous ai entretenus ? Si le liquide de notre grand réservoir est en ce moment formé d’eau distillée, de phosphates, de chlorures, de sulfates, il y a au fond, pour remplacer le lactate de chaux de l’expérience de mardi dernier, tout un ensemble de matériaux carbonés ou azotés, bien plus favorable que l’acide lactique à fournir l’aliment carboné propre au développement des vibrions.

Et en ellet, à peine notre dernière pellicule mycodermique est-elle tombée au fond du vase, à peine une mort et un repos nouveaux se sont-ils appesantis sur notre liquide, à peine a-t-il perdu toute acidité, que ce liquide se trouble peu à peu dans toute son épaisseur ; les germes qui flottent dans l’air y ont apporté une vie nouvelle, non plus du genre de celles que nous y avons vu apparaître antérieurement, mais une autre, celle que rend possible la neutralité du nouveau milieu. 1 oute la surface du liquide se recouvre d’une couche d’aspect gras et mucilagineux ; dans les couches profondes, et dans toute la masse, je 1 ai dit, un trouble laiteux : en même temps une odeur infecte et profondément délétère annonce au loin la putréfaction et le danger. Voilà donc une partie du soufre, du phosphore et de l’azote des sulfates, des phosphates et des matières azotées qui font retour à l’atmosphère sous la forme de produits gazeux, mais qui ne resteront pas longtemps délétères, parce que 1 oxygène de l’atmosphère les décompose d’une manière incessante pour les transformer, au contraire, en produits gazéiformes utiles à la végétation.

J’ai parlé d’une pellicule grasse humide qui s’était formée à la surface du liquide et d’un trouble laiteux qui remplissait la masse : regardons au microscope la pellicule; la moindre parcelle nous montre des bactéries par milliards; au-dessous, et jusque dans les couches les plus profondes, une goutte du liquide nous présente les vibrions de la putréfaction sans trace de bactéries : les bactéries ne sont qu’à la suiface parce que ce sont des êtres aérobies, c’est-à-dire qui ont besoin d an pour vivre; les vibrions sont dans les profondeurs parce qu’ils n ont pas besoin d air pour vivre, et même la couche des bactéries les protège contre 1 atteinte du gaz oxygène qui, pour eux, deviendrait mortel s il pouvait se dissoudre dans le liquide en trop grande abondance.

Pendant que les vibrions gazéifient sous la forme des produits de la putréfaction une grande partie des matériaux solides en macération dans notre liquide, les bactéries de la surface fixent l’oxygène de l’air en quantité considérable sur les substances carbonées en dissolution, et, cette fois encore et de nouveau, de grandes quantités de gaz acide carbonique se dégagent. Mais peu à peu le milieu, qui s’était montré

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si propice à l’alimentation des bactéries et des vibrions, s’y montre moins favorable, ce qui s’annonce, notamment pour les bactéries, par une fixation de plus en plus faible du gaz oxygène de l’atmosphère; alors on voit apparaître çà et là, à la surface de la pellicule grasse du niveau du liquide, des taches ordinairement glauques qui s’étendent de plus en plus au lur et à mesure que la vie cesse d’être active dans les bactéries. Ces taches sont des taches de moisissures, nouveaux êtres aérobies comme les bactéries et qui trouvent, dans celles-ci, un aliment approprié à leur vie; peu à peu toute la surface du liquide se recouvrira ainsi de moisissures aux couleurs variées. Ces moisissures fixent elles-mêmes, comme faisaient antérieurement les bactéries et les mycodermes, beaucoup d’oxygène sur les matériaux sous-jacents qui leur servent de nourriture, et de nouveau il en résulte un dés:agement considérable de gaz acide carbonique.

Vous voyez donc que, de plus en plus, les matériaux, dissous dans le liquide de notre réservoir et déposés sur son fond, se gazéifient et se minéralisent. Mais, pendant la suite de tous ces phénomènes qui durent des mois ou des années suivant la quantité des matériaux que nous avons mis en œuvre à l’origine et suivant l’état de l’atmosphère, une évaporation incessante, que la chaleur de nos combustions successives dont la surface du liquide a été le théâtre a beaucoup accrue, a fait disparaître progressivement la plus grande partie de l’eau contenue dans notre réservoir et celui-ci va se desséchant, laissant au fond du vase un reste plus ou moins minime de chacun des matériaux qui s’y sont déposés dès l’origine; mais les combustions continuent toujours : ici par les moisissures, là par des bactéries, des monades, des kolpodes. Lorsqu’une moisissure a épuisé, si l’on peut ainsi dire, l’appropriation à sa vie de la portion de surface ou de matière sur laquelle elle a vécu, une autre la remplace à laquelle elle sert d’aliment. Et l’expérience démontre que, tant qu’il y a une petite quantité de matière organique pouvant fournir du carbone, la vie des moisissures ou des infusoires se prolonge, mais toujours en dégageant, à l’état d’acide carbonique, une partie du carbone de la matière, tandis que la vie emprunte ses autres matériaux aux sels minéraux et à l’azote des sels d’ammoniaque. Les matières salines sont en effet en grande abondance, parce qu’il n’a pas été dans leur nature, à aucun moment, de se gazéifier. En fin de compte, que reste-t-il? 1° des cendres, comme si l’on avait appliqué le feu à la matière, car les combustions lentes, successives, ont produit l’effet du feu ; 2° les derniers germes des derniers êtres qui ont vécu sur les débris de leurs semblables. La matière minérale est prête pour retourner au sol, la matière organique a passé dans l’atmosphère, et,

lorsque tout sera desséché, les spores des moisissures et les kystes des infusoires seront emportés sur les ailes du vent pour aller recommencer ailleurs leur œuvre de vie et de destruction de la vie.

