LA NOUVELLE VACCINATION
Discours de M H. Bouley (4).
Messieurs,
Du 1798, un médecin, jusqu’alors obscur, du comté de Gloucester, fit part au monde, dans un opuscule de quelques pages, d’une découverte qui devait laire éclater à jamais sa gloire et inscrire son nom dans la mémoire reconnaissante des générations à venir.
Depuis le vi1' siècle une maladie terrible, que l’antiquité semble n’avoir pas connue, avait été importée dans l’Europe occidentale, dès les prémières incursions des Sarrasins ; puis, graduellement, elle s’était répandue, en suivant les voies commerciales, et, franchissant un jour l’Altantique, avec les conquérants du Nouveau Monde, elle avait marché à leur suite, ajoutant ses ravages aux leurs. Le chilTrc de l’effrayante mortalité que cette maladie a causée dans les populations vierges du Nouveau Monde se mesure par des millions.
Cette maladie, c’est la variole.
Dans le siècle dernier, elle fut la plus meurtrière îles maladies aiguës. La part qu’elle a eue dans la mortalité générale ne s’élève pas à moins du dixième.
Aujourd’hui la mortalité par la variole n’est plus que de 1 pour 100.
C’est que, à la fin du dernier siècle, « un homme s’est rencontré, d’une profondeur d’esprit incroyable, » qui, saisissant des rapports inaperçus avant lui, sut deviner la raison de l’immunité singulière qui, par une grâce d état, dont la cause était demeurée inconnue, protégeait contre la variole les gens que leur métier mettait en contact tous les jours avec des vaches ou avec des chevaux ; et, possesseur de ce secret, que son génie avait arraché à la nature, s’en servit pour mettre l’humanité tout entière en défense contre l’un des plus terribles fléaux dont elle subissait incessamment les sévices.
Emprunter à la vache le virus d’une maladie toute bénigne et tout éphémère, que l’induction d’abord et l’expérimentation ensuite avaient démontrée être l’antagoniste de la variole si redoutable; faire occuper par ce virus l’organisme humain, de manière à le rendre inattaquable par le virus variolique, et, grâce à cette heureuse substitution de la maladie la plus inoffensive à la plus terrible, épargner à l’homme presque toutes les chances de
1. Lu dans la séance publique annuelle des cinq Académies du 25 octobre 1881. Pans, 1881, Typ • de Firmin-Didot et üie, 19 p. in-4°.
mort que celle-ci luqfaisait courir et les stigmates si souvent hideux dont elle marquait les survivants : telle a été l’œuvre, la grande œuvre du grand Jenner, qui a rendu le médecin maître de conjurer par la plus simple des interventions un mal terrible sous lequel, dans la longue série des siècles antérieurs, les populations étaient demeurées si violemment opprimées.
Je ne pouvais mieux faire, Messieurs, que de rappeler ici cette grande conquête de la science et d évoquer le nom glorieux du médecin qui l a faite, au moment où une découverte du même ordre vient d’être accomplie, et cette lois-ci par 1 un des nôtres.
Découverte destinée, j ose le dire, à être plus féconde encore que celle de Jenner, parce qu clic procède d une idée plus compréhensive qui doit servir de base à une méthode générale dont l’application aura pour conséquence, lorsque l’œuvre qui commence sera achevée, de mettre les populations humaines et les populations animales à l’abri de la plupart des contagions, en les vaccinant contre ces contagions au moyen du virus propre à chacune, mais de ce virus destitué, par un artifice de génie, de son activité malfaisante.
Transformer les virus les plus énergiques, les plus infailliblement mortels, en vaccins véritables, c est-à-dire en agents d une contagion bénigne comme la vaccine à 1 égard de la variole; et, grâce à cette vaccination nouvelle, revêtir les organismes d’une immunité précieuse, qui les rend invulnérables contre les atteintes de la contagion sévissant avec toute sa puissance : voilà l’œuvre qui vient d’être accomplie.
