SUR LES URINES AMMONIACALES
M. Mialhe : ... M. Colin me demande maintenant pourquoi ce qui se passe chez l’homme après un cathétérisme n’arrive pas chez la vache à qui I on injecte de 1 urine altérée. C’est probablement que les conditions ne sont pas les mêmes, et que l’urine des herbivores n’est pas comparable à celle de l’homme.
M. Colin : L’urine de la vache est toujours alcaline.
M. Mialhe : Les arguments de M. Colin ne peuvent rien contre ce fait : que les urines d’un homme, acides avant le cathétérisme, deviennent alcalines après l’introduction d’une sonde. Je répéterai enfin ce que j’ai dit tout à l’heure : c’est que les conditions chez l’homme et chez la vache ne sont nullement les mêmes.
M. Pasteur (1 2) : J’ai soutenu que, dans l’état actuel de la science, les urines deviennent ammoniacales par suite de la présence et du développement d’un petit ferment qui est amené de l’extérieur soit par le sang, soit par le canal de l’urèthre, et qu’une sonde notamment pourrait dans certains cas en porter le germe dans la vessie. Quelle bizarre explication, nous dirait volontiers M. Colin ! « J’ai porté, dit-il, dans la vessie d’une vache, des masses considérables d’une urine putréfiée, qui vraisemblablement devait contenir beaucoup du petit ferment dont parle M. Pasteur, et la vache n’a pourtant pas donné ultérieurement des urines ammoniacales. » Je répète de nouveau que cette expérience est sans valeur pour infirmer l’explication que j’ai donnée de la formation des urines ammoniacales, d’abord sous forme d’hypothèse, puis comme un fait qu’une foule d’observations ultérieures ont établi. M. Colin paraît ignorer que les urines ne deviennent ammoniacales que chez des personnes atteintes déjà d’une affection de la vessie. Je ne serais pas surpris qu’en injectant le petit ferment de l’urine dans la vessie d’un homme sain, les urines de cet homme ne devinssent pas ammoniacales d’une manière permanente. M. Colin aurait dû opérer
1. Bulletin de l'Académie de médecine., séance du 13 avril 1875, 2“ sér., IV, p. 423-435. — Ont pris part à la discussion dans cette séance : Mialhe, Colin, Pasteur, Gosselin, Chauffard. — Voir la discussion sur les urines ammoniacales dans la séance du 30 mars 1875. Ibid, et p. 64-68 du présent volume.
2. Interventions de Pasteur : Ibid., p. 430-433 et p. 435. (Notes de l Édition.)
sur une vache dont la muqueuse vésicale n’aurait pas été clans un état normal. Et puis, M. Colin aura beau faire, toutes ses hypothèses et toutes ses questions ne pourront prévaloir contre le fait de la présence constante du ferment ammoniacal dont il s’agit, dans tous les cas où l’on a examiné au microscope des urines ammoniacales. Dans la semaine qui vient de s’écouler, j’ai eu l’occasion de voir le jeune interne, plein de mérite, qui a été le collaborateur de M. Gosselin dans le travail présenté par notre savant président à l’Académie des sciences en 1874 (1). M. A. Robin m’a assuré de nouveau que, dans une multitude d’observations, qu’il avait faites depuis le jour où j’ai appelé l’attention de M. Gosselin sur la possibilité que les urines soient souvent et peut-être toujours ammoniacales par l’existence du petit ferment en question, il a constaté invariablement la corrélation entre l’état ammoniacal et l’existence de ce ferment.
Quant au fait de l’introduction possible du germe de ce ferment par l’opération du cathétérisme, que l’Académie me permette de lire dans la Gazette hebdomadaire de médecine et de chirurgie , dont je viens de faire prendre le volume de 1864 à la bibliothèque, la relation aussi précise que détaillée d’un fait observé par le docteur Traube. L’article m’a été signalé, l’an dernier, à la suite de la discussion sur les urines ammoniacales, par notre confrère M. Vulpian.
M. Pasteur lit ici la relation du docteur Traube. L’auteur n’hésite pas à déclarer que c’est l’opération du cathétérisme qui a provoqué la fermentation ammoniacale de l’urine, et voici, en effet, un passage de sa Note :
« On croyait que, par suite de la distension résultant de la rétention du liquide, la vessie irritée produisait une quantité plus grande de mucus; et ce mucus était le ferment qui amenait la décomposition de l’urée, en vertu d’une force chimique propre. Cette opinion ne peut tenir devant les recherches de M. Pasteur : cet observateur a démontré, de la façon la plus péremptoire, que la fermentation alcaline, comme l’alcoolique, comme l’acétique, est produite par des êtres vivants, dont la préexistence dans la liqueur fermentescible est l'a condition sine qud non du processus. Le fait précédent offre une démonstration remarquable de la doctrine de M. Pasteur. Malgré la longue durée de la rétention d’urine, la fermentation alcaline du liquide n’a point été produite par une sécrétion exagérée de mucus vésical ou de pus ; elle ne s’est développée qu’à partir du moment où des germes de vibrions sont parvenus du dehors dans la vessie. L’affection vésicale dont le malade était atteint avait deux ans de date; mais, pendant tout ce temps, on n’avait pas en recours une seule fois au cathétérisme, et l’urine, malgré sa stagnation
1. Gosselin et Robin (A.). Recherches sur l’urine ammoniacale, ses dangers et les moyens de les prévenir. Comptes rendus de V Académie des sciences, séance du 5 janvier 1874, LXXVIII, p. 42-46. (Note de l'Édition.)