Les ferments, et surtout les ferments aérobies ou les êtres qui en tiennent lieu, sont donc les ferments des ferments.

Après que les ferments anaérobies ont commencé la désorganisation de la matière, les êtres aérobies interviennent et brûlent la matière organique aussi sûrement qu on la brûlerait par le feu; plus lentement, il est vrai, mais qu’importe le temps pour l’œuvre de destruction par la vie des germes, puisque c’est en eux seuls que réside la perpétuité de la vie des êtres microscopiques !

Si le temps me l’eût permis, j’aurais voulu compléter cet exposé en a ou s parlant des ellets d oxydation directe, prendre aussi un exemple de destruction parmi les matières animales, signaler les actions de cliastase , si je puis ainsi dire, qui interviennent momentanément et contribuent aux changements qu’éprouvent les produits; j’aurais désiré surtout vous montrer que, pour ce cas des matières très azotées, il anive un moment où, par 1 effet des combustions lentes dont les organismes inférieurs sont le siège, des torrents d’ammoniaque se dégagent, fait remarquable qui a frappé l’attention des personnes qui ont étudié les putréfactions, mais dont la cause était restée ignorée jusqu’à ce jour.

M. Bouillaud : Je n’ai qu’une seule observation à faire. Je salue le triomphe que vient de remporter M. Pasteur à cette tribune. Mais je suis obligé de déclarer que la question que je lui avais posée ne me semble pas îésolue par les belles paroles qu’il vient de prononcer, et je me réserve de présenter quelques réflexions à ce sujet dans la prochaine séance.

M. Poggiale : Dans la dernière séance j’ai eu l’honneur d’adresser, à M. Pasteur, trois questions sur l’altération spontanée des œufs, sur les causes qui rendent les urines ammoniacales et sur les recherches de MM. Lechartier et Bellamy relatives à la fermentation des fruits. J’ai le

regret de dire que M. Pasteur n’a répondu à aucune des questions d’une laçon satisfaisante.

1° M. Pasteur, en effet, n a pas prouvé et ne pouvait pas prouver que les germes des bactéries, des bâtonnets et des moisissures dont M. Gayon a constaté la présence dans les œufs putréfiés avaient pénétré par l’oviducte. Ce n’est donc qu’une hypothèse.

2° Il n’a pas démontré que la présence d’un ferment est nécessaire à la conversion de l’urée en carbonate d’ammoniaque. Ce n’est encore qu’une hypothèse. Je ferai remarquer, d’ailleurs, à ce sujet, que, Pan dernier.

M. Pasteur n a pas contredit M. Dumas qui, après avoir examiné les conditions dans lesquelles Purée se transforme en carbonate d’ammoniaque, s’est

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exprimé ainsi : « Ces conditions de transformation existent-elles dans l’économie? C’est possible; mais je ne serai pas aussi affirmatif que M. Pasteur. »

3° J’ai rappelé les intéressants travaux de MM. Lechartier et Bellamy qui ont démontré qu’il peut y avoir fermentation alcoolique sans ferment, destruction du sucre, formation d’alcool et d’acide carbonique, sans qu’on puisse découvrir la moindre trace de ferment alcoolique. MM. Lechartier et Bellamy ont opéré au contact de l’air confiné.

M. Pasteur nous a dit que ces expériences étaient une confirmation frappante de sa théorie. Cependant, dans les expériences de MM. Lechartier et Bellamy, il n’y a pas eu organisation, développement , multiplication de globules ; or, pour M. Pasteur, il ny a jamais fermentation alcoolique proprement dite , sans qu’il y ait simultanément organisation , développement, multiplication de globules ou vie poursuivie, continuée de globules déjà formés. Il met aujourd’hui à la place du mot globule le mot cellule, je le veux bien, mais il conviendra, je pense, que les cellules des pommes et des poires ne peuvent pas être considérées comme des globules.

Quoi qu’il en soit, si la définition de M. Pasteur devait comprendre les cellules végétales et, ainsi qu’il nous l’a annoncé, les cellules animales, la vie dans les végétaux, comme dans les animaux, ne serait qu'une fermentation universelle.

M. Pasteur : Ce serait bien possible.

M. Poggiale : Vous ne l’avez pas prouvé! Personne n’a le droit de dire aujourd’hui que la vie dans les végétaux et dans les animaux n’est qu’une fermentation, et que les actions chimiques des cellules ne sont que des fermentations. Une pareille théorie n’est qu’une hypothèse prématurée et sans fondement.