Non pas encore pour toutes les maladies contagieuses : il faut du temps poui un pareil achèvement ; mais pour plusieurs d entre elles, dont 1 une, le charbon, est commune aux animaux et à l’homme; toutes armées d’une extrême "virulence qui se traduit par des accidents presque nécessairement mortels lorsqu elles sont contractées par les voies ordinaires de la contagion : et toutes transformées en maladies inoffensives et protectrices par l’immunité qu elles confèrent, lorsqu’elles ont été transmises par leur virus vaccinifié.
Comment cet étonnant problème a-t-il été résolu ?
Dans cette enceinte, devant cet auditoire, des explications techniques seraient peu à leur place, et je dois me borner à faire connaître les résultats vraiment merveilleux auxquels a conduit la connaissance approfondie des choses.
Les temps ne sont pas éloignés où tout était ignoré de la nature des maladies contagieuses.
On savait qu elles se transmettaient : les unes à la condition nécessaire de
rapports étroits, de rapports de contact, comme 1 indique leur nom qualificatif, plis dans son sens étymologique; les autres, à travers l’atmosphère et à des distances variables suivant les espèces morbides; d’autres enfin, à la fois par 1 un et pai 1 autre deces modes de propagation. Mais, quel était l’agent de cette transmission ? Comment se comportait-il quand il avait passé du corps d’un animal malade dans celui d un animal sain ? Comment la maladie naissaitelle sur celui-ci par suite de ce passage ?
Sur presque tous ces points 1 obscurité était profonde, et, comme il arrive nécessairement toutes les fois que les rapports certains des choses n’ont pu etre saisis, on mettait 1 hypothèse là où manquait la connaissance.
MALADIES VIRULENTES
M essieurs, on peut bien dire que, dans le tiers moyen de ce siècle, un nouveau règne de la nature a été découvert : celui que je proposerais volontiers d appeler le règne de la microbie, qui embrasse une multitude infinie d’êtres vivants infiniment petits, dont le rôle dans l’ordonnance générale de notre univers est infiniment grand.
Le qui constitue la caractéristique essentielle de ces êtres, si infiniment petits que, lorsqu’ils ont été grossis cinq cents, six cents, huit cents fois, mille lois même, et même encore au delà, c’est à peine souvent s ils deviennent perceptibles sous le format si énormément agrandi où l’artifice du microscope les lait apparaître ; ce qui constitue, dis-je, leur caractéristique essentielle, c’est leur faculté prodigieuse de multiplication. Quelques heures suffisent pour «pie 1 unité devienne légion; la légion, armée; l’armée, le nombre incommensurable.
L est cette faculté qui fait leur puissance. Agissant dans un temps très rapide par 1 immensité du nombre, ils s’emparent dans les milieux où ils pullulent des éléments nécessaires à la formation de ce long amas de générations qui s’y succèdent incessamment, et, par cette prise énergique de possession, ils laissent libres les éléments dont ils n’ont pas besoin, lesquels, dégagés de leurs anciennes combinaisons, obéissent à leurs affinités actuellement libérées et entrent dans des combinaisons nouvelles.
Tel est, en effet, le rôle, dans la création, de ces êtres infiniment petits, de ces microbes, comme on les a appelés pour indiquer qu’ils représentent la vie sous son plus petit format. Partout invisibles et présents, ils constituent une force toute puissante, toujours prête à l’action et prompte à agir dès que se rencontrent les conditions de la manifestation de leur activité.
C’est eux qui, dans les corps que la vie a abandonnés, délivrent les éléments constituants des combinaisons où ils étaient enchaînés et leur permettent de prendre leur essor pour entrer dans des combinaisons nouvelles.
C est eux qui, dans les matières organiques, donnent lieu à ces grands mouvements moléculaires que l’on désigne sous le nom de fermentation et qui aboutissent à un changement d’état de ces matières et à la formation de composés nouveaux avec les éléments qui les constituaient.
Enfin, les maladies que l’on appelle contagieuses ne sont, elles aussi, comme les fermentations avec lesquelles elles ont de si grandes ressemblances, que des manifestations de la multiplication à l’infini de certains microbes, spéciaux pour chacune d’elles, dans les corps vivants où ils ont pu pénétrer et où ils ont trouvé un milieu favorable aux développements de leur prodigieuse vitalité. Oui, ce grand mystère de la contagion, que tons les efforts des chercheurs, dans les temps qui précèdent le nôtre, étaient demeurés impuissants à dévoiler, la science vient d’en faire la révélation définitive et de d onner sur ce point une satisfaction complète à ce qui est la suprême aspiration de l’homme : la connaissance des causes.