MALADIES VIRULENTES
clans une vessie énormément dilatée, n avait pas cessé d’être acide et limpide. Alors on emploie un cathéter, et aussitôt l’urine se trouble; elle prend l’aspect du petit-lait, reste trouble après la filtration, et le microscope révèle un fait nouveau : l’opalescence résulte uniquement cl’une agglomération colossale de vibrions. Au début, et malgré ces caractères physiques nouveaux, les propriétés chimiques du liquide ne paraissent point modifiées ; mais bientôt la fermentation commence, et au bout de six jours l’urine est alcaline. Au neuvième jour apparaît, dans le liquide, un sédiment purulent qui vient témoigner de l’action irritante exercée sur la muqueuse vésicale par le carbonate d’ammoniaque résultant de la fermentation.
« Mais comment se rendre compte des faits dans les cas (si toutefois il en existe) où l’urine subit dans la vessie la fermentation alcaline sans cathétérisme préalable? Des observations précises peuvent seules élucider cette question : cependant il est permis de penser qu’une portion de l’urine muqueuse ou purulente reste après chaque émission dans le canal de l’urèthre, que les germes de vibrions se fixent au méat, et que les vibrions développés, grâce à leur faculté de locomotion, gagnent la vessie en suivant le canal excréteur (4). »
L’Académie peut voir par ce qui précède que la question que j’avais posée devant l’Académie des sciences en 1874, à la suite de la présentation de la Note de MM. Gosselin et A. Robin (“1 2), existait déjà dans la science à l’état de fait démontré par un habile observateur, s’appuyant précisément sur mes travaux antérieurs, c’est-à-dire sur les mêmes raisons qui m’avaient fait poser la question que je viens de rappeler.
Le docteur Traube ne signale que les vibrions comme organismes de l’urine qu’il a observée : il est probable que le ferment ammoniacal proprement dit aura échappé à son attention, les urines ammoniacales contenant souvent, outre la petite tovula , qui est le ferment ammoniacal, des vibrions et d’autres organismes filiformes.
M. Colin : ... Il est des cas où l’altération putride de l’urine, à un degré plus ou moins prononcé, peut provenir de la vessie, par exemple ceux où une opération lèse la muqueuse, donne lieu à une hémorrhagie ou à des produits inflammatoires. Je connais une personne qui, après deux ou trois séances de lithotritie, rendait des urines très fétides, certainement ammoniacales. Dans ce cas, la putridité se produit probablement comme dans les conditions ordinaires.
Mais dans d’autres circonstances, n’est-il pas vraisemblable que le carbo-
1. Traube. Sur la fermentation alcaline de l’urine. (Extrait de la Berliner klinische Wochenschrift, 1864, n° 2.) Gazette hebdomadaire de médecine et de chirurgie, 2e sér., I, 1864, p. 233.
2. Voir, p. 71-72 du présent volume : Observations à l’occasion de la Note de MM. Gosselin et A. Robin. (Notes de l'Édition .)
HO
naît: d ammoniaque et les autres produits ammoniacaux peuvent avoir une origine étrangère à l'appareil urinaire, se former par exemple soit dans le tube digestif, soit dans d autres points où il y a un travail de putridité, pour se laire éliminer ensuite par. les voies urinaires comme une foule d’autres matières qui vicient le sang .’ Rien ne s’oppose à ce que ces produits ammoniacaux ne prennent naissance dans divers points de l’organisme et par des modes divers.
M. Pasteur : Présence de sels ammoniacaux, sulfate, phosphate, lactale, etc., etc., et fermentation ammoniacale de l’urine, c’est-à-dire transformation de l’urée en carbonate d’ammoniaque, sont des choses absolument distinctes.
M. Colin : .1 en conviens; néanmoins les sels ammoniacaux peuvent avoir plusieurs sources dans l’économie.
M. Pasteur : Sans doute, mais le carbonate d’ammoniaque des urines ammoniacales provient de la décomposition de l’urée, et jusqu’à présent cette transformation ne s’est produite dans la vessie que sous Faction d’un ferment spécial. Tel est le fait acquis.