Nous sommes bien loin, on le voit, des paroles prononcées autrefois par M. Pasteur et qu’a rappelées un journal de médecine : « Il convient de s’abstenir de toute doctrine, de toute philosophie, et de ne voir que le fait lui-même. »

M. P asteur : Je prie l’Académie de bien remarquer que tout ce que vient de dire M. Poggiale est relatif à des interprétations et à des déductions de résultats d’expériences et non à l’exactitude de ces résultats qu’il accepte donc comme rigoureusement démontrés. Après tout, cette exactitude et cette rigueur des faits et des observations, c’est là surtout ce qui importe dans une discussion de cette nature.

M. Poggiale nous dit maintenant : M. Pasteur n’a pas démontré la pénétration des germes de 1 extérieur dans 1 œuf. Sans doute, et je ne crois pas qu’actuellement les moyens d observation que nous possédons soient assez perfectionnés pour que nous puissions suivre la marche d’une bactérie et voir sa pénétration à travers la membrane de l’œuf dans l’oviducte. On ne peut certainement pas en donner une

démonstration mathématique ; mais je vous ai exposé tout à l’heure l’ensemble des faits. A la rigueur, je pourrais me borner à une seule remarque pour affirmer que les organismes des œufs qui se putréfient \ îennent du dehors. N est-il pas évident, en effet, que, si les germes de la putréfaction ne viennent p]âs du dehors, ils existent dans l’œuf, et que tous les œufs devraient se putréfier?

M. Poggjale : C est ce qui arrive eù‘ ydïet ; tous se putréfient au bout d’un temps plus ou moins long, surtout pendant les chaleurs de l’été. Seulement la fermentation s’arrête, si la matière organique se dessèche dans l’œuf.

M. Colin : Oui, tous les œufs se putréfient.

M. Pasteur : Je le nie positivement, et j’affirme que vous êtes tous deux dans 1 erreur, dans 1 erreur la plus absolue. Voici un œuf de trois ans qui n’a subi aucune putréfaction. M. Gayon pourrait vous en montrer beaucoup d autres. Après tout, vous êtes conséquents avec vous-mêmes dans votre assertion. Elle est obligée dans le système d erreur où vous êtes acculés. Oui, dans votre manière de voir il faut que tous les œufs se putréfient. Eh bien, c’est faux. Je vous mets au défi de prouver que tous les œufs se putréfient.

Quant à la question des urines ammoniacales, M. Poggiale me dit que je n’ai pas prouvé que l’action d’un ferment fût nécessaire a 1 altération alcaline des urines. Je ne saisis pas bien, et je me demande si M. Poggiale lui-même comprend bien son objection; non, je n’ai pas prouvé mathématiquement, car cela serait impossible, qu’il faille absolument l’action d’un ferment pour déterminer l’altération des urines, et je n ai jamais dit que l’urine ne pouvait pas s’altérer sous d autres conditions que je ne connais pas.

Mais ce que j’ai affirmé, ce que j’affirme aujourd’hui avec bien plus de force, c est que chaque fois qu’on a trouvé des urines ammoniacales, on y a observé en même temps la torulacée que j’ai signalée, et qu a étudiée M. ^ an Tieghem. Il n’en est pas des sciences d’observation comme des mathématiques, et la démonstration absolue, rigoureuse d’une négation n’est pas possible; mais ce que je soutiens,’ cest qu’actuellement toutes les urines ammoniacales qu’on a examinées présentaient le ferment en question. Qu’arrivera-t-il demain ? Trouvera-t-on une réaction chimique propre à l’économie qui serait capable de transformer l’urée et qui partagerait cette propriété avec le ferment dont il s’agit? Je n’en sais absolument rien, ni personne en ce moment. Je ne sais qu’une chose, c’est que [dans] toutes les

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observations que j’ai faites, toutes celles qu’a faites M. Gosselin depuis le jour où, devant l’Académie des sciences, à propos même d une Note de MM. Gosselin et A. Robin, j’ai émis la conjecture que ce petit ferment était peut-être l’agent constant de l’état ammoniacal des urines, ma conjecture s’est vérifiée (i). De telle sorte que, si M. Dumas, dont M. Poggiale invoque les paroles, était présent, il ne pourrait que me féliciter d’avoir pressenti la vérité avec tant de sûreté dans la déduction et il serait porté à revenir sur la réserve qu’il avait faite et qu’a rappelée M. Poggiale.

Pour ce qui est des expériences sur les fruits, j’avoue ne rien comprendre à ce que dit M. Poggiale d’une confusion que j’aurais faite des mots globules et cellules.

J avais quelque pressentiment que M. Poggiale porterait la question sur le terrain où s est placé M. Amédée Latour, notre savant et judicieux collègue, dans un article du journal l’Union médicale , écrit à la suite de notre dernière séance (1 2). M. Amédée Latour veut que ce soit une question de philosophie et non de faits et d’expériences qui s agite devant 1 Académie, que d’ailleurs on ne peut se désintéresser des conséquences des faits, et, pour le mieux prouver, M. Amédée Latour m’oppose un discours que j’ai prononcé à la distribution des prix du collège d’Arbois, le 8 août dernier (3).