C’est de ce grand fait, la découverte du rôle des infiniment petits, du monde invisible, dans le développement des maladies contagieuses ou, pour parler plus rigoureusement, d’un certain nombre de ces maladies pour lesquelles la démonstration est complète ; c’est de ce grand fait que procède cette autre découverte, bien plus grande encore : celle de la transformation, sous l’action directrice de l’homme, de l’agent par lequel elles
tuent, en un agent véritablement tutélaire, puisque son influence devenue bienfaisante a pour effet, comme le vaccin de Jenner, de revêtir l’organisme qui l'a reçue d’une immunité complète contre les atteintes du mal mortel.
Lorsqu’on ignorait la nature des contagions, on ne pouvait que bien difficilement se rendre compte des phénomènes qui se manifestent et se succèdent à la suite de la transmission d’une maladie contagieuse d’un animal à un autre. Comment se prendre à ce quelque chose de vJague et d’indéterminé qu’on appelait l’esprit subtil, l’élément, le principe, le miasme de la contagion ? Comment se rendre compte de son mode d’action et le suivre dans son évolution intérieure ?
Mais comme il en va tout autrement avec la notion de la cause telle qu elle est acquise par les nouvelles recherches ! Comme tout s’éclaircit et surtout comme la médecine devient autrement puissante lorsque, sachant où se prendre, elle peut agir directement sur la cause elle-même et, d’ennemie qu’elle était, s’en faire une alliée !
De fait, d’après la nouvelle conception des choses, conception qui procède non d’une vue de 1 esprit, comme il est arrivé trop souvent en médecine, mais des données solides de l’expérimentation, le miasme de l’ancienne pathologie, le principe subtil, l’agent mystérieux de la contagion a cessé d’être une image pour devenir une réalité vivante, qu’on peut voir sous une forme rigoureusement déterminée et constante ; qu’on peut saisir, isoler et étudier; qu’il est possible enfin de cultiver et multiplier à volonté en dehors du corps vivant, en le mettant dans un milieu qui soit en rapport de composition avec les exigences de sa nutrition.
Ce n’est pas tout, et ici nous touchons à la grande découverte qui sera la gloire de la médecine de ce siècle et de tous les temps : ce microbe de la contagion, dont on s’est emparé, qu’on a pu reproduire par l’artifice de sa culture dans des liquides appropriés, en quantité illimitée et toujours en puissance de son activité mortelle, ce microbe de la virulence mortelle, il est possible, en faisant agir sur lui des inlluences déterminées, dont l’expérimentateur est maître et qu’il dirige à sa volonté, il est possible de le destituer de l’excès de son énergie et de faire de lui, après avoir amoindri sa puissance, dans la mesure nécessaire, non plus l’agent de la mort, mais celui de la préservation; en un mot, de le transformer en vaccin. Et quand il a éprouvé cette transformation, par les artifices les plus ingénieusement conçus et les mieux institués, il est possible de lui faire faire souche de microbes atténués comme lui, et chez lesquels l’atténuation est devenue un caractère de race.
Et ces races dégénérées de leur puissance originelle et devenues bienfaisantes par leur faiblesse même, il est possible de les rendre indéfiniment productives, d’en enfermer les produits dans des fioles hermétiques qui, distribuées partout où la contagion menace, peuvent partout servir par leur inoculation à protéger contre cette contagion les espèces animales susceptibles de la contracter.
La science de nos jours a fait une réalité, on le voit, de ce pouvoir imaginaire que s’imputaient les adeptes de l’ancienne magie, détenir en captivité dans les fioles de leurs ténébreuses officines les oénies dont ils se réser-
vaient d’exploiter la puissance.