SUR LA FERMENTATION DE L URINE (avec la colla n,o ration de M. .1. .Ioubekt)
L’urine humaine est acide à l’état normal, mais elle devient alcaline lorsqu’elle est abandonnée à elle-même pendant quelques jours. Cette alcalinité est due à la lormation spontanée du carbonate d’ammoniaque aux dépens de l’urée, l’un des produits constants de l’urine. Cette transformation a été rattachée depuis longtemps aux phénomènes de la iermentation, dont elle constitue un des plus curieux et des plus importants exemples :
« La fermentation de l’urée, dit M. Dumas, joue, à coup sûr, un grand rôle dans les phénomènes par lesquels la vie végétale et la vie animale se prêtent une mutuelle assistance. C’est en se convertissant en carbonate
1. Comptes rendus de V Académie des sciences, séance du 3 juillet 1876, LXXXIH, p. 5-8. — Bulletin de l'Académie de médecine , séance du 4 juillet 1876, 2» sér., V, p. 672-676. — Bulletin de la Société centrale d’agriculture de France, XXXVI, 28 juin 1876, p. 383-387 (sous le titre : « Sur le ferment qui détermine la transformation des urines ammoniacales»).
MALADIES VIRULENTES
d’ammoniaque, par sa fermentation, que l’azote de l’urée devient propre à servir d’aliment aux plantes. » (*)
Quel est donc l’agent de cette singulière métamorphose qui transforme un corps neutre et innocent, tant qu’il séjourne dans la vessie urinaire, en un produit volatil et d’une alcalinité irritante? Dans la confiance 'qu’inspirait la théorie proposée par Liebig pour l’explication des phénomènes de fermentation, on avait admis généralement que la réaction dont il s’agit avait lieu « par le concours du mucus que l’urine renferme et qui se convertit en ferment sous l’influence de l’oxygène de l’air. » Il en fut ainsi jusqu’au jour où, dans le Mémoire que j’ai publié, en 1862, sur la génération dite spontanée, on soupçonna qu’il n’y avait jamais transformation de l’urée en carbonate d’ammoniaque, en dehors de la présence et du développement d’un petit végétal microscopique (”1 2), représenté dans les fig. 21 et 22 de ce Mémoire (3 .
Liebig avait donné, comme une preuve d’un mouvement communiqué par les substances en fermentation, le fait de la décomposition de l’urée dans la fermentation alcoolique du sucre sous l’influence de la levûre de bière. J’annonce dans ce même Mémoire de 1862, contrairement à l’opinion de Liebig, que la décomposition de l’urée, quand elle a lieu en présence du sucre et de la levûre, s’accompagne de l’apparition du petit ferment ammoniacal dont il vient d’être question. Tous les doutes au sujet de l’existence et de l’action de ce petit ferment organisé furent levés par un travail très remarquable de M. Van Tieghem (4), à la suite duquel il fallut abandonner complètement l’hypothèse du mucus vésical devenant ferment au contact de 1 air.
1. Dans son Traité de chimie appliquée aux arts, § 3613 : Fermentation ammoniacale, VI, 1843, p. 380-381, Dumas s’exprime ainsi à ce sujet :
« La fermentation de l’urée joue, à coup sûr, un très grand rôle dans les phénomènes pai lesquels la vie végétale et la vie animale se prêtent une mutuelle assistance. G est en se convertissant en carbonate d'ammoniaque, par sa fermentation, que l’urée devient propre à servir d’aliment aux plantes, et c’est par le concours du mucus que l’urine renferme et qui se convertit en ferment que la transformation de l’urée en carbonate d’ammoniaque s opère, de telle sorte que l’urée constitue un corps neutre et innocent tant quelle séjourne dans la vessie urinaire, et se transforme en un produit volatil et alcalin des qu elle est abandonnée à 1 air.
« Tous ces faits ont été mis en pleine évidence, il y a dix ans, dans mon laboratoire, par M. Jacquemart qui, en se dirigeant d’après quelques vues que je lui avais communiquées sur cette fermentation, a été conduit aux résultats suivants qu’il a bien voulu rédiger à ma demande. » (Note de l’Édition .)
2. Des chapelets de grains, souvent très longs, se forment fréquemment dans les uiines. 11 ne faut pas les confondre avec le ferment de l’urée auquel ils ressemblent par le diamètre des grains. Le ferment de l’urée est formé de couples de grains, rarement et peut-être toujours
accidentellement joints en chapelet. (Note de Pasteur .) >
3. Voir, p. 210-294, tome II des Œuvres de Pasteur : Mémoire sur les corpuscules organises qui existent dans l’atmosphère. Examen de la doctrine des générations spontanées (notamment, p. 247-253 : Chapitre V, § 1, Urine, avec les fig. 21 et 22).