Mais M. Amédée Latour a supprimé dans sa citation la phrase la plus significative de ce discours; la voici : « Prétendre introduire la religion dans la science est d’un esprit faux. Plus faux encore est l’esprit de celui qui veut introduire la science dans la religion, parce qu’il est tenu à un plus grand respect de la méthode scientifique. »

La prétention de M. Amédée Latour, dans son article, est précisément, à son insu, d’introduire l’esprit de système dans la science.

Si l’Académie de médecine ne voyait pas avant tout autre chose dans la discussion pendante une question expérimentale, je n’hésite pas à dire que l’Académie cesserait d’être une assemblée vraiment scientifique. Quant à moi, je déclare que je ne prendrais plus aucune part à ses débats. Voici tout mon discours d’Arbois :

« Aimez donc le travail, jeunes élèves; hors du travail vous ne trouveriez qu’amère déception et suprême ennui. Inutiles aux autres et à vous-mêmes, privés de l’estime publique, vous deviendriez

1. Voir, à ce sujet, p. 71-76 du présent volume : Observations à l'occasion de la Note de MM. Gosselin et A. Robin; et Communications sur les urines ammoniacales.

2. A. L. Bulletin sur la séance de l'Académie de médecine. Union médicale, 3e sér., XIX, 1875, p. 213-215.

3. Voir ce discours, tome YII des Œuvres de Pasteur. {Notes de l’Édition.)

promptement des déclassés de la société. L’éducation libérale que vous auriez reçue sanê en retirer aucun mérite n’aurait d’autre résultat que de vous livrer à un fol orgueil et au travers de ces esprits frondeurs qui sur tous les sujets ont des affirmations superficielles. Bien plus, on verrait surgir parmi vous des esprits forts, prêts à donner sur les plus graves questions des solutions définitives. Naguère, dit-on, il a existé de ces génies incompris dans notre ville, et je sais que le mot de libre penseur est inscrit quelque paît, dans 1 enceinte de nos murs, comme un défi et un outrage (*). Savez-vous ce que réclament la plupart des libres penseurs? C’est, pour les uns, la liberté de ne pas penser du tout et d’être asservis par 1 ignorance ; pour d’autres, la liberté de penser mal; pour d’autres encore, la liberté d’être dominés par les suggestions de l’instinct et du mépriser toute autorité et toute tradition. La libre pensée dans le sens cartésien, la liberté dans 1 ellort, la liberté dans la recherche, le droit de conclure sur le vrai accessible à l’évidence et d’y conformer sa conduite, oh! ayons un culte pour cette liberté-là; c’est elle qui a lait la société moderne dans ce qu’elle a de plus élevé et de plus fécond; mais la libre pensée qui réclame le droit de conclure sur ce qui échappe à une connaissance précise, la liberté qui signifie matérialisme ou athéisme, celle-là répud ions-la avec énergie.

« Vraiment, je les admire tous ces grands philosophes de ces systèmes nihilistes si prospères aujourd’hui! Eh quoi! nous autres patients scrutateurs de la nature, riches des découvertes de nos devanciers, munis des instruments les plus délicats, armés de la sévère méthode expérimentale, nous bronchons à chaque pas dans la recherche de la vérité, et nous nous apercevons que le monde materiel, dans la moindre de ses manifestations, est presque toujours autre que ce que nous l’avions pressenti. Mais eux, livrés tout entiers a l’esprit de système, placés derrière le voile impénétrable qui couvre le commencement et la fin de toutes choses, comment font-ils donc pour savoir? Croyez-moi, en face de ces grands problèmes, éternels sujets des méditations solitaires des hommes, il n’y a que deux états pour l’esprit : celui que crée la foi, la croyance à une solution qu’une révélation divine aurait donnée, et celui du tourment de l’âme à la poursuite de solutions impossibles, exprimant ce tourment par un silence absolu, ou, ce qui revient au même, par l’aveu de l’impuissance a rien comprendre et à rien connaître de ces mystères. Prétendre

1. On voit, au cimetière delà ville, plusieurs tombes avec cette épitaphe : Mort en libre penseur. Chose étrange, elles sont de date récente, toutes postérieures à nos désastres

introduire la religion dans la science est d’un esprit faux. Plus faux encore est 1 esprit de celui qui prétend introduire la science dans la religion, parce qu’il est tenu a un plus grand respect de la méthode scientifique. L homme de loi ne sait pas et ne veut rien savoir. 11 croit a une parole surnaturelle. C’est incompatible avec ha raison humaine, direz-vous; je suis de votre avis, mais il est plus incompatible encore avec la raison humaine de croire a la puissance de la raison sur les problèmes de l’origine et de la fin des choses. Et puis la raison n’est pas tout : il y a le sentiment; et ce qui fera éternellement la force des convictions de l’homme de foi, c’est que les enseignements de sa croyance sont en harmonie avec les élans du cœur, tandis que la croyance du matérialiste impose à la nature humaine des répugnances invincibles. Est-ce que le bon sens, le sens intime de chacun ne proclame pas la responsabilité individuelle? Le matérialisme, au contraire, la repousse. Est-ce qu’au chevet de l’être aimé que la mort vient de frapper vous ne sentez pas au dedans de vous quelque chose qui vous crie que l’âme est immortelle? C’est insulter au cœur de l’homme que de dire avec le matérialiste : « La mort, c’est le néant ! »