MALADIES VIRULENTES
Mais ses génies a elle, réalités vivantes, représentées par ces microbes en qui réside la puissance contagieuse, elle les possède bien ; non seulement elle les possède, mais elle se les est assujettis, et elle a su réduire leur énergie et ne leur en laisser que juste ce qu’il faut pour que la maladie qu’ils sont encore susceptibles de donner, au lieu d’être mortelle, soit une maladie toute bénigne, tout éphémère, qui a cependant cet effet durable d’être pour l’organisme qui l’a éprouvée une condition efficace de sa préservation contre la maladie mortelle.
En un mot, sous le commandement de la science, le microbe qui donne la mort est devenu un vaccin préservateur de ses coups.
Voilà la grande découverte !
Bien glande, en effet, car ce qui lait sa grandeur, ce ne sont pas seulement les résultats qu’elle donne dès maintenant ; c’est aussi la méthode dont elle procède, qui est susceptible d’être généralisée et qui, par les résultats déjà obtenus, autorise toutes les espérances en sa fécondité.
A qui en revient la gloire?
L Institut de France a le droit de la revendiquer, car elle appartient à 1 un des siens, membre de I Académie des sciences.
Son nom est sur toutes vos lèvres.
Les découvertes, Messieurs, même celles qui s’annoncent le plus profitables aux intérêts de tons, ne trouvent pas toujours les esprits disposés à les bien accueillir. C’est plutôt le contraire qui est le vrai. A cela bien des causes, dont quelques-unes ne sont pas absolument à la louange d’un certain nombre des opposants.
La découverte de 1 atténuation des virus et de leur transformation en ' ( 1,1 11 a Pas échappé à ce sort commun. Ioutefois il n’est que juste de ilne, pour expliquer le nombre de ceux qui tout d’abord s’y sont montrés i éc alcitrants, qu elle appartient à un ordre d idées que jusqu’alors on n’avait pas encoie invoquées pour 1 interprétation des choses de la médecine.
Roman, disaient les uns.
Vérité de laboratoire, disaient les autres, non sans quelque ironie.
1 1 faut voir !
Il 1 allait \ oir en effet. Cela était dans lés vœux de tous, aussi bien de i eux qui avaient loi dans la nouvelle doctrine que de ceux qui s’y montraient î écalciti ants, ou qui s en déclaraient ennemis, car tout inventeur a ses ennemis qui n’aspirent qu’à voir convaincre ses promesses d’erreur.
1 1 fallait voir !
L administration de 1 Agriculture allait mettre à la disposition de I inventeur de la nouvelle vaccination le troupeau d’expérience de l’École • I Allort, lorsqu une Société d agriculture, celle de Melun, saisie d’une heureuse impatience, offrit de fournir, a ses frais, les moyens de faire une glande expérience publique, qui, dans sa pensée, ne pouvait manquer d avoir pour conséquence de faire tomber tous les doutes et de forcer toutes les couactions par 1 évidence éclatante de la démonstration, si les résultats qui allaient si' produire étaient concordants avec ceux qu’on avait obtenus dans le laboratoire.
. Notre conlrère fut heureux d accepter une proposition qui lui était une occasion de prouver une nouvelle lois, comme il l’avait fait dans nos départe-
ments méridionaux par ses recherches sur la maladie des vers à soie, que les conquêtes du laboratoire sont aussi des conquêtes pour la pratique; et, afin que les esprits reçussent une plus profonde impression des résultats de ces expériences publiques qu on le conviait à faire, il ne craignit pas de les piophétiser. Dans un programme tracé à l’avance, tout ce qui devait arriver fut annoncé avec une assurance qui n’avait que les apparences de l’audace, car l’oracle, ici, était rendu par la science elle-même, c’est-à-dire qu’il était l’expression d’une longue série d expériences, dont la constance invariable des résultats donnait la certitude absolue de la vérité de la loi découverte.
Cinquante moutons et une dizaine d’animaux de l’espèce bovine avaient été réunis aux environs de Melun, dans une ferme dont le nom aura désormais la célébrité que donnent aux lieux les grands événements dont ils ont été le théâtre : la ferme de Pouilly-le-Fort.