L’Académie peut voir que je proteste ici énergiquement contre l’immixtion de la science dans les questions d’origine et de (in des choses. Malheureusement il y a aujourd’hui un courant de libre pensée, dans la mauvaise acception du mot, qui voudrait absolument introduire la science dans ces questions. La science ne doit s’inquiéter en quoi que ce soit des conséquences philosophiques de ses travaux. Si par le développement de mes études expérimentales j’arrivais à démontrer que la matière peut s’organiser d’elle-môme en une cellule ou en un être vivant, je viendrais le proclamer dans cette enceinte avec la légitime fierté d’un inventeur qui a la conscience d’avoir fait une découverte capitale, et j’ajouterais, si l’on m’y provoquait : Tant pis pour ceux dont les doctrines ou les systèmes ne sont pas d’accord avec la vérité des faits naturels. C’est avec la même fierté que je vous ai dit tout à l’heure, en mettant mes adversaires au défi de me contredire : Dans l’état actuel de la science, la doctrine des générations spontanées est une chimère. Et j’ajoute avec la même indépendance : Tant pis pour ceux dont les idées philosophiques ou politiques sont gênées par mes études.

Est-ce à dire que dans mon for intérieur et dans la conduite de ma vie je ne tienne compte que de la science acquise ? Je le voudrais que je ne le pourrais pas, car il faudrait me dépouiller d une partie de moi-même.

En chacun de nous il y a deux hommes : le savant, celui qui a lait

table rase, qui par l’observation, l’expérimentation et le raisonnement veut s’élever à la connaissance de la nature, et puis l’homme sensible, l’homme de tradition, de foi ou de doute, l’homme de sentiment, l’homme qui pleure ses enfants qui ne sont plus, qui ne peut, hélas ! prouver qu’il les reverra, mais qui le croit et l’espère, qui ne veut pas mourir comme meurt un vibrion, qui se dit que la force qui est en lui se transformera. Les deux domaines sont distincts et malheur à celui qui veut les faire empiéter l’un sur l’autre, dans l’état si imparfait des connaissances humaines.

M. Colin demande à faire une rectification au récit de M. Pasteur relatif à ce qui s’est passé dans son laboratoire lorsque M. Colin est allé remettre à M. Gayon les œufs en voie de putréfaction. M. Gayon a brisé un œuf et, soumettant le contenu à l’examen microscopique, a déclaré qu’il y découvrait un nombre considérable de bactéries et cle vibrions. M. Colin, examinant à son tour, n y a vu que les corpuscules mouvants qu’il avait déjà observés dans d autres œuls semblables, corpuscules mouvants dont il conteste 1 animalité. M. Pasteur est donc dans l’erreur lorsqu’il dit que M. Gayon a montré à M. Colin des bactéries dans les œufs apportés par lui au laboratoire. Encore une lois, M. Colin n’a vu que des corpuscules mouvants, qu’il avait vus déjà, et dont il conteste l’animalité.

M. Pasteur : Il résulte donc des paroles de M. Colin qu’on ne sait pas ce que c est que des bactéries et des vibrions dans mon laboiatoire. Si ce ne sont ni des bactéries ni des vibrions, qu’est-ce que ces corpuscules dont vous parlez et quel nom leur donnez-vous?

M. Colin : Je ne dis pas cela; seulement j’appelle corpuscules mouvants ce que, dans votre laboratoire, on appelle bactéries ou vibrions, et je conteste encore une fois à ces corpuscules l’animalité dont vous les douez.

M. Pasteur : Eh bien, moi, je les nomme avec tous ceux qui observent au microscope des bactéries et des vibrions.

DISCUSSION SUR LA FERMENTATION

M . Pasteur (-) : L Académie a entendu dans la dernière séance la lecture d’un Mémoire sur la génération spontanée pour lequel elle m a fait 1 honneur de me nommer commissaire, conjointement avec

U Bulletin de l'Académie de médecine, séance clu 23 mars 1875, 2e série, IV p 328-352 - Ont pris part à la discussion dans cette séance : Pasteur, Mialhe, Bouillaud.

nlei’ventions de Pasteur dans cette discussion : Ibid., p. 328-330, p. 333-335 et p. 351-352 (Botes de l Edition. )

MALADIES VIRULENTES

MM. Davaine et Colin. Pour divers motifs je ne puis accepter cette mission. A oici l’un des principaux.

L auteur du travail, M. Onimus, en est à son troisième Mémoire sur le sujet, peut-etre meme à son quatrième, car je crois qu’en 1866 il a déjà annoncé la génération spontanée des leucocytes ! !

En 1872, il a publié un travail sur la génération spontanée de la levûre de bière ( Comptes rendus de l'Académie des sciences , t. LXXIY p. 887).

En 1873, il a annoncé la génération spontanée des bactéries Comptes rendus de l’Académie des sciences , t. LXXIX, p. 173).

Enfin vous connaissez sa lecture de mardi dernier (4). Comme on peut faire varier à l’infini les raisonnements défectueux et les mauvaises expériences, je ne doute pas que l’auteur ne puisse produire un cinquième... un sixième... un dixième Mémoire... J’avoue qu’un peu moins de fécondité ne serait pas déplacée; car il importe peu de prouver par dix ou vingt méthodes plus ou moins distinctes la génération spontanée des bactéries ou de la levûre ; une seule bonne preuve, j’en ai la persuasion, contenterait l’Académie et suffirait pour illustrer toute une carrière scientifique.

Le jour où j’ai réussi à placer du sang et de l’urine et le jus intérieur des grains de raisin au contact de l’air pur, à toutes les températures de l’atmosphère, et qu’aucun être vivant quelconque, ni bactéries, ni levûres, ni moisissures, n’ont apparu, j’ai pu déclarer que la génération spontanée est une chimère et il me semble que personne n’est autorisé à contredire cette assertion, à moins qu’il ne donne d’abord le pourquoi de la non-production de ces organismes dans les liquides que je viens de rappeler. Une expérience positive est une expérience adéquate à la proposition que cette expérience prétend démontrer : lorsque je prouve que du sang, de l’urine ou du jus de raisin, pris à l’état naturel et exposés à toute température au contact de l’air pur, ne donnent lieu à aucun des organismes qui les font altérer ou fermenter, je produis contre la doctrine de la génération spontanée une expérience positive, car elle est adéquate à la proposition qui refuse l’existence de la génération spontanée, ou qui déclare celle-ci être chimérique. En effet, cette expérience est la conséquence de la non-génération spontanée, et inversement la non-génération spontanée est la conséquence directe et forcée de l’expérience. Au contraire, les partisans de la génération spontanée n’ont jamais produit

1. Onimus. Lecture d’un travail relatif à des expériences sur la génération spontanée. Bulletin de V Académie de médecine, séance du 16 mars 1875, 2e série, IV, p. 310. (Note de l’Édition .)

en faveur de leur doctrine une expérience vraiment positive, caria production d’organismes en présence de l’air pur ne serait adéquate à leur doctrine qu’autant qu’ils pourraient démontrer qu’ils ont éloigné toute cause d’erreur. Toute cause d’erreur entraîne, en effet, le résultat qu’ils recherchent, tandis que dans l’expérience que j’ai rappelée tout à l’heure toute cause d’erreur supprimerait le résultat que je recherche. Ce n’est donc pas à faire naître des organismes qu’ils doivent s’attacher, puisqu’ils ne sont jamais sûrs de prouver que ces organismes ne sont pas la suite d’une erreur commise. Leur devoir impérieux est au contraire ou de contredire mon expérience ou, s’ils l’acceptent, de donner le pourquoi de sa réussite si leur doctrine est vraie, puisque cette expérience renverse leur doctrine.

En p résence de toutes les expériences non positives et si peu faites pour convaincre, dont on paraît prendre plaisir à encombrer la science, je suis très résolu à être ménager de mon temps; en d’autres termes, à marcher avec mes honorables contradicteurs sur un terrain solide et bien déblayé. Dès lors, je prends la liberté de dire à l’auteur du travail dont il s’agit : J’ai vérifié les résultats de vos Mémoires de 1872 et de 18/3. Sur tous les points je les trouve complètement erronés et je vous en ai donné les raisons. Tant que vous n’aurez pas répondu à ces raisons, tant que vous ne me direz pas, par exemple : Je suis prêt à faire voir la génération spontanée de la levûre dans les œufs, ou je suis prêt à retirer mes travaux de 1872 et de 1873, je considérerai comme non avenu votre travail de mardi dernier. Pourquoi serait-il plus exact que les deux ou trois précédents? Je ne parle même pas de celui sur les leucocytes auquel je suis bien sûr vous ne pensez plus vousmême.

J’ose espérer que l’Académie m’approuvera d’agir dorénavant de cette façon. Le seul moyen d’échapper à la confusion et d’obliger les partisans de la génération spontanée à la rigueur expérimentale est de ne donner aucune attention à l’expérience qu’ils viennent de produire, tant qu’ils n’ont pas prouvé celle qui a précédé ou déclaré qu’elle est sans valeur.

Dans la séance du 9 mars, M. Poggiale, à la suite de la réponse que je venais de lui faire, s’est exprimé à peu près en ces termes : « Mais, si tout ce que dit M. Pasteur était vrai, la vie ne serait plus qu’une fermentation universelle! » J’ai ajouté, par interruption : « Ce serait bien possible (T. » Ces quelques mots pourraient laisser prise à bien

1. Voir ce passage de la discussion p. 53 du présent volume. ( Note de l’Édition.)

MALADIES VIRULENTES

des interprétations, et la lecture que vous venez d’entendre me prouve qu’ils ont besoin d'un commentaire.

Lorsque, dans cette même séance du 9 mars, j’ai exposé devant 1 Académie qu’il existe des êtres pouvant vivre sans air, que ces êtres sont ferments et que la fermentation proprement dite peut être envisagée comme une conséquence de la vie sans air, il y a un point de fait que je n’ai pas développé, afin de mieux détacher celui des effets de la vie sans gaz oxygène libre. Je vais y insister maintenant.