La moitié de ces animaux furent inoculés avec du virus charbonneux transformé en vaccin, et quinze jours après, le groupe tout entier fut soumis à l’épreuve du virus mortel. Quarante-huit heures ne s’étaient pas écoulées que toutes les prophéties du programme se trouvaient accomplies. A 1 heure marquée, la mort obéissante avait frappé les vingt-cinq victimes qui lui étaient vouées; et les animaux, en même nombre, qui avaient été couverts du palladium du nouveau vaccin, restés invulnérables à l’inoculation mortelle, se montraient en pleine vie, entourés de cadavres.
La science avait été trouvée fidèle en toutes ses promesses.
Alors tous les cœurs se sentirent ébranlés à la fois, et, dans cette foule tout à l’heure incrédule, il n’y eut plus qu’une voix, qu’un cri, qu’un applaudissement pour rendre hommage à la nouvelle découverte dont chacun comprenait enfin la grandeur et pressentait la fécondité. Dans cette pleine clarté qui venait de frapper tous les yeux et tous les esprits, l’exclamation fameuse semblait sortir de toutes les bouches :
•le vois, je sais, je crois, je suis désabusé.
Quelque chose manquait, cependant encore, pour que la conversion fût universelle. Le virus dont on s’était servi à Pouilly-le-Fort, pour faire l’épreuve de l’efficacité de la vaccination anti-charbonneuse, c’était un virus de culture, une sorte de quintessence de laboratoire, quelque chose qui demeurait mystérieux pour un grand nombre; ce n’était pas le sang charbonneux lui-même dont on connaissait par de trop nombreux exemples l activité malfaisante sur l’homme et sur les animaux. Est-ce que ce virus de laboratoire avait des propriétés aussi énergiques que le sang lui-même .’ Est-ce que les animaux vaccinés résisteraient aussi bien à l’inoculation du sang charbonneux cru 'ils le faisaient à celle du virus cultivé ?
Une Commission officielle avait été nommée à Chartres pour résoudre cette question. M. Pasteur lui livra vingt moutons vaccinés et les choses se passèrent à Chartres comme dans la ferme de Pouilly-le-Fort : tous les vaccinés épargnés; tous ceux qui ne l’étaient pas, frappés à mort, un seul excepté (').
1. Voir Ch. Chamberland. Le charbon et la vaccination charbonneuse d'après les travaux récents de M. Pasteur. Paris, Bernard Tignol, éd., 1883, p. 147-150. (Note de V Édition.)
MALADIES VIRULENTES
Devant de tels résultats, il ny avait plus de place pour le doute; pas même pour les oppositions systématiques, qui se turent forcément, et les convictions acquises se traduisirent immédiatement par une sorte d’avidité pour ce nouveau vaccin, sous la protection duquel les cultivateurs des pavs charbonneux étaient impatients de placer leurs troupeaux.
Immédiatement les inoculations commencèrent. Il résulte des chiffres relevés au 1er octobre qu’elles ont été pratiquées sur 160 troupeaux, comprenant un effectif de 58.900 bêtes dont on a vacciné environ 3 contre 2 : 33,576 contre 21.938 qu’on s’est abstenu d’inoculer afin qu’ils pussent servir de témoins.
Avant la vaccination, les pertes causées par le charbon s’élevaient, pour l’ensemble des troupeaux, à 2.986 animaux.
Pendant la vaccination, et jusqu’à ce que ses effets fussent complets, elles ont encore été de 260 têtes, pour le groupe des 33.576 animaux vaccinés.
Pendant la même période, la mortalité s’élevait à 366 sur le groupe des 21.938 non vaccinés, servant de témoins.
Une fois les effets de la vaccination achevés sur le premier groupe, la mortalité par le charbon s’est trouvée réduite à 5. Elle a continué et continue encore actuellement dans une proportion que feront connaître les relevés prochains, pour le groupe des animaux non vaccinés.
Somme toute, l’efficacité de la nouvelle vaccination ressort évidente de ces chiffres, puisque, dans le groupe des 33.000 animaux mis sous sa protection, la mortalité s’est éteinte rapidement et d’une manière qu’on peut dire complète.
Ces ch i tï* res ont leur éloquence, et, par leur concordance si parfaite avec ceux que l’expérimentation avait donnés, ils prouvent que ce qui est vérité en deçà des portes du laboratoire ne devient pas erreur au delà, comme certains esprits critiques avaient de la pente à l’admettre.