Quoique les cellules de levùre puissent vivre et se multiplier en 1 absence du gaz oxygène libre ou dissous, il n’en est pas moins vrai que les conditions de la fermentation par ce ferment sont tout autres en l’absence ou en la présence de 1 air. Les cellules de la levûre reçoivent de la présence du gaz oxygène une vie et une activité extraordinaires dont les effets se prolongent au delà de l’instant d’absorption du gaz et des combustions qui en résultent. La vie de la levùre, quand elle n’a pas du tout d’oxygène libre ou dissous à sa disposition, est pénible, et lente est son action comme ferment. C’est pourquoi, si peu qu’elle soit déjà vieillie au début de son ensemencement, elle ne peut plus se multiplier, ainsi que je l’ai expliqué, ou si lentement et si difficilement qu elle prend des formes comme monstrueuses. Les cellules s’allongent ou grossissent outre mesure et deviennent promptement granuleuses ; beaucoup périssent; enfin leur aspect diffère considérablement de celui des cellules ordinaires de la petite plante.

Au contraire, si l’oxygène est présent, même en faible quantité, les cellules s’entretiennent dans un état de jeunesse et d’activité remarquables, dont les effets ne sauraient s’expliquer par une action chimique pure et simple, due à l’absorption du gaz oxygène ; les cellules reçoivent de cette absorption comme une impulsion : je veux dire par la que les cellules de levûre sont, par le contact et l’absorption du gaz oxygène, mises dans un état de vie et de santé qui leur permet de prolonger leur vie pendant un assez long temps, sans plus avoir besoin de gaz oxvgène, et de façon à être ferment énergique. Lne absorption répétée d’oxygène, quoique très limitée en volume, donne aux cellules une sorte de jeunesse permanente qui leur permet de poursuivre leur nutrition, leur multiplication à 1 abri de l’air, et qui entretient, par suite, leur activité de fermentation à un haut degré. Je citerai une curieuse expérience qu’on trouvera dans mes Etudes su r le vin. Un moût sucré est-il en fermentation à l’abri de l’air, et vienton à soutirer tout ou partie de ce liquide pour le reverser immédiatement du bas de la cuve par le haut, le seul fait du passage rapide du liquide dans l’air et le faible volume de gaz oxygène absorbé donnent

immédiatement à la fermentation une activité nouvelle remarquable, et qui dure longtemps après l’absorption du gaz. Celle-ci a suffi pour rajeunir les cellules et leur permettre de continuer leur vie sans air, en étant ferment énergique (b.

Cela posé, je suis très porté à croire que dans l’économie animale il se passe des phénomènes de même ordre, c’est-à-dire que l’oxygène n’agit pas seulement en tant que source d’oxygène, s’absorbant et opérant des combustions, mais qu’il donne aux cellules un état, une jeunesse, si l’on peut se servir de celte expression, d’où elles tirent la iaculté d’agir ensuite et aussitôt après, en dehors de l’influence de l’oxygène libre, à la manière des cellules ferments, de telle sorte que, suivant moi, dans les profondeurs de l’économie la vie sans gaz oxygène libre ou dissous suivrait sans cesse, et dans l’intervalle très couit de deux inspirations, la vie avec absorption de gaz oxygène libre. La chaleur animale, dans cette hypothèse, aurait deux sources distinctes : celle des combustions par le gaz oxygène et celle résultant de la décomposition des matières fermentescibles dans les actes de fermentation qui suivraient incessamment l’absorption du gaz oxygène.

L économie serait donc sans cesse et alternativement saturée de gaz oxygène par la circulation, puis désaturée, c’est-à-dire privée de ce gaz pendant un instant également très court, durant lequel il n’y aurait plus que des phénomènes de fermentation, décomposition du sucre en alcool et acide carbonique, chaleur produite par ce fait, etc.

La fermentation devient dans cette manière de voir un phénomène général propre à toutes les cellules vivantes, mais qui revêt un état habituel particulier dans les cellules des ferments, uniquement parce que ces cellules peuvent vivre plus longtemps que les cellules des autres êtres en se passant de gaz oxygène libre. Mais tous les êtres seiaient susceptibles de devenir le siège de phénomènes de fermentation <1 une durée variable avec les conditions d’existence qui peuvent h. s provoquer et qui sont les conditions de vie sans air.

.b, ne doute pas que beaucoup de phénomènes encore inconnus ou mystérieux dans leurs manifestations trouveront leur interprétation naturelle dans les vues que je viens d’exposer.

M. Il ouili.au d :... Etant admis que les agents connus sous le nom de ferments constituent des êtres vivants, ces ferments, une fois privés de leur vie, devant alors subir, pour leur propre compte, la décomposition ou fermentation putride, eh bien! quels seront les ferments de ces ferments?

El oir, à ce sujet, p. 170-202, tome III des Œuvres de Pasteur : De l’oxygène de l'air dans la vinification. ( Note de l’Édition.)

MALADIES VIRULENTES

I elle est textuellement la question que j'avais posée àM. Pasteur (*). Notre éminent collègue déclare que la réponse à cette question se trouve dans sa description des fermentations qu’il a mise sous les yeux de l’Académie (2).

Examinons donc, sous le point de vue spécial de“la genèse de la fermentation putride des ferments eux-mêmes, ce que contiennent les deux exemples particuliers de fermentation choisis par M. Pasteur, savoir : celle de 1 acide lactique et celle du raisin.

...Dans cette savante et admirable monographie des diverses espèces de fermentation du raisin, non plus que dans celle de l’acide lactique, je n ai pu trouver celle de la fermentation des ferments eux-mêmes. Ma question subsiste donc, jusqu’à plus ample informé.

Elle subsistera jusqu au moment où M. Pasteur aura fait, à part, pour la fermentation des ferments, ce qu’il a fait pour celle de l’acide lactique et du raisin...

M. Pasteur : Je regrette de ne pas partager entièrement les idées de M. Bouillaud dans ses appréciations sur l’hypothèse de la génération spontanée. Je pense qu’on peut sans absurdité chercher la génération spontanée parce qu il se peut qu’elle existe réellement, mais ce qui est absurde, c’est de vouloir qu’elle soit parce qu’elle est possible. Sur dix partisans de la génération spontanée, il y en a généralement plus de neuf qui l’admettent par sentiment, parce qu’il leur plairait qu’elle fût.

M. Bouillaud : Quand j’ai appliqué à cette théorie l’épithète d’absurde, c était pour lui infliger son plus juste châtiment. La génération proprement dite étant une fonction de la vie, qui s’opère par des organes spéciaux, nommés pour cette raison organes générateurs, il est absurde en effet d’admettre u ne génération spontanée, c’est-à-dire sans organes générateurs.

M. Pasteur : Prendre la chose ainsi, c’est la réduire à une question de définition. En donnant au mot génération son sens habituel, il est clair qu’on ne peut pas dir e génération spontanée , c’est création spontanée qu’il faut dire.

Fidèle à la règle que je me suis imposée de ne jamais parler ici que sur des faits démontrés ou démontrables, et sur leurs conséquences immédiates, je ne suivrai pas M. Bouillaud dans les vues qu’il a exposées au sujet de la vie dont le mystère d’ailleurs n’est pas, selon moi, dans les manifestations qu’il revêt chez les êtres adultes, mais bien et uniquement dans l’existence du germe et de son devenir. Je rentre donc immédiatement dans la question de M. Bouillaud : « Quels sont les ferments des ferments? » Ma réponse dans la séance du 9 mars a été aussi complète que possible. J’ai dit et prouvé que les

1. Dans la séance du 23 février 1875. Voir p. 28 du présent volume.

2. Dans la séance du 9 mars 1875. Voir p. 37-52 du présent volume. (Notes de l'Édition.)

(i :u V II K S !)!•; I* A S'I K IJ II

fermenta des ferments ho n I. | » r«;c i k«* n i <• 1 1 1. I«*h ferments. Prenons un poids détenu m«‘ < lt* lovfire, ce i y | »• * des ferments. Tous les matériaux ,|,i |n lovùro peu ve n I luire relou r a l’ntmosphcre par des moisissures ou des v i I uioiiH vivant aux dépens de cos matériaux et les résolvant progressivement en aride carbonique, un vapeur d’eau, en gaz hydrogène, etc. Une ni ni h iss lire qui vil sur de la levhre dégage sans cesse du l'acide carbonique donl le carbone « * s I emprunté a la levfire; cotte moisissure elle-même pourra servir d'aliment à une autre et, ainsi de Huile, et l'Oiumc le poids de levure donl, il s’agil est lixe, et que les poids originaires de ces moisissures résident dans une spore dont le poids esl inlinimeill petit, le poids déterminé de la levftre disparaîtra peu a peu sans laisser autre chose que sa matière minérale et quelques germes ou spores de moisissures prêts ii être enlevés par le moindre souille pour aller porter ailleurs une doslruelion nouvelle. Si la levûre esl mi grande niasse ou enfermée dans un vase, elle pourra commencer sa désorganisation cl sa destruction par des ferments anaérobies, tels que des \ i lirions.

Tout ce nue j’ai dit sur ce sujet dans la séance du b mars (*) est le résultat d’observations et d'expériences que j’ai longtemps suivies avec soin; rien n’a été donné a l'imagination dans la réponse que j’avais faite i i notre illustre confrère, M. Ilouillaud.

DISCUSSION Sllll UA KKIlM HNTATION (2).

M . Colin i ... Un somme, ne nous liAlons pas do conclure ni d’accepter des solutions absolues et. définitives. Uc doute, les objections provoquent dos recherches qui miment A lu découverte de nouveaux laits, de nouveaux rapports, do nouvelles lois, l/élmlo des l'orimmlal ions dans l’organisme vivant et dans le cadavre n’osl pas faite. Nous pouvons la commencer, en nous souvenant que des corps très divers : êtres vivants, cellules, tissus, produits du sécrétions, matières constitutives des solides et des liquides paraissent pouvoir se suppléer en jouant le rêlo de ferments.

M. Pastriih : Je serai très bref; les dix minulosque M. le président veut bien m'accorder avant l'ouverture du comité secret me suffiront

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