Voici une dépêche adressée à l’inventeur de la nouvelle vaccination, qui m’est communiquée à l’instant ; elle prouve que ce qui est vérité en deçà des limites de la France ne cesse pas d’être vérité au delà :
« Kapuvar, 24 octobre.
« Trente témoins morts. Triomphe de la vaccination charbonneuse à Kapuvar, en présence des représentants de tous les Comités.
« Leurs remerciements pour avoir fait bénéficier la Hongrie de votre invention, la première après la France. Ils vous prient de lui garder toujours cette place et vous envoient l’hommage de leur admiration.
« Comte de Berg. »
Chargé par l’Académie des sciences d’exposer devant vous cette grande découverte, la plus grande, je crois, de toutes celles qui ont été faites en médecine, je ne me suis pas défendu de l'enthousiasme qu’elle m’a inspiré. Et on le comprendra lorsque je dirai que, depuis plus de quarante ans que je suis attaché à l’enseignement vétérinaire, j’ai assisté bien souvent aux
désastres causés par les invasions de charbon dans les pays de culture, et que, devant cette fatalité aux retours périodiques, nous demeurions impuissants, désarmés et, dirais-je volontiers avec le poète :
Lassés de tout, même de l’espérance.
Mais voici que, tout à coup, la nature se laisse arracher 1 un de ses plus impénétrables secrets; le mystère des contagions est dévoilé; et la science, éclairée par la connaissance de leur cause, résout ce merveilleux problème de transformer l’agent qui donne la mort en un agent préservateur contre ses atteintes. Et cela non pas pour un cas particulier seulement, comme lorsque le génie de Jenner a substitué l’inoffensive vaccine à la variole si redoutable, même quand elle laisse vivre. Ici, c’est toute une grande méthode qui est inventée : étant donnée une maladie contagieuse, étant trouvé l’élément vivant d’où elle procède, il est permis de prévoir, dès maintenant, qu’on réussira, par l’application de la méthode, à faire de l’agent de cette contagion ce que l’on a fait de celui du charbon et du choléra des oiseaux, c’està-dire à le transformer en un vaccin véritable par lequel, comme avec le vaccin jennérien, on pourra substituer une maladie bénigne à une maladie mortelle.
Quelles belles et consolantes perspectives ouvertes par la science, et qui n’ont rien que de légitime, car le passé déjà si fécond, bien qu’il ne date que d’hier, autorise toutes les espérances !
Messieurs, la justice est souvent tardive pour les inventeurs; souvent même sa marche est si boiteuse que leur vie n’est pas assez longue pour qu’ils aient le temps de la voir arriver. M. Pasteur, je le nomme enfin, a eu ce privilège que pour lui elle a accéléré son allure. C’est qu’aussi il n’est pas de ceux dont la vertu reste oisive quand ils ont à faire prévaloir leur opinion. Maître de ce qu’il savait être la vérité, il a voulu, il a su l’imposer par l’évidente clarté de ses démonstrations expérimentales et forcer à la confesser, avec lui, le plus grand nombre de ceux qui s’y étaient montrés d’abord réfractaires.
L’assentiment qu’ont reçu ses travaux vient de se manifester d une manière éclatante, le 8 août dernier, dans le Congrès international de médecine qui tenait à Londres sa septième session bisannuelle. Là s’étaient donné rendez-vous de toutes les parties du monde plus de 3.000 médecins parmi lesquels se trouvaient les plus grandes notabilités; et cette foule, composée des juges les plus compétents, a fait à M. Pasteur I accueil le plus chaleureux, le plus passionné, qui témoignait de la hauteur d’estime et d admiration où elle tenait l’œuvre si féconde du savant français. Le discours (*) où il a fait l’exposé de sa belle découverte de la vaccination par les virus atténués est écrit dans ce stvle qui convient à la science et à I expression de la vérité. Le gouvernement anglais l’a fait publier et distribuer à ses frais, dans toutes les parties du Royaume-Uni : grand honneur et tout à fait inusité qui prouve la profonde impression qu’a faite en Angleterre cette nouvelle méthode ch' vaccination destinée à agrandir, dans de si vastes proportions, le champ de la prophylaxie par 1 inoculation.